Une communauté florissante brutalement chassée après deux siècles de persécutions croissantes, avant de renaître comme pilier de la société britannique.

 

 

LONDRES — L’histoire médiévale des Juifs en Angleterre raconte l’ascension et la chute dramatique d’une communauté invitée pour ses talents, puis systématiquement dépouillée avant d’être bannie du royaume. Mais cette histoire ne s’arrête pas en 1290. Elle connaît une renaissance spectaculaire qui fait aujourd’hui du Royaume-Uni l’une des démocraties les plus accueillantes pour sa population juive.

Les origines : Guillaume le Conquérant ouvre les portes

Tout commence en 1070. Guillaume le Conquérant fait venir des Juifs de Rouen, séduit par leurs compétences commerciales et financières. Aucune trace de présence juive n’existe en Angleterre avant la conquête normande. Mais le rêve tourne rapidement au cauchemar.

Les premières violences

Dès 1144, Norwich devient le théâtre de la première accusation de meurtre rituel connue contre les Juifs, dans l’affaire Guillaume de Norwich. En 1190, alors que débute la troisième croisade, des émeutes antijuives éclatent. À Norwich, où se trouve la deuxième communauté juive du royaume, plusieurs membres sont assassinés. La même année, en mars, un massacre frappe les Juifs de York.

Le synode d’Oxford de 1222 durcit encore la vis : interdiction des interactions sociales entre juifs et chrétiens, taxe spéciale, port obligatoire d’un badge d’identification. Les Juifs sont confinés dans des quartiers réservés, les « Vicus Judeorum », et se voient interdire certaines professions ainsi que la construction de nouvelles synagogues.

Une exploitation fiscale sans merci

À partir de 1233, un dessin satirique retrouvé dans un dossier fiscal témoigne du climat de l’époque : il représente Mosse Mokke, un notable juif de Norwich, et sa femme, caricaturés avec des nez crochus, raillés par des démons.

Henri III, affaibli par la guerre des Barons, instrumentalise la communauté juive. Il s’appuie sur les riches marchands pour collecter les impôts. Mais le piège se referme : taxes de plus en plus lourdes, confiscations de biens, arrestations arbitraires, exécutions sur la base d’accusations fabriquées.

En 1244, le roi exige 40 000 livres. Les deux tiers sont rassemblés en cinq ans, ruinant complètement la communauté qui ne peut plus prêter d’argent. Parallèlement, Henri III intensifie la pression à la conversion, construisant en 1232 le Domus Conversorum à Londres. Près de 10% des Juifs anglais finissent par se convertir à la fin des années 1250.

L’engrenage fatal

En 1253, un édit oblige les Juifs à porter un badge en forme de tables de la Loi. Deux ans plus tard, l’affaire du jeune Hugh de Lincoln marque un nouveau paroxysme : 99 Juifs emprisonnés, 18 pendus sur ordre d’Henri III.

Le statut de la juiverie de 1275 interdit l’usure, privant les Juifs de leur principal moyen de subsistance. Trois ans plus tard, le 17 novembre 1278, toutes les maisons juives d’Angleterre sont perquisitionnées. Quelque 680 Juifs sont jetés dans la Tour de Londres. Plus de 300 seront exécutés en 1279.

La ponction financière est colossale : 16 500 livres en amendes et biens confisqués, soit 10% du revenu annuel de la couronne. Sur une population juive d’environ 3 000 personnes, seuls les plus fortunés, disposant d’un protecteur à la cour, peuvent acheter leur salut.

L’expulsion finale

Le 1290 sonne le glas. Le roi Édouard Ier expulse toute la communauté juive du royaume par l’Édit d’Expulsion. Il ne reste plus que 2 000 Juifs à exiler. Pendant près de quatre siècles, aucun Juif ne pourra officiellement résider en Angleterre.

La réadmission et l’émancipation

Il faudra attendre 1656 et Oliver Cromwell pour que cette interdiction soit levée. Les décennies suivantes, dans les années 1660, voient le retour progressif d’une communauté juive.

L’émancipation juive intervient tardivement : selon les historiens, elle date soit de 1829, soit de 1858, année où les Juifs obtiennent le droit de siéger au Parlement. Benjamin Disraeli, député d’origine juive converti jeune à l’anglicanisme, devient Premier ministre à deux reprises, en 1868 puis de 1874 à 1880. Malgré sa conversion, il revendiquera toute sa vie son héritage juif, incarnant ainsi le premier chef de gouvernement d’origine juive du royaume.

Un refuge face à la barbarie nazie

L’absence relative de violence antisémite en Grande-Bretagne à la fin du XIXe et au début du XXe siècle forge au pays une réputation de tolérance religieuse, attirant une nouvelle vague d’immigration juive. Herbert Samuel devient en 1916 le premier Juif pratiquant à entrer au Cabinet et à exercer les fonctions de ministre de l’Intérieur, poste qu’il occupera à nouveau de 1931 à 1932.

Mais c’est face à la menace nazie que le Royaume-Uni révèle ses contradictions. Avant la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement de Chamberlain fait peu au-delà de déclarations rhétoriques face aux persécutions des Juifs en Allemagne. Sa politique d’apaisement est largement perçue comme ayant donné aux autorités nazies l’assurance qu’elles pouvaient poursuivre leurs politiques antisémites en toute impunité. Les restrictions draconiennes imposées à l’immigration juive vers la Palestine sous mandat britannique empêchent par ailleurs de nombreux Juifs allemands et autrichiens d’y trouver refuge.

Néanmoins, entre 1938 et le déclenchement de la guerre le 1er septembre 1939, près de 10 000 enfants juifs d’Allemagne, d’Autriche et de Tchécoslovaquie occupée parviennent à gagner le Royaume-Uni grâce au Kindertransport, échappant ainsi aux camps de concentration et d’extermination. Des dizaines de milliers d’adultes juifs réussissent également à émigrer pendant cette période. Environ 30 000 d’entre eux seront internés dans des camps britanniques tant que planera la menace nazie sur le royaume.

Durant les années de l’Holocauste, la section britannique du Congrès juif mondial, sous la direction de la marquise de Reading, du député travailliste Sidney Silverman, du Dr Noah Barou et d’Alex Easterman, ainsi que le Board of Deputies, multiplient les efforts, largement infructueux, pour pousser le gouvernement à agir en faveur des Juifs d’Europe.

Le 15 avril 1945, les troupes britanniques libèrent le camp de concentration de Bergen-Belsen. Entre septembre et novembre 1945, les officiers et le personnel SS de ce camp sont jugés par un tribunal militaire britannique.

Une communauté florissante au XXIe siècle

Aujourd’hui, le contraste est saisissant. Selon un rapport de 2024 de l’Institute for Jewish Policy Research, 292 000 Juifs britanniques vivent au Royaume-Uni, sur une population totale de 67,5 millions d’habitants. C’est la cinquième plus grande communauté juive du monde et la deuxième d’Europe après la France.

Cette population est essentiellement anglaise : seuls 5 900 Juifs vivent en Écosse, 2 100 au pays de Galles et moins de 400 en Irlande du Nord. Les Juifs représentent 0,48% de la population britannique, contre 59,3% de chrétiens et 4,8% de musulmans. La majorité se concentre dans les grandes métropoles : Londres, Manchester, Leeds et Glasgow.

Au cœur du pouvoir

Les Juifs britanniques occupent désormais des positions clés dans la société. Michael Howard, Lord Howard of Lympne, a exercé les fonctions de ministre de l’Intérieur de 1993 à 1997. David Miliband a été ministre des Affaires étrangères de 2007 à 2010. En 2009, John Bercow, membre du Parti conservateur, devient président de la Chambre des communes, premier président en exercice à effectuer une visite officielle en Israël.

Une vie communautaire dynamique

Le Board of Deputies of British Jews, organe représentatif élu démocratiquement, chapeaute près de 300 synagogues et organisations juives. Il sert d’interlocuteur reconnu par le gouvernement et représente les intérêts de la communauté auprès du Parlement, des médias et des cercles diplomatiques londoniens.

D’autres organisations structurent la vie communautaire : le Scottish Council of Jewish Communities pour l’Écosse, l’Union of Jewish Students pour les étudiants, ou encore le Community Security Trust qui protège les Juifs britanniques et les institutions juives de l’antisémitisme.

La conférence annuelle Limmud, rassemblement de penseurs, orateurs, musiciens et artistes juifs du monde entier, est devenue un modèle international. JW3, l’impressionnant centre communautaire juif de Londres, s’impose comme un pilier de la vie et de la culture juives. World Jewish Relief délivre une aide humanitaire aux communautés juives démunies, soutenu par le roi Charles III lui-même.

Un judaïsme pluriel

La diversité religieuse caractérise la communauté : 26% des Juifs britanniques se définissent comme traditionnels, 24% comme culturels ou laïques, 18% comme progressistes, 12% comme orthodoxes et 4% comme ultra-orthodoxes ou haredim. Un peu plus de la moitié sont affiliés à des synagogues appartenant aux grands courants : United Synagogue (orthodoxe moderne), mouvement réformé, judaïsme libéral, sépharade, massorti ou Fédération des synagogues.

Le Grand Rabbin Ephraim Mirvis représente les communautés orthodoxes, tandis que Laura Janner-Klausner occupe le poste de Grand Rabbin du judaïsme réformé.

L’éducation, priorité absolue

Environ 60% des élèves juifs britanniques fréquentent des écoles juives à temps plein, majoritairement à Londres. Le nombre d’établissements juifs s’est considérablement accru ces dernières décennies, avec de nouvelles ouvertures prévues. Cette expansion s’est faite au détriment de l’enseignement complémentaire traditionnel, les familles optant pour une éducation entièrement juive plutôt que pour des cours hebdomadaires dispensés par les synagogues.

Ces écoles bénéficient d’un financement mixte : l’État assure une part importante du budget, complété par les efforts communautaires, notamment du Jewish Educational Development Trust.

Pour l’enseignement supérieur religieux, Jews’ College forme les Rabbanim orthodoxes, tandis que Leo Baeck College accueille les Rabbanim progressistes. Plusieurs yeshivot fonctionnent au sein des communautés orthodoxes, et des centres d’apprentissage pour adultes, comme la London School of Jewish Studies, complètent l’offre éducative.

Une jeunesse engagée

Les organisations de jeunesse foisonnent. Ezra London, fondé en 1919, est le plus ancien mouvement de jeunesse juif du Royaume-Uni. La Federation of Zionist Youth (FZY), créée en 1935, développe l’identité juive et sioniste à travers camps et séminaires. L’United Jewish Israel Appeal (UJIA) soutient des projets en Israël et cultive le lien avec Israël chez les jeunes Britanniques.

BBYO UK & Ireland, Bnei Akiva UK, Betar UK, Hashomer Hatzair UK et l’Union of Jewish Students offrent un large éventail d’activités centrées sur les valeurs juives, le leadership et, pour certains, l’importance d’Israël et du sionisme.

Des médias vivaces

La presse juive britannique reflète la diversité communautaire. Le Jewish Chronicle, fondé en 1841, est le plus ancien périodique juif du monde. Il côtoie le Jewish News et le Jewish Telegraph sur le terrain centriste, tandis que Hamodia et The Jewish Tribune s’adressent aux publics orthodoxes. Jewish Renaissance et Jewish Quarterly proposent une offre culturelle, complétée par plusieurs stations de radio locales diffusant des programmes juifs hebdomadaires.

Des relations étroites avec Israël

Le Royaume-Uni entretient des relations diplomatiques complètes avec Israël. Ces liens solides se traduisent par un volume d’échanges commerciaux en forte croissance ces dernières années.

Un patrimoine à découvrir

Les visiteurs peuvent explorer de nombreux sites juifs remarquables : le centre communautaire JW3, le Jewish Museum de Londres, le Manchester Jewish Museum, sans oublier les synagogues de toutes les obédiences. La British Library et le British Museum abritent d’importantes collections d’artefacts et de manuscrits juifs.

Épilogue mémoriel

Ironie de l’histoire : en 2022, l’Église d’Angleterre a présenté ses excuses pour les persécutions décidées au synode d’Oxford de 1222, sept siècles après les faits. Ce geste symbolique marque la reconnaissance tardive d’une page sombre de l’histoire britannique, tandis que la communauté juive du Royaume-Uni s’est affirmée comme l’une des plus dynamiques et intégrées d’Europe.