Le mensuel « Conversations avec les jeunes » lui parvint en cadeau de Bar-Mitsva, et ce fut la première rencontre du Rav Haïm Mellul — aujourd’hui Chalia’h du Rabbi à Créteil — avec Loubavitch. Dans ce témoignage saisissant du magazine Kfar Habad, il retrace son premier voyage vers le Rabbi, la Yé’hidout décisive, les cinquante cours hebdomadaires qui bouleversèrent la vie juive dans les universités parisiennes, et la rencontre inattendue avec le président de l’Agence juive de Paris. Lors d’une Yé’hidout, alors qu’il demandait au Rabbi comment traduire les Si’hot en français, celui-ci lui répondit par cette formule lumineuse : « Apprends la Si’ha, puis oublie mes mots — et écris avec tes propres mots. »

 

 

Ma famille est arrivée à Paris

Je suis né à Paris. Mes parents étaient originaires d’Afrique du Nord ; comme de nombreuses familles séfarades installées en France, ils s’étaient établis dans la capitale et y avaient fondé leur foyer. J’ai grandi dans un milieu juif traditionnel mais non pratiquant, entouré d’enfants français de toutes origines. À l’époque, rien ne me prédestinait à devenir un Chalia’h du Rabbi.

Ce fut à l’occasion de ma Bar-Mitsva que tout commença. Parmi les cadeaux que je reçus ce jour-là figurait un exemplaire du livre « Conversations avec les jeunes », publié par les éditions Habad pour la jeunesse, offert par le Chalia’h du quartier. Ce livre m’attira immédiatement. Les récits étaient empreints d’une chaleur et d’une profondeur que je n’avais jamais rencontrées ailleurs — des histoires tirées de la tradition d’Israël, des anecdotes hassidiques, des portraits de Chlou’him qui avaient tout abandonné pour partir aux quatre coins du monde porter la lumière de la Torah. Mes connaissances en hébreu étaient encore limitées à l’époque, mais l’enthousiasme supplantait la difficulté. Je lisais, relisais, et le livre ne me quittait pas.

Quelques années passèrent. Un jour, j’avais alors environ dix-sept ans, je lus dans un journal une annonce signalant que Habad organisait des cours de Torah et des rencontres pour les jeunes à Paris. Quelque chose en moi se mit en mouvement. Je me rendis à l’adresse indiquée, et c’est ainsi que commença ma relation avec Habad — une relation qui allait transformer le cours de toute ma vie.

Je me souviens que les premiers cours que je suivis étaient animés par le Rav Chmouel Azimov, « Moulé ». Sa façon d’enseigner était vivante, directe, profondément engagée. Il ne récitait pas des textes — il les vivait, il les partageait comme s’il s’agissait de son bien le plus précieux. Au fil des semaines, je me sentis de plus en plus porté par cet univers. Le hassidisme de Habad répondait à des questions que je portais sans même savoir les formuler. La Émounah n’était pas une abstraction — elle était une manière d’habiter le monde, de trouver un sens à chaque instant.

Peu à peu, je rejoignis le groupe de jeunes que le Rav Chmouel Azimov rassemblait autour de lui. Nous étudiions ensemble les Si’hot du Rabbi, nous participions aux Farbrenguen, nous commençâmes à poser les Téfilines chaque matin. Pour moi, élevé dans un milieu français laïque, chaque mitsva accomplie était une conquête intérieure.

La rencontre avec le président de l’Agence juive

L’une des rencontres les plus marquantes de cette période se déroula lors de Hanouka. Un soir, un homme juif s’approcha de nous au Beth Habad. Il était lié au Rav Azimov et nous informa qu’il travaillait dans les bureaux d’une grande organisation juive de Paris — l’Agence juive —, dont le directeur était un personnage influent. Il nous raconta que le directeur, un Juif instruit et cultivé, était ouvert au dialogue mais n’avait guère de liens avec la pratique religieuse.

Le Rav Chmouel Azimov me proposa de l’accompagner pour lui rendre visite à l’occasion de Hanouka. Je demandai l’autorisation de lire quelques lignes du Hayom Yom devant lui. Le Rav Azimov acquiesça, et nous nous rendîmes à son domicile, une résidence cossue au cœur de Paris.

Le directeur nous reçut avec courtoisie. Son appartement était élégant, meublé avec goût, chargé des œuvres d’une vie réussie. Il nous installa dans son salon et nous offrit à boire. Puis, au moment que je choisis avec soin, je sortis le Hayom Yom et commençai à lire. La pièce se fit silencieuse. Je lus lentement, en traduisant en français, mot après mot. Quelque chose d’imprévu se produisit alors : le directeur, qui ne manifestait aucun intérêt particulier pour les textes religieux, se tut, le regard fixe, visiblement touché. Lorsque j’eus terminé, il ne dit rien pendant quelques instants. Puis il demanda d’un ton différent — plus doux, plus intérieur — si nous pouvions lui mettre les Téfilines.

Nous allumâmes ensuite les bougies de Hanouka dans son appartement. Ce fut un moment d’une beauté inattendue : la flamme des bougies reflétée dans les grands miroirs dorés d’un intérieur bourgeois parisien, et un homme puissant et respecté qui se laissait submerger par une émotion ancienne et enfouie. La lumière de Hanouka avait accompli ce qu’aucun discours n’aurait pu réaliser.

Cet épisode m’enseigna une leçon que je n’ai plus jamais oubliée : il n’existe pas d’âme juive définitivement close. Il suffit de trouver la bonne clé, le bon moment, la bonne lumière.

Le voyage vers le Rabbi

Quelque temps après, le groupe que nous formions autour du Rav Azimov prit une décision qui allait tout changer : nous irions rendre visite au Rabbi à New York. Ce fut notre premier voyage. Nous étions jeunes, enthousiastes, un peu intimidés. La traversée de l’Atlantique, l’arrivée à Crown Heights, l’atmosphère unique du 770 — tout cela formait un monde à part, un univers concentré, vibrant, habité par une certitude tranquille que D.ieu est présent dans chaque détail de l’existence.

Avant la Yé’hidout, nous passâmes des heures à participer aux farbrenguens, à échanger avec des hassidim chevronnés, à absorber les enseignements du Rabbi transmis par ceux qui l’avaient fréquenté de près. Nous étions avides de tout. Le Rabbi n’était pas pour nous un personnage lointain et abstrait — il était une présence réelle, concrète, dont chaque geste et chaque parole avaient une portée que nous commencions à peine à saisir.

Lorsque vint notre tour d’entrer pour la Yé’hidout, nous étions saisis d’un effroi sacré mêlé d’une anticipation intense. La porte s’ouvrit. Nous entrâmes. Le Rabbi leva les yeux. Et dans ce regard — lumineux, bienveillant, pénétrant — je sentis quelque chose que je suis incapable de décrire avec des mots, sinon que l’on avait l’impression d’être vu jusqu’au fond de soi, avec une bienveillance infinie.

Le Rabbi nous interrogea sur notre situation, sur notre travail, sur la France. Il nous encouragea à continuer. Puis il nous donna une directive qui allait s’avérer décisive : il fallait poursuivre les études à l’université et y mener une activité juive active. Ce conseil, prononcé simplement, sans emphase, allait être le moteur de tout ce qui suivit.

La branche de myrte supplémentaire

Lors de cette même Yé’hidout, à l’approche de Soukot, le Rabbi nous donna une instruction pratique : « Prenez douze branches de myrte (hadassim), et de cela vous aurez la joie de la fête. » Je répondis avec émotion « Amen », et je commençai à reculer vers la sortie, comme le veut l’usage. Alors que j’approchais de la porte, le Rabbi se pencha vers la table, prit une treizième branche de myrte, et la déposa dans ma main.

Ce geste — si simple, si discret — me bouleversa au-delà de toute expression. Un hadas de plus. Une branche supplémentaire, au-delà du compte habituel, offerte en silence, sans explication. Ce fut comme une lettre personnelle que le Rabbi m’adressait sans mots : je suis avec toi, va de l’avant, ne te décourage pas. Des années plus tard, chaque fois que je raconte cet épisode, je ressens encore le frémissement de cet instant.

Je rapportai cette anecdote à maintes reprises à mes étudiants et à mes proches. Elle devint pour nous une façon de comprendre le Rabbi : il donne toujours davantage que ce qu’on attend. Il anticipe les besoins. Il voit ce que nous ne voyons pas encore. Et ce hadas supplémentaire, ce geste silencieux, continua de nous accompagner dans chaque défi, dans chaque moment de doute, comme une preuve tangible que le Rabbi était avec nous.

La révolution dans les universités

De retour à Paris, nous mîmes en œuvre la directive du Rabbi avec toute l’ardeur dont nous étions capables. Le Rav Chmouel Azimov nous guidait avec sagesse : il fallait organiser le plus grand nombre possible de cours dans les universités parisiennes. L’idée paraissait ambitieuse — peut-être même utopique — au regard de nos forces limitées. Mais nous nous y attelâmes avec la conviction que ce n’était pas notre projet, mais celui du Rabbi.

La méthode était simple : chaque Chabbat, dans les amphithéâtres et les foyers étudiants des grandes facultés de Paris — la Sorbonne, Jussieu, Vincennes, et bien d’autres —, nous organisions des réunions ouvertes à tous les étudiants juifs. Un repas chaleureux, une étude de Torah, un espace de dialogue libre, sans jugement. Au début, il y avait peu de participants. Puis, de semaine en semaine, le bouche-à-oreille fit son œuvre.

Au fil des mois, le phénomène prit une ampleur que nous n’avions pas anticipée. Des dizaines d’étudiants vinrent, puis des centaines. Au bout d’un an, nous avions atteint la barre inimaginable de cinquante cours par semaine dans les universités parisiennes. Cinquante séances hebdomadaires, chacune rassemblant des dizaines de jeunes Juifs qui, pour la plupart, avaient grandi sans lien véritable avec leur judaïsme.

Ce fut une révolution silencieuse mais profonde. Des jeunes qui ne savaient pas allumer des bougies de Chabbat, qui n’avaient jamais mis de Téfilines, qui ignoraient jusqu’au sens de Roch Hachana ou de Chavouot, commencèrent à découvrir leur héritage avec une curiosité et un enthousiasme qui nous confondaient nous-mêmes. Certains firent Téchouva. D’autres, de retour dans leurs villes d’origine après leurs études, devinrent des points d’appui pour les Chlou’him locaux.

Ce n’était pas notre génie ni notre mérite — c’était la directive du Rabbi, transmise lors d’une Yé’hidout de quelques minutes à New York, qui avait semé les graines de ce bouleversement. Nous étions les instruments d’une vision qui nous dépassait.

La première Yé’hidout collective

À ce stade, le groupe du Rav Azimov comptait treize jeunes hommes — la première vague de ce que l’on allait appeler « le groupe français » Loubavitch. La nouvelle d’un tel groupe fit sensation à Crown Heights : des jeunes Français, séfarades pour la plupart, « convertis » à Habad par l’étude et la chaleur des Chlou’him, qui s’apprêtaient à retourner en France pour y mener une activité hassidique à grande échelle.

Le Rabbi lui-même accorda au groupe une Yé’hidout collective, un honneur qui soulignait l’importance qu’il attachait à la communauté française. Lors de cette rencontre mémorable, le Rabbi nous parla avec une chaleur et une précision qui montraient qu’il connaissait chacun d’entre nous, nos familles, nos défis, nos espoirs. Il nous dit : « Votre tâche est grande. Les jeunes Juifs de France attendent quelque chose — ils ne savent pas quoi, mais ils attendent. C’est vous qui avez la réponse. Allez. »

Ces mots résonnèrent en nous comme un ordre et comme une bénédiction à la fois. Nous repartîmes vers Paris avec la certitude que nous n’étions pas seuls dans cette mission.

La traduction des Si’hot

J’eus la grande mérite de me consacrer à la traduction des Si’hot du Rabbi en français. Cette tâche s’inscrivait dans un effort plus vaste de diffusion de la pensée hassidique auprès des communautés francophones, qui ne pouvaient pas toujours accéder aux textes en hébreu ou en yiddish.

Le travail de traduction était à la fois exaltant et redoutable. Les Si’hot du Rabbi sont denses, nuancées, chargées de références, de subtilités linguistiques et de profondeurs kabbalistiques qui résistent à toute transposition mécanique. Comment rendre en français la richesse d’un enseignement conçu dans la langue de la Torah et du hassidisme?

Je posai la question directement au Rabbi lors d’une Yé’hidout : « Quel est le bon moyen de traduire les Si’hot? » Le Rabbi me répondit avec cette clarté qui lui était propre : « Apprends la Si’ha. Et ensuite, oublie mes mots — et écris avec tes propres lettres. »

Cette réponse me libéra d’un fardeau. Le Rabbi n’attendait pas une translittération froide et littérale — il voulait une transmission vivante, ancrée dans la compréhension profonde du message, restitué dans la langue et la sensibilité du lecteur francophone. Il fallait d’abord faire entrer la Si’ha en soi, la laisser résonner, la comprendre de l’intérieur — et c’est alors seulement que l’on pouvait la restituer dans une autre langue, non pas en traduisant des mots, mais en transmettant une âme.

Cette instruction du Rabbi devint pour moi une philosophie de l’enseignement. Elle valait bien au-delà de la traduction : dans toute transmission, dans tout enseignement, il faut d’abord s’imprégner du message jusqu’à l’oubli des formes — et ensuite le donner dans un langage qui appartient véritablement à celui qui reçoit.

Lorsque le Rabbi demanda plus tard de faire connaître le Tanya dans le monde entier, à l’occasion du centième anniversaire de l’édition de Vilna, il m’adressa un message : il fallait publier une édition française du Tanya. L’achèvement de ce projet fut une source de joie immense. Le Tanya en français — le livre fondateur du hassidisme Habad — devenait accessible à des milliers de Juifs francophones qui n’auraient jamais pu y accéder autrement.

Le secret du succès

On me pose souvent cette question : quel est le secret du succès de l’activité de Habad en France? Chaque fois, je réponds de la même manière : il n’y a pas de secret au sens magique du terme. Il y a la Émounah — la foi absolue en D.ieu —, le Bitahon — la confiance sans réserve dans la Providence —, et un travail constant, régulier, patient. Et par-dessus tout, il y a l’attachement au Rabbi.

Quand nous étions découragés, quand un projet s’effondrait, quand un étudiant que nous avions accompagné pendant des mois disparaissait sans donner de nouvelles — c’est vers le Rabbi que nous nous tournions. Nous relisions ses lettres, nous méditions ses enseignements, nous cherchions dans ses paroles la réponse à nos doutes. Et invariablement, nous trouvions.

Le Rabbi nous avait appris que le Chalia’h doit agir comme si tout dépendait de ses propres efforts — tout en sachant du fond de lui-même que tout dépend de D.ieu. Cette tension entre l’action humaine pleine et entière, et la confiance totale en la Providence divine, est le ressort profond de toute mission réussie. Le Chalia’h n’est pas un entrepreneur spirituel qui mise sur son talent ou son charisme. Il est un envoyé — un Chalia’h au sens littéral —, dont la force vient précisément de celui qui l’envoie.

Nous avons aussi découvert que les Juifs français, même ceux qui semblaient les plus éloignés de leur identité, portaient au fond d’eux-mêmes un désir authentique de retour. Il suffisait de créer les conditions — un espace accueillant, un repas de Chabbat, une conversation sincère, un texte du Rabbi traduit avec amour — pour que l’étincelle intérieure se rallume. D.ieu ne laisse jamais une âme juive sans chemin de retour.

La kipa dans la rue — honte !

Il faut le dire avec franchise, parce que c’est une réalité que nous avons vécue de l’intérieur : lorsque Habad commença à travailler dans les universités parisiennes, beaucoup de jeunes Juifs avaient honte de porter la kipa en public. La pression sociale était forte, l’antisémitisme ambiant était une réalité quotidienne, et la tentation de l’invisibilité était puissante. Des étudiants qui posaient des Téfilines le matin dans un cadre discret revenaient cependant le soir sans rien qui les signale comme Juifs dans l’espace public.

Le groupe Habad travaillait patiemment sur ce point. Pas par des discours moralisateurs, mais par l’exemple. Les bo’hourim qui venaient de Brooklyn ou de Kfar Habad portaient leur kipa et leurs vêtements hassidiques en plein Paris, dans le métro, dans les cafés, sur les campus, sans la moindre gêne — avec une fierté tranquille et naturelle. Et quelque chose se passait : les étudiants juifs qui les voyaient évoluer ainsi commençaient, lentement, à se redresser eux aussi.

L’un des tournants fut l’organisation d’un Kinous Hachlouhim qui rassembla pour la première fois des dizaines de jeunes universitaires juifs dans un cadre ouvertement hassidique. Beaucoup portaient la kipa pour la première fois dans un espace public. Certains tremblaient. Mais ils le firent. Et ce premier pas en entraîna d’autres.

Aujourd’hui, le tableau a radicalement changé. Des milliers de jeunes Juifs français portent la kipa dans les rues de Paris, dans les transports, sur les campus universitaires, sans s’excuser d’exister. Cette transformation est l’une des victoires les plus discrètes et les plus profondes de l’œuvre de Habad en France.

L’effroi devant le Rabbi

Il est impossible de parler de mon parcours sans évoquer ce que les hassidim appellent la « Norat HaRebbe » — l’effroi sacré que suscitait la présence du Rabbi. Il ne s’agissait pas d’une crainte ordinaire, ni d’un respect protocolaire. C’était quelque chose d’autre — un sentiment que l’on ne pouvait ni provoquer ni simuler, qui s’imposait à soi malgré soi, dès que l’on se trouvait en présence du Rabbi.

Je me souviens d’une occasion où nous étions avec le groupe français dans la grande synagogue du 770. Le Rabbi entra pour la prière. À ce moment précis, quelque chose se produisit dans la pièce entière — une contraction du silence, une densification de l’atmosphère — qui me fit comprendre pourquoi les hassidim parlaient de « crainte du Ciel » non comme d’une idée abstraite, mais comme d’une expérience physique, palpable.

Lors d’une de nos Yé’hidout, alors que nous étions en groupe devant le Rabbi, celui-ci parcourut l’assemblée du regard et dit doucement : « Chacun de vous est une flamme. La France a besoin de votre lumière. » Puis il s’arrêta et ajouta, en regardant dans notre direction : « Mais une flamme ne peut allumer d’autres flammes que si elle brûle elle-même pleinement. » Ces mots m’accompagnent depuis lors.

Le Rabbi posait des questions précises — sur les communautés, sur les quartiers, sur les familles — qui montraient qu’il connaissait la réalité française avec une précision stupéfiante. Il n’évoquait pas la France comme un pays lointain et abstrait, mais comme un terrain familier, un champ dont il percevait les moindres recoins. Cela donnait à chacune de ses instructions une acuité particulière : il ne parlait pas en termes généraux, mais pour nous, pour notre situation concrète, pour les Juifs qui vivaient à Paris, à Lyon, à Marseille.

L’admiration et la foi

L’admiration et la foi ont tout changé. Avant même le début de notre activité, j’étais partagé entre l’enthousiasme et la crainte. Comment allions-nous réussir à toucher ces jeunes Juifs français qui avaient grandi sans Judaisme, sans Chabbat, sans Torah? Qui étions-nous pour prétendre leur apporter quelque chose qu’ils n’avaient pas demandé?

Mais le Rabbi nous avait enseigné que le Chalia’h ne part pas de ses propres forces — il part de la force de celui qui l’envoie. Et la force du Rabbi, nous l’avions ressentie de près, de façon incontestable. Alors nous avions foi. Non pas une foi naïve qui ignore les difficultés, mais une foi forgée dans l’expérience directe de la puissance du Ciel lorsqu’on agit conformément à Ses voies.

Il arriva plusieurs fois que des projets paraissant impossibles se réalisèrent de manière inattendue. Une salle que nous n’aurions jamais pu remplir se trouva comble. Un étudiant que nous avions presque abandonné revint au bout de deux ans, changé du tout au tout. Une famille qui nous avait fermé sa porte rouvrit ses bras. Chaque fois, c’était la même leçon : quand on fait confiance à D.ieu, les portes s’ouvrent.

Le Rabbi nous avait confié quelque chose d’irremplaçable : la certitude que chaque âme juive a un compte à régler avec son Créateur, et que nous n’étions que les messagers chargés de faciliter cette rencontre. Cette conviction — humble et audacieuse à la fois — est le fond de tout ce que nous avons fait. Elle l’est encore aujourd’hui.

Nourri par la lumière du Rabbi

À la fin d’une de nos rencontres à Crown Heights, l’un des Rabbanim proches du Rabbi nous demanda avec un sourire : « Vous, les Français — comment faites-vous pour tenir? Comment restez-vous Habad en plein Paris, si loin du 770, sans la communauté autour de vous, sans les Farbrenguens hebdomadaires, sans la présence constante des hassidim? »

Je répondis sans hésiter : « Nous vivons les Si’hot du Rabbi. Chaque semaine, nous étudions un enseignement du Rabbi — et c’est cela qui nous nourrit, qui nous donne force et direction. Le Rabbi n’est pas absent de Paris. Il est présent dans chaque ligne de ses enseignements. »

L’attachement aux écrits du Rabbi fut, est et restera le secret de notre durée. Non pas comme une béquille intellectuelle, mais comme un lien vivant avec une source inépuisable. La Si’hotre hebdomadaire que nous étudiions en groupe à Paris, puis que nous transmettions à nos étudiants, était le fil conducteur invisible de toute notre activité. Elle donnait à notre mission sa cohérence, sa profondeur, son souffle.

J’ai commencé ma vie comme un enfant français ordinaire, élevé dans un quartier parisien sans aucun lien avec Loubavitch. Un cadeau de Bar-Mitsva — un livre qui s’appelait « Conversations avec les jeunes » — a changé le cours de mon existence. C’est peut-être là la leçon la plus profonde de tout ce parcours : on ne sait jamais quel livre, quelle parole, quel geste de lumière peut allumer une âme pour toujours. C’est pourquoi le travail du Chalia’h est sans fin et sans frontière — car chaque rencontre est une occasion, et chaque âme juive une flamme qui attend d’être allumée.