Dans son ouvrage « Achkavta DeRabbi », le Rav Moché Dovber Rivkin a préservé un document d’une valeur historique inestimable pour les ‘Hassidim Habad. Le témoignage saisissant d’un ‘Hassid de Rostov qui, au péril de sa vie, participa en Adar 5700 (1940) au transfert de la dépouille sacrée du Rabbi Rachab vers le nouveau cimetière de la ville.
Le témoignage d’un ‘Hassid rescapé de Rostov
Le document est la copie d’une lettre écrite par l’un des ‘Hassidim habitant Rostov qui, en 5708 (1948), parvint à s’enfuir et à sauver sa vie jusqu’à Paris. De là, il écrivit au Rabbi Yossef Its’hak et décrivit en détail comment, après un immense sacrifice de soi des ‘Hassidim et des Temimim de Rostov, ceux-ci réussirent, au mois d’Adar 5700 (1940), à transférer la dépouille sacrée du Rabbi Rachab vers le nouveau cimetière et à bâtir sur place un Ohel. Les autorités avaient en effet décrété la transformation de l’ancien cimetière en terrain immobilier, et des immeubles y furent effectivement construits.
Le Rav Rivkin précise en introduction : « La lettre, dans son ensemble, n’est pas des plus ordonnées, et sa langue est parfois hésitante ; mais le lecteur y trouvera décrite, avec suffisamment de précision, l’immense Messirout Néfech dont firent preuve les ‘Hassidim en cette affaire. Pour des raisons compréhensibles, j’ai omis dans cette copie quelques passages, ainsi que les noms des ‘Hassidim et des Temimim qui s’y employèrent et qui sont mentionnés explicitement dans la lettre — leur mérite est immense, et il eût été juste, en vérité, que leurs noms fussent gravés en bénédiction pour la mémoire éternelle —, mais j’ai dû les supprimer et ne les évoquer que par allusion. Voici la teneur de la lettre, presque dans ses propres termes. »
Auprès de Rav Lévi Its’hak, le père du Rabbi
« … Après que Rav A. fut revenu de Kharkov en rapportant qu’une lettre du Rabbi Yossef Its’hak y avait été reçue, ordonnant de transférer le Ohel, Rav M. V. L. se rendit à Ekaterinoslav auprès du Gaon Rav Lévi Its’hak, afin qu’il nous enseigne comment procéder au transfert de la dépouille sacrée de notre maître le Rabbi. »
À propos de Rav Lévi Its’hak, l’auteur du livre consacre une note émouvante : il s’agit du Gaon et ‘Hassid Rav Lévi Its’hak Schneerson, descendant direct du Tséma’h Tsédek et père du Rabbi de Loubavitch. Il était célèbre comme un génie prodigieux dans les parties révélées de la Torah et comme un penseur remarquable de la ‘Hassidout, source jaillissante dont la bouche produisait des perles dans tous les domaines : le Talmud et ses commentaires, la ‘Hassidout et la Kabbale. On disait de Rav Lévi Its’hak qu’il maîtrisait à fond tous les livres et écrits kabbalistiques du Ramak et du Arizal. Il comptait parmi les disciples et les fidèles les plus proches du Rabbi Rachab, qui ne cessa jamais de le chérir. Il porta la couronne du rabbinat dans la ville d’Ekaterinoslav durant quelque trente-cinq années. Pendant les années terribles de la Seconde Guerre mondiale, il fut « envoyé » en terre de relégation, dans un désert désolé, un petit village de la région du Kazakhstan. Après une multitude de souffrances, de tourments et de maladies, on lui accorda une « libération » et on le transféra dans la ville d’Alma-Ata, dans cette même région. C’est là qu’il fut frappé par la maladie et rendit son âme à son Créateur le 20 Mena’hem-Av 5704 (1944). Puisse-t-il être un défenseur pour son épouse, la Rabbanit ‘Hanna — fille du Gaon et ‘Hassid Rav Méir Chlomo, président du tribunal rabbinique de Nikolaïev, lui-même petit-fils et successeur du Gaon Rav Avraham David Lavout, auteur du célèbre « Kav VéNaki » sur le traité Guitin, du « Beth Aharon » imprimé avec l’approbation du Rabbi Maharach, ainsi que du « Chaar Hakolel » et du « Netiv Ha’haïm » sur le Sidour Torah Or — et pour leur fils bien-aimé, le Rabbi, afin qu’il conduise la communauté des ‘Hassidim dans l’aisance et une réussite abondante, en relevant la gloire de tout Israël, jusqu’à la venue de Machia’h notre juste libérateur.
Une nuit de ténèbres, de pluie torrentielle et de glace
« Dès son retour, nous nous réunîmes à dix hommes : Rav Ts. K., Rav M. K., Rav M. Ch., Rav Y. K., Rav M. V. L., Rav ‘H. Y. E., Rav N. L., Rav A. de Kharkov, Rav Y. A. et moi-même, l’auteur de ces lignes. Nous prîmes sur nous un jeûne ce jour-là et nous nous aspergeâmes de neuf Kabin d’eau — l’auteur du livre note qu’ils ne disposaient manifestement pas d’un Mikvé. Nous nous procurâmes, auprès du fils de Rav M. Ch., une civière solide et lisse, assemblée sans clous, et à une heure tardive de la nuit nous nous rendîmes au cimetière. Il régnait une obscurité et des ténèbres extraordinaires, une pluie diluvienne s’abattait avec une violence extrême, et il restait encore beaucoup de neige et de glace.
En approchant du Tsiyoun, nous demandâmes tous pardon au Rabbi. Les premiers à creuser furent Rav Y. K. et Rav Ts. K., et nous creusâmes également tout autour de la tombe. Trois hommes seulement descendirent dans la fosse : Rav Ts. se tint près de la tête, Rav M. K. au milieu, et moi près des pieds, tandis que Rav M. V. se tenait en haut, au bord de la tombe, et nous indiquait comment procéder. Le Talith était intact et couvrait le visage et la barbe ; toute la tête, tout le corps saint et les jambes, tout était intact. Seul un pied, près du talon, était légèrement dévié, marqué comme d’une fissure, et Rav Ts. le redressa. Nous prîmes le corps saint avec trois Téfahim de la terre de la tombe, nous le remontâmes et le déposâmes sur la civière neuve. La fille de Rav N. L. donna environ douze mètres de toile de lin tissée, et j’apportai moi-même une étoffe neuve pour couvrir la civière. »
Un véhicule obtenu à force de larmes
« Nous avions d’abord pensé porter la civière sur nos épaules jusqu’au nouveau cimetière, mais pour plusieurs raisons nous vîmes que c’était impossible : le cercueil et la terre constituaient une charge très lourde, au-dessus de nos forces d’alors, car nous étions extrêmement affaiblis par le jeûne, sans parler de la pluie inouïe et de l’obscurité de la nuit. Nous comprîmes qu’il n’y avait d’autre solution que de se procurer un véhicule ; mais sans autorisation spéciale, il était impossible d’en obtenir un. L’idée me vint alors de solliciter le fils de Y. L., qui était responsable du parc des véhicules. Je me jetai devant lui avec pleurs et supplications pour qu’il me fournisse un véhicule en vue d’un enterrement. Il va de soi que s’il avait connu la vérité — qu’il s’agissait du transfert de la dépouille sacrée de notre maître le Rabbi —, il m’aurait chassé sur-le-champ de sa maison et nulle supplication n’eût servi, car c’était un communiste fervent. Je lui dissimulai donc la vérité et lui dis qu’il s’agissait d’un défunt qui venait tout juste de mourir ; mais il refusa catégoriquement. Je redoublai d’instances et de larmes et lui déclarai que je ne quitterais pas sa maison avant qu’il n’exauce ma demande. Sa pitié finit par s’émouvoir : il téléphona pour qu’on envoie immédiatement un véhicule, et je me rendis aussitôt au cimetière. C’est à grand-peine que nous parvînmes à introduire le cercueil dans le véhicule ; nous dressâmes une cloison séparée pour le chauffeur, et nous prîmes tous place dans le véhicule, autour du cercueil. »
L’inhumation dans le nouveau cimetière
« Arrivés au nouveau cimetière, il fut impossible d’y pénétrer avec le véhicule par le portail. Nous prîmes donc le cercueil sur nos épaules pour le porter jusqu’à l’emplacement de la tombe que nous avions creusée auparavant, à une distance considérable, et le fardeau était extrêmement lourd au regard de notre faiblesse d’alors. La pluie continuait de tomber à torrents d’une manière étrange, et nous dûmes poser la civière à plusieurs reprises pour reprendre quelque peu haleine. Parvenus à la tombe, nous fîmes tout selon les règles, en l’honneur de la sainteté de notre maître le Rabbi, et très exactement selon ce qu’avait ordonné et prescrit le Rav Lévi Its’hak. Autour du Tsiyoun de la tombe de notre maître, nous fîmes… afin que… — passages omis par l’éditeur.
Le lendemain, le fils de Y. L. apprit que le véhicule avait servi au transfert du Tsiyoun du Rabbi de Loubavitch. Son père, Y. L., vint nous trouver et raconta que sa bru, l’épouse de son fils, criait et protestait : si le gouvernement venait à l’apprendre, son mari serait chassé de son poste et subirait de surcroît un châtiment sévère. Je me rendis au domicile du fils de Y. L. pour les apaiser ; je lui « expliquai » qu’il avait accompli une grande chose, et je lui garantis, par le mérite de notre saint maître, qu’aucun dommage ne lui en résulterait. Et grâce à D.ieu, tout se passa bien. »
Le transfert des tombes voisines et le mouchoir de soie
« Quelques jours plus tard, Rav Ts. K. réussit à transférer également vers le nouveau cimetière les tombes du Rav R. Ch. et du Rav N. G. Rav Ts. recueillit et disposa leurs ossements, et leurs sépultures reçurent leur place selon la même disposition que dans l’ancien cimetière. Auprès du Rav R. Ch., on trouva un mouchoir de soie. »
L’auteur du livre ajoute à ce sujet : « Si ma mémoire ne me trompe pas, il me paraît certain qu’après la Histalkout du Rabbi Rachab, le Rabbi Yossef Its’hak offrit au Rav R. Ch., de mémoire bénie, l’un des mouchoirs de soie particuliers que le Rabbi Rachab avait coutume de tenir en main lorsqu’il prononçait des discours de ‘Hassidout en public — comme les ‘Hassidim le savent bien —, en cadeau, pour sa protection et sa réussite. Et lors du décès du Rav R. Ch., on déposa ce mouchoir dans son cercueil, pour son repos éternel. »
Le nouveau Ohel et la garde du lieu saint
« Après cela, Rav M. V. se rendit auprès des ‘Hassidim de L. et en rapporta une somme d’argent, et nous construisîmes un nouveau Ohel avec les pierres que nous avions transférées de l’ancien. Le nouveau Ohel est légèrement plus petit que l’ancien, et avec les pierres restantes nous aménageâmes un Mikvé dans la maison de Rav N. L. Je me rendais moi-même au Ohel à intervalles rapprochés pour y veiller. Dans les derniers temps, les visiteurs ne venaient plus guère au Ohel, mais on continuait d’envoyer des Pidyonot, ces requêtes de bénédiction, que Rav N. L. et moi-même recevions.
Après l’expulsion de Hitler — que son nom soit effacé —, lorsque je revins à Rostov, je trouvai la porte du Ohel brisée. J’intervins auprès de…, qui me prêta la somme nécessaire, et je réparai la porte comme il se doit. J’écrivis ensuite à Monsieur L., qui se trouve à Moscou : il collecta auprès des ‘Hassidim de là-bas la somme que j’avais empruntée et la fit lui-même parvenir directement au prêteur. J’installai également autour du Tsiyoun un câble de fer garni de clous acérés, afin que nulle main étrangère n’y porte atteinte, à D.ieu ne plaise. J’aménageai de même une lumière perpétuelle au bureau du cimetière. Enfin, je m’entendis avec… Ch., qui me promit de veiller constamment sur le Ohel ; en échange, je lui promis d’en informer le Rabbi. »
Le destin des participants
« Tous ceux qui prirent part au transfert de la dépouille sacrée ont quitté ce monde au cours des dernières années. Rav Ts. K. et Rav M. K. reposent non loin du Tsiyoun du Rabbi Rachab, à quatre mètres environ. Se trouvent actuellement à Rostov, parmi les ‘Hassidim et les Temimim, Rav M. …
Que le mérite de notre maître le Rabbi nous soutienne, afin que nous méritions de nous retrouver dans la plénitude des joies avec le Rabbi Yossef Its’hak, et d’accueillir Machia’h notre juste libérateur, rapidement et de nos jours. »
















