Un récit sur le Rav Boaz Klein, Chalia’h Habad depuis seize ans dans la ville la plus australe de la planète, Ushuaia, en Argentine, aux portes de l’Antarctique. Entre récits de Chliha’h, miracles discrets et discours de Torah.
Un émissaire au bout du monde
Le Rav Boaz Klein, originaire de Petah Tikva, est Chalia’h depuis seize ans dans la ville qui porte le surnom de « fin du monde » — Ushuaia, en Argentine, à deux pas de l’Antarctique. Après le pôle Sud, il n’y a plus rien : seulement la glace, le vent, et le silence de l’extrême. En hiver, le froid y est proprement insupportable, et la ville se vide de ses visiteurs habituels. Le Rav Klein avait profité de cette période hivernale pour venir quelques mois en Israël, en attendant de pouvoir reprendre son activité sur place au retour de la belle saison.
Les Téfilines de Miki, ou comment un hasard n’en est jamais un
Le Rav Klein avait l’habitude d’organiser des Chabalot à Ushuaia, attirant des touristes israéliens — souvent des randonneurs ou des voyageurs à la recherche d’aventures aux confins du globe. C’est dans ce cadre qu’il avait rencontré un homme prénommé Miki, qui avait d’emblée posé les limites : « Je suis athée, je n’ai rien à faire avec tout ça. » Le Chalia’h n’insista pas.
Puis vint la question anodine : « Comment tu t’appelles ? » L’homme donna son prénom — Amit. Le Rav se rappela alors qu’il y avait justement un Amit dans son groupe, qu’il appela aussitôt. « Amit, tu connais quelqu’un qui s’appelle Miki ? » La réponse fusa : « C’est mon frère. » Un seul coup de téléphone, une connexion improbable au bout du monde, et l’affaire fut jouée : Miki posa les Téfilines pour la première fois de sa vie, et l’on organisa même une cérémonie de Bar-Mitsva symbolique pour cet homme qui avait cru, le matin encore, n’avoir rien à voir avec tout cela.
La plaie et la guérison : un signe impossible à ignorer
Une deuxième histoire avait circulé dans la salle, plus étrange encore. Un autre visiteur souffrait depuis des mois d’une plaie inexpliquée à la main — précisément à l’endroit où l’on pose les Téfilines. Les médecins du monde entier avaient tenté de traiter cette blessure : antibiotiques, soins répétés, rien n’y faisait. L’homme avait résisté longtemps aux invitations du Chalia’h, assistant aux Farbrenguen sans se livrer, écoutant sans participer.
Puis un jour, il se présenta de lui-même : « Je veux poser les Téfilines. » Il rentra ensuite à son hôtel, se lava les mains — et vit quelque chose d’incroyable : sortant de la plaie, une larve. Il s’avéra qu’une mouche parasite l’avait piqué quelque part en route, déposant un œuf sous la peau. L’infection avait évolué pendant des semaines sans que personne ne comprenne ce qui se passait. Le soir de la pose des Téfilines, la guérison était complète. « Tout cela à cause des Téfilines », répétait-il, incrédule et bouleversé.
Yaïr Garbuz et la visite au Ohel : une âme qui cherche son chemin
Quelques semaines plus tard, la femme du Chalia’h publiait un message sur les réseaux sociaux : elle partait pour le Ohel du Rabbi, et proposait à ceux qui le souhaitaient de lui confier des noms à mentionner. L’homme aux Téfilines — devenu entre-temps un habitué — l’appela pour donner son nom. Puis il ajouta, hésitant : il voulait aussi mentionner un certain Yaïr Garbuz — le nom de sa mère en main, comme le veut l’usage. Yaïr Garbuz, figure controversée de la gauche israélienne, avait été connu pour ses propos moqueurs à l’égard des Mezouzot et des figures religieuses. Et pourtant, à cette heure-là, au bout du monde, quelqu’un demandait une bénédiction du Rabbi pour lui. Peu après, Garbuz décéda. « Même les âmes les plus éloignées », conclut le Rav Klein, « portent en elles une étincelle qui cherche à revenir. »
Roch Hodech Sivan : l’unité véritable selon le Rabbi
Roch Hodech Sivan est le jour dont il est dit dans la Torah : « Vayichan sham Yisrael neged hahar » — « Et Israël campa là, face à la montagne. » Rachi explique que toutes les étapes précédentes avaient été marquées par des disputes et des divisions, mais que cet arrêt-là fut vécu « ke’ish echad be’lev echad » — comme un seul homme, avec un seul cœur. L’unité ne se limitait pas aux actes extérieurs : elle était intérieure, profonde, totale.
Le Talmud célèbre cette correspondance : la Torah, qui est triple (Torah, Nevi’im, Ketouvim), fut donnée au peuple triple (Cohanim, Léviim, Israélites), dans le troisième mois. Mais qu’est-ce que le chiffre trois a de si particulier ? Le Rabbi expliquait que le premier représente une réalité seule, sans opposition — ce n’est pas encore de l’unité, c’est simplement la solitude. Quand arrive le deuxième, il y a désormais un moi et un autre, une tension. Et c’est précisément le troisième, qui vient trancher, réconcilier et unir les deux premiers, qui incarne la véritable unité — celle qui mérite ce nom, parce qu’elle naît de la différence surmontée.
La vraie unité n’est pas l’absence de divergence
C’est là le cœur du message pour Chavouot : l’unité authentique n’est pas celle d’un groupe où tout le monde pense pareil, sans contradicteur, sans friction. Ce n’est que l’unanimité de la solitude. La vraie unité est celle qui naît quand deux positions opposées se rejoignent librement dans un mouvement commun. C’est pourquoi, disait le Rabbi, c’est au troisième mois — et non au premier ou au second — que la Torah fut donnée : parce que seule une unité forgée à travers la multiplicité est digne de recevoir la Parole divine.
Cette leçon fait écho au troisième jour de la Création, le seul auquel « ki tov » — « c’est bien » — fut prononcé deux fois. Le deuxième jour, la formule fut absente, car ce jour-là fut créée la séparation, la division. Le troisième jour vint refermer cette brèche — et c’est pourquoi il fut doublement béni.
Le compte du Omer et l’achèvement du travail intérieur
On était ce soir-là au quarante-cinquième jour du compte du Omer — Hod shebe’Hod selon le calendrier des Séfirot. Le Rabbi enseignait que les sept semaines du Omer correspondent à l’affinement des sept traits de caractère (Middot), chacun contenant lui-même les sept autres, soit quarante-neuf jours de travail sur soi. Parmi ces traits, les trois premiers — Hessed, Guevoura et Tiferet — sont les fondamentaux, les piliers. Or, au quarante-cinquième jour, on achève précisément la dernière séfira composée de ces trois attributs essentiels. En un sens, le cœur du travail spirituel du Omer est accompli.
La guématria vint compléter la réflexion : 45 est la valeur numérique d’Adam (l’être humain dans sa plénitude), tandis que 44 est celle de Gola — l’exil — privé du Aleph, lettre qui désigne D.ieu. L’exil, c’est l’absence de cette lettre divine au cœur de la réalité. L’ajout de ce Aleph transforme l’exil en Gueoula — la Délivrance.
Le Bitoul de Moché : l’humilité qui porte le monde
La soirée s’acheva sur une méditation autour du concept de Bitoul — l’annulation de soi. Moché Rabbénou disait : « Vena’hnou ma » — « Et nous, qu’est-ce que nous sommes ? » Un rien absolu. Non pas la poussière d’Avraham Avinou, qui disait « Anokhi afar va’efer » — « Je ne suis que poussière et cendres » — car la poussière est encore quelque chose, une réalité minime mais tangible. Moché allait plus loin : il se voyait comme le néant lui-même, sans aucune consistance propre. Et c’est précisément cette dissolution totale du moi qui lui permit d’être le vecteur de la Torah et de l’unité divine dans le monde.
À l’heure où le peuple juif se prépare à recevoir la Torah pour la nouvelle année, le message demeure le même : c’est dans l’unité véritable, forgée à travers nos différences, et dans l’humilité sincère que s’ouvre la voie vers le don de la Torah — et vers la Guéoula complète et véritable, que nous méritons de voir de nos propres yeux, rapidement et de notre vivant.







