Le Rav Haïm Mellul est le Chalia’h du Rabbi à Créteil, en France, et directeur de «Si’hot en français», à travers lequel il a personnellement traduit de vastes quantités de la Torah du Rabbi en langue française. Dans cette fascinante interview, il partage l’histoire de ses premières années comme l’un des tout premiers mekouravim de Reb Moulé Azimov, ainsi que son cheminement vers le Rabbi et vers Loubavitch.

 

 

Par le Rav Mendy Greenberg (Twinsburg, Ohio)
Une interview avec le Rav Haïm Mellul dans le magazine Derher de Adar 5786

 

Tout a commencé par un abonnement au mensuel ‘Conversation avec les jeunes’

J’ai fait partie des tout premiers talmidim de Reb Moulé, connus collectivement sous le nom de «le groupe».

Je suis né dans une famille séfarade traditionnelle qui avait immigré en France depuis le Maroc lorsque j’avais deux ans. Nous observions le Chabbat et les lois de la cacherout dans la mesure de nos connaissances, je fréquentais une école juive, et notre synagogue locale tenait une certaine place dans notre vie.

Adolescent, je commençai à me sentir attiré par les ‘Hassidim de Paris. Le ‘hazan de notre synagogue, un Juif ‘hassidique chaleureux du nom de Reb Leibke Levin, m’introduisit au quartier d’Aubervilliers — là où vivaient les ‘Hassidim. J’y passais parfois le Chabbat et j’étudiais avec deux Ba’hourim de mon âge, Yossef Its’hak et Zalman Wilschansky, qui deviendraient plus tard Roshei Yéchiva à Tsefat et à Morristown.

Mais le véritable tournant vint grâce à un cadeau reçu pour ma bar-mitsva. On m’avait offert un livre de Merkos L’Inyonei ‘Hinukh, que je trouvai fascinant. En remarquant une annonce au dos pour la revue ‘Conversation avec les jeunes¹, je m’y abonnai immédiatement et en devins un lecteur mensuel enthousiaste. Lorsque mon abonnement arriva à échéance, je décidai de le renouveler en personne et me rendis au bureau de la rue Meslay.

J’y rencontrai le vieux Rav Wilschansky, et nous engageâmes la conversation. Il me fit part d’une nouvelle excitante : le Rabbi venait d’envoyer un nouveau Chalia’h à Paris — le Rav Moulé Azimov — qui proposait des cours pour les adolescents comme moi. J’avais seize ans à l’époque. «Tu devrais aller voir», me conseilla-t-il.

Cela me parut intéressant… alors j’y allai. Pour faire court, je finis par devenir Loubavitch.

 


Photo : Le jeune Haïm Mellul. Rav Chmouel Azimov est assis à sa droite.

 

Brunoy : la ville russe en France

Après quelque temps passé à suivre ses chiourim, Reb Moulé estima que nous étions prêts pour l’étape suivante. Pendant nos vacances d’été, il nous emmena à Tomkheï Temimim de Brunoy.

C’était comme pénétrer dans un autre univers. La Yéchiva ne comptait guère plus de cinquante Ba’hourim, complètement coupés de leur environnement ; on aurait dit qu’ils ne vivaient pas en France du tout. On me mit en binôme avec Fitche Labkovsky — aujourd’hui le Chalia’h à Marseille. Il avait dix-huit ans, né et élevé en France, et pourtant il ne parlait pas un seul mot de français !

Dans la direction, nous rencontrâmes des personnages véritablement exceptionnels. Le machpia, Reb Nissan Nemanov, et le Roch Yéchiva, Reb Yossef Goldberg, nous firent une impression profonde. C’étaient de vrais ovdei Hachem — une vraie prière, un vrai apprentissage ; tout était d’une authenticité absolue.

Nous aimions plaisanter en disant que Brunoy était une ville russe. Même le comptable était un Tomim de Loubavitch, le machpia Reb Israël Noach Belinitzky, qui avait fait sa formation comptable en Union soviétique et tenait la comptabilité comme activité secondaire. Ses feuilles de comptes mentionnaient les «kopeks». Il n’avait pas la moindre idée de ce qu’était la gashmioute.

Le cuisinier me raconta un jour l’histoire suivante à propos de Reb Israël Noach. À l’approche du Youd-Beit Tamouz (12 Tamouz), Reb Israël Noach lui dit qu’il voulait que chaque Ba’hour ressente la fête. «Au Farbrenguen», dit-il, «chaque table devra avoir une bouteille de soda» — un luxe considérable à cette époque à Brunoy — «et chaque Ba’hour devra avoir un petit pain et un morceau de gefilte fish. De cette façon, tout le monde ressentira la sainteté du jour.» Et il lui tendit un billet de cinq dollars.

Malgré le niveau très modeste de vie matérielle, nous aimions cela profondément. Nous chérissions la pureté et la sainteté de l’atmosphère de la Yéchiva.

Je me souviens encore du premier Chabbat à Brunoy. Au Farbrenguen, Reb Nissan annonça qu’un groupe de Ba’hourim français était arrivé et que nous devions savoir que nous étions des Ba’hourim à part entière — attendus pour nous lever à l’heure pour le séder Chassidout et pour tout ce que cela impliquait — et rien de moins ne serait acceptable. C’était très gratifiant pour nous ; cela nous donnait le sentiment d’appartenir pleinement au mouvement.

Chaque fois que nous avions des vacances scolaires — deux mois et demi en été, et encore des vacances autour d’Hanouka — nous rentrions immédiatement à la Yéchiva.

Un été, un nouveau groupe de Ba’hourim anglais arriva, et soudain il n’y avait plus assez de lits pour nous. Reb Moulé écrivit au Rabbi pour lui proposer de louer un appartement à proximité, mais le Rabbi rejeta l’idée. Un Ba’hour appartient à la Yéchiva elle-même. En fin de compte, Reb Moulé loua quelques bungalows pour nous et les installa dans la cour de la Yéchiva.

 


Photo : Le Rav Haïm Mellul (debout à l’extrême droite) écoutant Rav Bentsion Chemtov (au centre) au Farbrenguen de Paris en 5733 (1973). Rav Nissan Nemanov est assis deuxième en partant de la droite.

 

Une clarté que nous n’avions jamais connue

Reb Israël Noach nous expliqua un jour combien les choses étaient différentes pour sa génération, qui avait étudié à Loubavitch, par rapport à la génération actuelle.

À Loubavitch, dit-il, ils étudiaient un maâmar dans le Likouteï Torah, et à la fin ils se demandaient : quel est donc le bi’hein — l’enseignement pratique — de ce maâmar ? Aujourd’hui, lorsqu’une Si’ha émane du Rabbi, le Rabbi conclut toujours avec le hamourom mikol hanal — la leçon est telle et telle. «Il existe un niveau de clarté que nous n’avions jamais connu auparavant.»

Il fit également observer une deuxième distinction. Pendant la Première Guerre mondiale, d’innombrables réfugiés affluèrent en Russie sans avoir rien emporté, et il régnait une grave pénurie de Téfilines et de Mezouzot. Un Chabbat, le Rabbi Rachab donna une directive : les Ba’hourim devaient apprendre la safrout pour pallier cette pénurie et aider les réfugiés.

Que se passa-t-il le dimanche matin ? Personne n’apprit la safrout. Non pas parce que — ‘has véchalom — ils ne se souciaient pas des paroles du Rabbi. Mais chacun avait une raison pour laquelle la tâche ne lui convenait pas : «Je n’ai pas une belle écriture…» «Je suis plutôt fait pour le rabbinat…» «Ce n’est pas mon genre…» Et ainsi de suite. Avec les meilleures explications du monde, rien ne se fit.

«Mais aujourd’hui», dit Reb Israël Noach, «si le Rabbi déclarait lors d’un Farbrenguen du Chabbat que tout le monde devait apprendre la safrout — dès le dimanche matin, le monde entier serait assis à son bureau, prêt à apprendre.»


Photo : Reb Israël Noach Belinitzky.

 

Le plan ingénieux pour rater le baccalauréat

À l’approche de ma terminale, je savais déjà exactement ce que je voulais faire ensuite. Je voulais m’inscrire à la Yéchiva à plein temps. Mais je savais aussi comment mes parents réagiraient : ils insisteraient pour que je poursuive jusqu’à l’université.

Aussi conçus-je ce qui me semblait être un plan brillant. J’allais rater ma dernière année. Sans diplôme, je pourrais dire à mes parents : «Vous voyez ? Les études générales ne sont tout simplement pas faites pour moi — ma place est à la Yéchiva.»

Et ainsi, pendant toute ma classe de terminale, j’ignorai plus ou moins mes études laïques. Un ami et moi séchions les cours et nous cachions dans une salle vide, étudiant à la place les Likouteï Si’hot. Tout se passait selon le plan — jusqu’à un mois avant la fin de l’année, lorsque Reb Moulé découvrit ce que nous faisions.

«Quoi ?!» s’exclama-t-il. «Tu as traversé tout un lycée et tu ne veux même pas obtenir ton diplôme ?» Il expliqua que le Rabbi était fermement opposé à ce genre de comportement. Si l’on commençait quelque chose, il fallait le terminer. «Obtiens ton diplôme», dit Reb Moulé avec fermeté, «et nous trouverons un moyen de convaincre tes parents de te laisser aller à la Yéchiva.»

Chose intéressante, le Rabbi me dit exactement la même chose des années plus tard. Après avoir passé plusieurs années à l’université — comme je l’expliquerai bientôt — j’en arrivai au stade de la rédaction de ma thèse de doctorat, une entreprise titanesque. Je demandai au Rabbi si je pouvais simplement mettre fin à mes études à ce stade et en être quitte.

Le Rabbi dit : «Vibald s’iz gebliben nor a teze — puisqu’il ne reste plus qu’une thèse» — le Rabbi l’appela «seulement une thèse», comme s’il s’agissait d’une tâche mineure… — «m’darf zen dos endiken, vos dernoch vet dos zein a gantze zach, vos m’vet konen nitzen. Tu dois la terminer, et après cela tu auras quelque chose de complet qui pourra te servir.»

Revenons au lycée : nous comprîmes qu’il fallait rattraper rapidement notre retard. Nous passâmes un mois entier à nous préparer intensivement à nos examens, et, grâce à D.ieu, nous réussîmes.

L’autorisation de manquer les cours à l’université

Nous étions certains qu’après le lycée, nous irions directement à la Yéchiva. Mais le Rabbi nous réservait encore une surprise.

Un ami et moi avions écrit au Rabbi pour lui demander si nous devions étudier à Brunoy — près de chez nous — ou à Kfar Habad, où la langue nous serait plus facile. On nous avait dit que, lorsqu’on écrivait au Rabbi, toutes les options devaient être mentionnées ; aussi ajoutâmes-nous, presque par formalité, une troisième option : l’université. Dans notre esprit, cela n’entrait même pas en ligne de compte.

À notre grand étonnement, la réponse arriva : «Dans l’endroit où l’observance du Chabbat et des Jours saints est plus facile.» Reb Moulé nous expliqua que l’observance du Chabbat à la Yéchiva allait de soi. Si le Rabbi le mentionnait spécifiquement, c’est parce qu’il voulait dire que nous devions aller à l’université — à condition que cela ne rentre pas en conflit avec le Chabbat ou les Jours saints.

Nous reçûmes la réponse à Brunoy un jeudi. L’inscription à l’université fermait le lendemain après-midi. Nous retournâmes en courant à Paris et parvînmes à passer la porte dix minutes avant la fermeture.

Tout au long de mes années universitaires, le Rabbi me guida à chaque étape. Chaque Tichreï, en yéchidout — et parfois par lettres — je présentais au Rabbi la liste des cours disponibles pour le semestre à venir. Le Rabbi les parcourait et me disait exactement lesquels choisir.

En général, le Rabbi choisissait systématiquement les matières les plus pratiques. Je me spécialisais en économie, mais chaque fois que l’économie théorique apparaissait dans la liste, le Rabbi l’écartait immédiatement et choisissait à la place quelque chose de plus concret.

Nous commençâmes nos études à l’université, et je remarquai quelque chose d’intéressant. Chaque fois que j’écrivais une lettre au Rabbi, la réponse arrivait toujours à la Yéchiva de Brunoy — où je retournais chaque fois que possible. Cela se reproduisit encore et encore. C’était comme si le Rabbi me disait : «Ta chlikhout actuelle t’amène à suivre des cours à l’université, mais ton identité est celle d’un Ba’hour de Tomkheï Temimim.»

Un autre rappel vint lorsque j’écrivis pour demander la permission de venir chez le Rabbi pour Tichreï pour la première fois. Chaque fois que nous demandions la permission de venir, le Rabbi répondait avec une liste de conditions, la première étant toujours : birchout hahanhala. Cette fois encore, je reçus la même réponse : birchout hahanhala.

Ce fut une expérience singulière. Je devais demander à Reb Nissan la permission de manquer des cours universitaires — mais je n’étais pas tout à fait sûr qu’il sache même ce qu’était une université.

Je m’approchai de lui et lui montrai la réponse du Rabbi ; il me surprit encore davantage en demandant des détails. Je m’attendais à un «oui» facile — après tout, pourquoi se soucierait-il que je manque des cours universitaires ? — mais il voulut en savoir plus : «Et tous les cours que tu vas manquer ? Comment vas-tu maintenir ton niveau dans tes études ?»

Il dit que le Rabbi m’avait envoyé à l’université, et que je ne pouvais donc pas le prendre à la légère. Ce n’est qu’après avoir été convaincu que passer Tichreï chez le Rabbi n’interférerait pas avec mes études qu’il me donna la permission d’y aller.

[Photo : La réponse du Rabbi concernant Haïm et un ami au sujet de leurs études universitaires.]
[Photo : Haïm (à gauche) et des amis lors d’une visite chez le Rabbi au début des années 5730 (années 1970).]

Nulle part pour prendre un thé

J’arrivai au 770 pour la première fois pour Tichreï 5731 (1970).

Ce Tichreï fut une expérience inoubliable. Voir le Rabbi en personne pour la toute première fois était quelque chose qui changeait une vie. Nous avions vu des photos, bien sûr — mais soudain, le Rabbi était là, marchant à quelques pas devant nous. C’était bouleversant, inspirant d’une crainte révérencielle, et contrairement à tout ce que nous aurions pu imaginer.

En même temps, nous ressentîmes immédiatement un sentiment de kirouv. Nous savions que le Rabbi avait vécu neuf ans en France ; le Rabbi nous adressait même la parole en français. Dès le début, nous sentîmes que le Rabbi veillait sur nous.

Cette première année, nous voyageâmes seuls. Reb Moulé ne nous accompagna pas — il n’avait quitté la France qu’un an auparavant, et les Chlou’him de l’époque n’avaient le droit de venir chez le Rabbi qu’une fois tous les deux ans. Avant notre départ, il nous dit que dès notre arrivée, nous devions nous rendre directement au bureau du Mazkiroute et y déposer la liste de tout notre groupe.

Nous apprîmes plus tard que lorsque le Rabbi reçut la liste, il appela le Rav Hodakov et dit : «Quelques Ba’hourim sont arrivés de France. S’ils veulent une tasse de thé au milieu de la journée, où peuvent-ils aller pour en trouver une ?» En ces temps-là, le 770 n’avait même pas de coin café, et si l’on n’avait pas d’argent pour acheter une tasse de thé, on n’avait vraiment nulle part où aller. Le Rabbi veillait sur nous.

Sept orphelinats, un seul enseignement de Torah

Le Rabbi envoyait parfois des personnes faire un Farbrenguen avec nous.

Notre première année, le Rabbi dit au Professeur Rosenblum du Minnesota : «On dit que vous parlez français ; il y a ici un groupe venu de France — faites un Farbrenguen avec eux.»

Le Professeur Rosenblum nous raconta comment le Rabbi l’avait rapproché du judaïsme, et décrivit l’extraordinaire Kidouch Hachem qu’il accomplissait sur le campus universitaire : en hiver, lorsque ses cours commençaient parfois avant le lever du soleil, il interrompait sa conférence devant deux mille étudiants, mettait ses Téfilines et récitait le Kriath Chéma. Il nous raconta aussi que chaque année lorsqu’il venait pour Soukkot, le Rabbi lui demandait d’apporter «une nouveauté en mathématiques».

Ce Farbrenguen eut lieu pendant le ‘Hol Hamoëd Soukkot. Le jour de Simhat Torah, lorsque le Rabbi entra au Farbrenguen, nous le vîmes marquer une pause et échanger quelques mots avec le professeur. Après coup, nous demandâmes ce qui s’était dit. Le professeur sourit et dit : «Le Rabbi m’a dit que la nouveauté de cette année… n’était pas une nouveauté du tout.»²

Une autre année, nous fîmes un Farbrenguen avec le Rav Aharon Mordekhaï Zilberchtrom d’Eretz Israël. Il avait vu le Rabbi pour la dernière fois à Paris en 5707 (1947), lorsque le Rabbi était arrivé pour retrouver la Rabbanite Hana après avoir quitté la Russie.³ Bien que le Rabbi parlât couramment le français, il choisit délibérément de ne pas le parler lors de cette visite, et le Rav Zilberchtrom lui servit de traducteur. Maintenant, des décennies plus tard, à son arrivée pour Tichreï, le Rabbi lui dit : «Vous vous souvenez probablement encore du français — faites un Farbrenguen avec les Ba’hourim français.»

Une nuit, pendant les Asseret Yemeï Téchouva, il resta avec nous toute la nuit, nous faisant partager de nombreuses histoires de ces jours passés à Paris. Deux en particulier sont restées gravées dans ma mémoire.

La première concernait le Kiboud Eim du Rabbi. La Rabbanite Hana dit un jour au Rabbi qu’elle souhaitait faire des emplettes dans un grand magasin bien connu de Paris. Le Rav Zilberchtrom les accompagna, mais dès leur arrivée, le Rabbi lui dit : «Je m’occuperai de tout moi-même.» Le Rabbi insista pour prendre personnellement en charge chaque détail — parler en français quand il le fallait, l’assister tout au long de la sortie. C’était sa Mitsva personnelle de Kiboud Eim, et il n’était pas prêt d’en céder la moindre parcelle.

La seconde concernait l’hiskachrous du Rabbi. Le Rav Zalman Schneersohn de Paris⁴ demanda au Rabbi de rendre visite aux enfants des orphelinats qu’il avait fondés et de leur adresser la parole. Le Rav Zilberchtrom accompagna le Rabbi dans sept endroits différents, et à sa grande surprise, le Rabbi dit exactement la même chose à chaque fois !

Finalement, le Rav Zilberchtrom lui demanda, à moitié en plaisantant : «On dit que vous êtes un grand talmid ‘hakham — n’avez-vous qu’un seul enseignement de Torah à partager ?»

Le visage du Rabbi devint très grave.

«Lorsque j’ai pris congé du Chver», dit le Rabbi, «j’ai entendu cet enseignement de lui. Alors, ich leb mit dem vort biz ich vel zen dem Shver nochamol — je vis avec cet enseignement jusqu’au jour où je reverrai mon beau-père.»

Reb Bentche m’a oublié

Avant Soukkot, on nous informa que le Rabbi inclurait un représentant du groupe français parmi ceux qui avaient le privilège de recevoir le daled minim directement des mains du Rabbi. En ces temps-là, la distribution avait lieu dans la chambre même du Rabbi.

Nous tirâmes au sort et ce fut moi.

Je savais que ce serait accablant : je devais choisir le daled minim, aux côtés des anciens ‘Hassidim, tout cela dans la chambre du Rabbi… Comment allais-je m’en sortir ?

Je m’approchai de Reb Bentche Chemtov⁵ — le beau-père de Reb Moulé — et lui demandai s’il voulait bien choisir un set pour moi. Je l’accompagnerais à l’intérieur, mais c’est lui qui gérerait la sélection.

Nous pénétrâmes tous dans la chambre du Rabbi… et Reb Bentche m’oublia purement et simplement.

L’un après l’autre, tous les ‘Hassidim choisirent leur set, reçurent une brakha et ressortirent à reculons. Soudain, je réalisai que j’étais le seul à rester — juste moi, le Rav Groner et le Rabbi.

Le Rabbi regarda mes mains vides et demanda : «Pourquoi ne prenez-vous pas le daled minim ?»

Déstabilisé, je saisis un tas de hadasim sur la table.

«Combien en avez-vous pris ?» demanda le Rabbi. Je n’en savais rien. D’une façon ou d’une autre, le Rav Groner comprit notre conversation — qui se déroulait en français — et prit le bouquet de mes mains pour les compter. Pendant ce temps, le Rabbi demanda combien de Ba’hourim il y avait dans notre groupe. Nous étions dix-sept, mais dans ma confusion, je dis seize. Immédiatement, l’expression du Rabbi fit comprendre que quelque chose clochait.

Il se tourna vers le Rav Groner, qui dit correctement que nous étions dix-sept. Le Rabbi me regarda à nouveau — je répétai «seize». Alors le Rav Groner sortit la liste des yéchidout qu’il avait dans sa poche et confirma : dix-sept.

Le nombre enfin établi, le Rabbi me donna dix-sept hadasim et m’ordonna d’en distribuer un à chaque Ba’hour après Soukkot, «et vous aurez vésamakhta béhagékha toutes ces années».

Au moment où je me tournai pour partir, le Rabbi tendit la main, prit un hadas supplémentaire et me le tendit.

J’étais perplexe — après tout cet accent mis sur le nombre exact, pourquoi m’en donner un de plus ? Bien sûr, je ne posai pas de question et sortis de la pièce.

La réponse ne tarda pas. De façon extraordinaire, à peine sorti du 770, un taxi s’arrêta et en descendit le dix-huitième Ba’hour — tout juste arrivé de France.

[Photo : Le Rav Haïm Mellul recevant le kos chel brakha du Rabbi, Motzeï Simhat Torah 5735 (1974).]

Je crois être le Machia’h

L’une des choses les plus étonnantes que j’observai chez le Rabbi était la façon dont il comprenait chaque personne et savait exactement comment lui parler.

Il y avait un jeune homme de France qui était venu pour Tichreï. Il était très fortuné, mais nous n’étions pas tout à fait sûrs qu’il fût pleinement équilibré. Le Rav Groner n’était pas certain de lui accorder une yéchidout. En fin de compte, il décida de le laisser entrer, mais maintint la porte légèrement entrouverte et me demanda d’observer et d’écouter depuis le couloir.

Je le regardai entrer dans la chambre du Rabbi. Il se planta devant le Rabbi et attendit simplement. Il n’avait pas de tzetl. Habituellement, lors de la yéchidout, le Rabbi regardait le tzetl vers le bas et ne levait les yeux qu’à la fin — c’était le signe que la yéchidout était terminée. Mais ici, le Rabbi leva immédiatement les yeux et lui demanda : «Pourquoi êtes-vous venu me voir ?»

«Je suis venu vous voir», dit-il, «parce que je crois être le Machia’h.»

L’expression du Rabbi ne changea pas. Calmement et sérieusement, il dit : «J’ai quelques questions à vous poser.»

«Respectez-vous la cacherout ?» — «Non.» «Observez-vous le Chabbat ?» — «Non.» «Mettez-vous les Téfilines ?» — «Non.»

«Je vous suggère d’observer ces trois points», dit le Rabbi, «et lorsque vous vous y serez affermi, revenez — et nous trouverons d’autres Mitsvot pour vous aider à devenir le Machia’h.»

Il sortit de la chambre du Rabbi avec un grand sourire et me dit : «Le Rabbi m’a compris.»⁶

À une autre occasion, nous emmenâmes avec nous un photographe juif. Il nous photographiait à Brunoy pour un projet journalistique, et comme nous voyagions à New York pour Tichreï, nous lui suggérâmes de se joindre à nous. Lorsque tous les or’him recevaient leur yéchidout, nous lui dîmes d’y aller aussi.

«Non», dit-il. «Je suis un observateur. La yéchidout n’est pas pour moi.»

Nous insistâmes. Nous le menaçâmes que s’il ne venait pas à la yéchidout, nous ne coopérerions pas avec son projet, et son reportage serait mort… Finalement, il céda.

Lors de sa yéchidout, il dit au Rabbi qu’il était venu prendre des photographies. «Que ferez-vous avec ces photos ?» demanda le Rabbi. «Je les publierai dans un magazine.» «Ce n’est pas suffisant», répondit le Rabbi. «Ce doit être un livre. Un beau livre — avec une belle couverture et un beau papier.» Son nom était Mayofis, aussi le Rabbi ajouta-t-il : «Il y a un possouq : Mah yafis oumah na’amt ahava baataougim. Le livre doit être beau.»

À notre grande surprise, il sortit furieux. «Le Rabbi ne m’a pas parlé une seule fois du judaïsme !» À nous tous, le Rabbi avait parlé de Torah et de Mitsvot. Mais à lui, le Rabbi n’avait parlé que d’un livre. «Il me prend pour un non-juif !»

Dans sa frustration — pour prouver sa judéité — il insista sur le fait qu’il avait besoin d’acheter une paire de Téfilines. Nous l’emmenâmes le lendemain matin dans un magasin, il acheta une nouvelle paire de Téfilines et commença à les mettre quotidiennement. Lorsque son père décéda peu après, il venait à la synagogue chaque matin pour mettre les Téfilines et réciter le Kadich. Il croyait agir en opposition au Rabbi — tout cela à cause de cette yéchidout.

[Photos : Pages de l’article sur Loubavitch en France, avec certaines photographies originales du Rabbi prises par le journaliste. / Dans une lettre au Rav Mellul, le Rabbi accuse réception de trois volumes des Likouteï Si’hot traduits en français. Comme il le faisait dans de nombreuses lettres au Rav Mellul, le Rabbi ajoutait à la fin, de sa sainte écriture : «Et pour le succès dans le travail sacré».]

La parole du Rabbi en français

La première année où nous vînmes chez le Rabbi, nous comprenions à peine ce qui se passait. Nous décidâmes que l’année suivante, nous apprendrions le yiddish couramment. Grâce à D.ieu, nous y parvînmes, et au Tichreï suivant, j’étais déjà capable de comprendre les Si’hot du Rabbi au fur et à mesure qu’elles étaient prononcées.

Lorsque les retransmissions en direct arrivèrent en France, de nombreuses personnes qui venaient écouter le Rabbi ne comprenaient pas, alors je commençai à traduire les Farbrengouenim sur le vif. Bientôt, des personnes commencèrent à me demander de préparer également des hana’hot françaises écrites. En peu de temps, je devins le traducteur non officiel — puis officiel — de la Torah du Rabbi pour l’ensemble de la communauté francophone.

Lorsque j’envoyai au Rabbi un rapport à ce sujet, le Rabbi exprima sa satisfaction et m’encouragea à poursuivre le travail.

Au fil du temps, nous décidâmes de traduire l’intégralité de la Torah du Rabbi en français. Aujourd’hui, grâce à cet effort, le monde francophone a accès à l’intégralité des Likouteï Si’hot, des Igrot, des Réchimot, du Tanya et de la plupart des maâmarim du Rabbi en français.

Au fil des années, quelque chose d’intéressant se produisit. À mon époque, de nombreuses personnes avaient besoin de mes traductions parce qu’elles ne comprenaient pas le lachon hakodech ; le français était leur seule langue. Mais aujourd’hui, leurs enfants ont été éduqués dans des institutions Habad al taharath hakodech. Maintenant, c’est eux qui maîtrisent l’hébreu et qui peinent avec le français — et ils utilisent mes traductions pour savoir comment dire les choses en français !

Au fil des années, je reçus du Rabbi plusieurs directives concernant ma traduction. Une fois, lors d’une yéchidout, le Rabbi dit : «Lorsque tu apprends une Si’ha, farges meine verter un shreib deine verter» (oublie mes mots et écris tes propres mots). Chaque langue a son propre rythme et ses propres nuances. Une traduction mot à mot est rarement lisible. C’est seulement lorsqu’on comprend profondément le contenu et qu’on exprime l’idée dans le style naturel de la nouvelle langue que la traduction réussit.

Le Rabbi m’ordonna également de toujours avoir un second correcteur — mais de ne pas laisser les délais de correction retarder l’impression. Si un séfer était prêt, il devait être publié. Les erreurs pourraient toujours être corrigées dans les éditions futures.

Le monde à travers les yeux du Rabbi

Pour moi, la plus grande jouissance réside dans les maâmarim du Rabbi. Les maâmarim du Rabbi vous transportent dans un monde entièrement différent. On commence à voir la réalité avec d’autres yeux. À chaque chiour, les gens disent : «Comment n’ai-je jamais vu les choses ainsi auparavant ? Je ne regarderai plus jamais cette idée de la même façon.»

Dans notre Beth Habad, nous étudions les maâmarim du Rabbi chaque lundi, jeudi et le matin du Chabbat. Le Chabbat, nous étudions l’inyana deyoma ; en semaine, nous étudions les maâmarim de 5712 (1952). Parfois le contenu est difficile, mais lorsque c’est difficile, on peut l’expliquer ; cela vaut la peine de relever le défi pour pouvoir enseigner directement les paroles du Rabbi.

De nombreuses fois, des gens me racontent qu’ils ont vécu des événements dans lesquels ils auraient choisi d’exprimer de la colère ou quelque chose de similaire, «mais les paroles du Rabbi m’ont aidé à me maîtriser». Les paroles du Rabbi sont très, très puissantes.

Il y a deux ou trois ans, j’emmenai un groupe de mon Beth Habad chez le Rabbi. Un jeune homme me dit qu’il voulait aller au Ohel et demander une brakha pour se fiancer. Il fréquentait quelqu’un, il était prêt, et il voulait la brakha du Rabbi.

À notre retour à Paris, il reçut un appel téléphonique de sa future fiancée — et elle rompit complètement la relation. Elle ne voulait pas continuer.

Il me dit plus tard que le Ohel lui avait sauvé la vie. S’il n’y était pas allé, la rupture l’aurait anéanti ; il dit qu’il aurait eu des pensées suicidaires. Mais parce qu’il était allé au Ohel, il ressentit de la joie. «C’était la réponse du Rabbi», me dit-il. «Le Rabbi m’a montré qu’elle n’était pas faite pour moi.»

Le Rabbi ne se trompe pas

Les ‘Hassidim ont toujours dit : der Rebe’s a vort vert nisht farfalen — une parole du Rabbi ne se perd jamais. Ce qui suit est une histoire dont j’ai été personnellement témoin et qui illustre précisément cette idée.

Un certain Juif venait de temps à autre dans notre Beth Habad lorsqu’il rendait visite à de la famille dans notre secteur. Un jour, j’appris qu’il planifiait des vacances à New York, alors je l’encourageai à passer un Chabbat chez le Rabbi. Il accepta immédiatement. Je pris toutes les dispositions nécessaires, et il passa ce Chabbat au 770.

En ces années-là, lors du Farbrenguen du Chabbat, le Rabbi distribuait du machké à des personnes qui marquaient des événements ou des simhot particuliers. C’était généralement organisé à l’avance : on apportait une bouteille de machké avant le Chabbat au Mazkiroute, et lors du Farbrenguen on s’approchait pour la recevoir du Rabbi avec une brakha, et l’on disait l’haïm.

Lorsque cet homme vit tout le monde s’approcher pour recevoir du machké, il décida d’y aller lui aussi. Personne ne l’arrêta, et le Rabbi lui tendit une bouteille de machké, et — à sa grande surprise — le Rabbi dit : «Pour le mariage.» Le Rabbi le dit même en français !

À son retour en France, il me dit que le Rabbi avait dû se tromper. «Après tout, je suis déjà marié.» Je lui dis fermement que le Rabbi ne se trompe pas. Mais rien de plus ne se produisit, et la bouteille resta sur une étagère.

Avant Pessa’h, je mentionnai que les ‘Hassidim ne vendent pas le machké du Rabbi à un non-juif ; on le finit avant Pessa’h. En entendant cela, il décida d’organiser une fête chez lui et de partager le machké avec tous ses amis.

Quelques jours avant l’événement, sa femme ne se sentait pas bien, alors il déplaça la fête dans une salle louée dans la synagogue locale. Il fit appel à un traiteur, invita tous ses amis, et tout était prêt. Le jour de l’événement, tout le monde se rassembla dans la salle. Soudain, le Rav de la synagogue entra.

«Nous avons besoin d’un minyan pour une ‘houpa», dit-il. Les convives furent plus que ravis d’aider, et ils se rendirent tous dans la salle principale. Là, ils trouvèrent toute la noce : la mariée, le marié et le Rav — sans famille, sans amis, sans invités.

Après la ‘houpa, on demanda au couple s’il avait prévu une réception. «Non», répondit le couple — il n’avait rien préparé.

«Eh bien», dit mon ami, «votre repas de mariage est juste là dans la pièce d’à côté…»

Lorsque tout le monde se retrouva dans la salle, mon ami demanda le silence et raconta toute l’histoire du machké. «Je croyais que le Rabbi s’était trompé», dit-il. «Mais maintenant je sais — le Rabbi ne se trompe pas.»

En entendant ses paroles, la kala se leva et ajouta les siennes.

«Mon premier mariage s’est terminé dans un chaos terrible. Toute ma famille m’a tourné le dos. Mon nouveau mari est un guer tsédek sans famille non plus. En entrant dans ce mariage, j’étais remplie de crainte, et j’avais écrit au Rabbi pour lui demander un signe — quelque chose pour me montrer si je faisais le bon choix… Je crois», dit-elle, «que je viens de recevoir mon signe.»