Pourquoi le premier enfant juif de l’histoire a-t-il reçu un nom qui signifie « il rira » ? Et quel rapport peut-il y avoir entre le rire et la réussite d’un couple ? À travers l’histoire d’Its’hak et Rivka, le Rav Y. Y. Jacobson nous révèle un secret profond : le rire n’est pas seulement une réaction à l’humour, mais l’essence même de notre vocation humaine et la clé d’une vie conjugale épanouie.
Par Rav Y. Y JACOBSON
Un jeune garçon qui préparait son discours de bar-mitsva demanda à sa mère de lui parler de leurs ancêtres.
La mère se lança dans le récit de sa prestigieuse lignée, remontant jusqu’à Avraham, Its’hak et Yaakov.
« Et eux, d’où venaient-ils ? »
« D’Adam et ‘Hava. »
« Et eux ? »
« D.ieu les a créés. »
Le garçon nota tout cela, puis alla voir son père :
« Papa, d’où venons-nous ? »
« Ah, nous, nous venons des singes. Après des millions d’années d’évolution, nous avons évolué vers l’être humain. »
Le garçon, complètement perdu, revient en courant chez sa mère :
« Maman, tu as dit que nous venons d’Adam, ‘Hava et D.ieu. Papa dit que nous venons des singes… »
« Aucune contradiction, mon fils, répondit-elle. Moi, je te parlais de mon côté de la famille. Lui, il te parlait du sien. »
Un couple qui plaisante
La paracha de la semaine, Toldot[1], rapporte un épisode où Its’hak, en voyage avec son épouse à travers le pays des Philistins, prétend devant les habitants qu’ils sont frère et sœur. Il craint que, s’ils savaient qu’il est son mari, ils le tuent pour lui prendre sa belle femme.
La ruse fonctionne jusqu’à ce que le roi des Philistins, Avimélekh, décide de jeter un œil à leur logis.
וַיְהִ֗י כִּֽי־הֶאֱרִ֤יךְ לּוֹ֙ שָׁ֔ם הַיָּמִ֑ים וַיַּשְׁקֵ֣ף אֲבִימֶ֣לֶךְ מֶֽלֶךְ־פְּלִשְׁתִּ֗ים בְּעַד֙ הַחַלּ֔וֹן וַיַּ֗רְא וְהִנֵּ֤ה יִצְחָק֙ מְצַחֵ֔ק אֵ֖ת רִבְקָ֣ה אִשְׁתּֽוֹ׃
AVIMÉLEKH, ROI DES PHILISTINS, REGARDA PAR LA FENÊTRE, ET VOILÀ : ITS’HAK « PLAISANTAIT » AVEC RIVKA, SA FEMME. (Genèse 26:8)
« Avimélekh convoqua Its’hak et lui dit : “C’est bien ta femme ! Comment as-tu pu dire : ‘C’est ma sœur’ ?” »
De toute évidence, plaisanter avec sa sœur n’est pas forcément chose inconnue… Alors, comment Avimélekh a-t-il compris, simplement en voyant Its’hak « plaisanter » avec Rivka, qu’ils étaient mari et femme et non frère et sœur ?
Il ressort donc que le mot « plaisanter », « rire », utilisé ici par la Torah est un euphémisme pour désigner l’intimité conjugale, chose évidemment impossible entre frère et sœur et naturelle seulement entre époux.[2]
Cela demande réflexion : pourquoi, parmi tous les autres termes beaucoup plus explicites dont la Torah dispose pour décrire l’union intime, choisit-elle précisément ici de définir la relation entre Its’hak et Rivka par le mot rire ou plaisanter ?
En réalité, ce terme étrange révèle « l’ingrédient secret » qui nourrissait la relation Its’hak–Rivka, une relation qui, humainement, aurait facilement pu s’éroder.
Qu’est-ce qui a donné à ce mariage – et peut donner à chacun de nos mariages – sa force intérieure, son élan ? Le rire.
Le rire et les bœufs
En 1809, le Chabbat précédant le mariage de son petit-fils, le grand maître Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi (1745-1812), fondateur de la ‘Hassidout ‘Habad, répondit précisément à ces questions.[3] Ce qui suit est un résumé de son discours, présenté avec mes mots.
Le nom Its’hak, en hébreu Yits’hak, signifie littéralement « il rira », « rire ». En effet, il fut appelé ainsi parce que sa naissance apporta joie et rire à sa mère Sarah, longtemps stérile.[4]
וַיִּקְרָ֣א אַבְרָהָ֗ם אֶת־שֶׁם־בְּנ֛וֹ הַנּוֹלָ֥ד לוֹ֙ אֲשֶׁר־יָלְדָ֣ה לּ֔וֹ שָׂרָ֖ה יִצְחָֽק׃
AVRAHAM DONNA AU FILS QUI LUI ÉTAIT NÉ, QUE SARAH LUI AVAIT ENFANTÉ, LE NOM D’ITS’HAK. (Genèse 21:3)
וַתֹּ֣אמֶר שָׂרָ֗ה צְח֣וֹק עָשָׂ֤ה לִי֙ אֱלֹקִ֔ים כׇּל־הַשֹּׁמֵ֖עַ יִצְחַ֥ק לִֽי׃
ET SARAH DIT : « ELokIM M’A DONNÉ UN RIRE ; QUICONQUE L’ENTENDRA RIRA AVEC MOI. » (Genèse 21:6)
Le nom Rivka, lui, vient d’un terme qui désigne « un attelage de bœufs pour le labour ».
Quand on attache des bêtes ensemble et qu’on les relie pour faire un travail productif, cette équipe d’animaux est appelée rivka.[5]
Comment ces deux notions se rencontrent-elles : Rivka, l’attelage, et Yits’hak, le rire ?
Quel lien y a-t-il entre le rire et des bêtes liées ensemble pour travailler ?
Sais-tu vraiment rire ?
Qu’est-ce qui provoque le rire ? Qu’est-ce qui nous fait le plus rire ?
Qu’est-ce qui nous arrache nos plus grands éclats de rire ?
Réponse : la réalité qui se dépasse elle-même, la rencontre de deux choses contradictoires.
Qu’est-ce qui fait une bonne blague ? Une chute imprévisible. L’histoire semble aller dans une certaine direction, tout est logique, puis soudain, la chute te prend à contre-pied – et tu éclates de rire.
C’est aussi l’art de tout bon comédien : mettre ensemble des éléments qui, normalement, ne vont pas ensemble.
Qu’est-ce qu’un « sens de l’humour » ?
La capacité de regarder les choses habituelles d’une manière inhabituelle.
L’imprévisible, l’inhabituel, l’anormal – c’est cela qui touche en nous la corde du rire.
Tu vois un enfant se comporter comme un enfant : rien de spécial.
Tu vois un enfant se comporter comme un adulte : tu souris.
Et, inversement, tu vois un adulte se comporter comme un enfant : cela te fait rire.
Tu entends un être humain parler : ce n’est pas étonnant.
Tu entends un perroquet parler – une capacité qui ne « devrait » pas appartenir à un oiseau – tu es stupéfait.
Au contraire, voir un oiseau sur un fil électrique ne surprend personne ; mais voir un être humain qui marche sur ce fil, tu n’arrives plus à détacher ton regard.
Imagine que le soleil ne se lève qu’une fois tous les soixante-dix ans.
Le jour où cela arriverait, nous serions envahis d’extase devant un tel spectacle.
Mais comme le soleil se lève tous les matins… nous avons tendance à dormir pendant le lever de soleil.
La plus grande plaisanterie
Alors, quelle est la plus grande « blague » de toutes ?
Quel est le phénomène le plus surprenant et le plus inattendu au monde ?
La transcendance humaine.
L’être humain, par nature, est animal et centré sur lui-même.
Chaque acte, pensée, parole et désir est, spontanément, motivé par la recherche de la préservation de soi et de la gratification personnelle.
L’égoïsme, la recherche d’auto-promotion et le « moi, moi, moi » sont inscrits dans notre nature.
Et maintenant, voilà que cet être humain, avec sa nature bestiale, dit « non » à lui-même, à ses instincts, pour une vérité plus haute. Là, l’homme crée la plus grande comédie de tous les temps !
Quand un ange est spirituel et saint, rien de plus normal : c’est l’histoire du chien qui mord l’homme – aucun journal n’en fait un titre.
Mais quand un être humain – écrasé par la pression matérielle et psychologique, tiré vers le bas par les exigences incessantes de sa « bête intérieure » – dompte cette nature, dépasse ses penchants et proclame : « D.ieu est Un », là, c’est l’histoire de l’homme qui mord le chien, l’événement inattendu qui provoque, pour ainsi dire, un rire profond chez le Créateur et dans l’histoire.
Le but de la création
Pourquoi un D.ieu parfait a-t-Il créé un monde imparfait ?
Pourquoi un D.ieu parfait a-t-Il créé un monde tout court ?
Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi donne la réponse :
D.ieu avait désiré… le rire.[7]
La perfection et la sainteté de D.ieu sont prévisibles, stables, fixes, naturelles.
Ce qui provoque « le rire » d’En-Haut, c’est la sainteté, la noblesse, l’idéal qui jaillissent d’un cœur humain – un cœur traversé par des faiblesses, des contradictions – et qui, malgré tout, produit du divin.
Le but de la création n’était pas que des gens saints fassent des choses saintes.
Le but, c’était que des gens non saints fassent des choses saintes.[8]
Nous avons été créés pour produire le miracle de la transformation : prendre notre nature matérielle et égocentrique et la sublimer.
Si tu te sens aujourd’hui lourd, centré sur toi-même, « animal », ne te décourage pas : ce n’est pas une preuve que tu es perdu.
Au contraire, c’est l’occasion.
À cet instant précis, si tu domptes ta bête et accomplis un acte saint, tu offres à D.ieu Son plus grand éclat de rire.
C’est pourquoi le premier enfant né juif a reçu le nom de Yits’hak, « il rira ».
C’est l’essence même du judaïsme : la conviction que l’être humain peut être saint et doit tendre à la sainteté.
Et c’est là la plus grande « plaisanterie » jamais racontée.
C’est aussi la raison pour laquelle le nom Yits’hak est au futur : « il rira ».
Comme pour une bonne blague, on ne rit vraiment qu’à la fin, quand on comprend toute la chute.
De même pour la vie humaine : ce n’est qu’à la fin de l’histoire, lorsque Machia’h viendra, que nous « comprendrons » vraiment, et que le grand rire pourra éclater.[8*]
Synthèse de deux mondes
Its’hak et Rivka viennent de deux univers radicalement opposés :
Its’hak est né et a grandi chez des parents saints, probablement les personnes les plus désintéressées de leur génération.
Lui-même a accepté de devenir une offrande pour D.ieu. Il a été posé sur l’autel, et, d’une certaine façon, il n’en est jamais vraiment descendu.
Il ne connaît ni corruption, ni tromperie, ni même égoïsme.
Rien que la sainteté n’a enveloppé sa vie.[9]
La vraie joie d’Its’hak, pourtant, lui vient de Rivka.
Rivka est une jeune femme élevée dans un milieu moralement dépravé, dans une famille connue pour sa bassesse et sa malhonnêteté, dans une société de paganisme et de promiscuité.[10] Que tu croies à la « nature » ou au « conditionnement », tout indique que Rivka aurait dû rester grossière, « animale ».
Mais Rivka avait un sens de l’humour extraordinaire : elle a compris que la vocation de l’homme est de défier la nature et de transformer la réalité.
Et elle a choisi d’incarner cela.
Ainsi, Rivka est devenue, comme le dit le Midrash, une « rose parmi les épines ».[11] D’un simple être centré sur lui-même, elle est devenue une Rivka, une âme reliée aux autres dans la bonté et l’amour, s’efforçant de « labourer » le monde matériel et de le transformer en verger divin.[12]
Rivka représente l’animal humain qui s’élève au-dessus de sa boue naturelle pour entrer dans les eaux vives de la source de vie, et qui partage cette eau avec les autres – même avec ceux qui restent encore au niveau de l’ »animal » (les chameaux).
C’est précisément ce que le serviteur d’Avraham a observé et qui lui a fait comprendre qu’elle était la femme idéale pour Its’hak.[13]
Le secret d’un mariage réussi
« Its’hak plaisantait avec Rivka, sa femme. »
Voilà le secret de leur mariage.
La Torah raconte qu’Its’hak et Rivka ont connu des désaccords, parfois très profonds ; certains de leurs débats ont eu des conséquences historiques.
Mais jamais ces divergences n’ont brisé leur couple.
Jamais Its’hak et Rivka n’ont perdu leur fidélité ni leur confiance réciproque.
Pourquoi ?
Parce qu’ils n’oubliaient jamais que le but de la vie – et du mariage – était… de rire.
De rendre possible ce qui, naturellement, ne devrait pas l’être.
D’unir deux personnes qui, par nature, devraient rester séparées.
Il en va de même pour nos mariages.
Quand tu traverses un moment de tension avec ton conjoint, et que, selon toute logique, la dispute semble inévitable, rappelle-toi : le but du mariage est le rire, c’est-à-dire la capacité à surprendre la nature.
« Naturellement, nous devrions nous disputer ; mais surprenons-nous, trouvons une manière de dépasser notre nature et de faire fonctionner notre relation. »
Et lorsque tu vois chez ton conjoint des défauts qui exigent beaucoup de travail, au lieu de sombrer dans la frustration et le ressentiment, souviens-toi : c’est précisément ce schéma – une rose qui surgit au milieu de nombreuses épines – qui donne à un mariage une joie profonde.
Le rire naît toujours de la transformation.
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NOTES
[1] Genèse 26:7-11.
[2] Beréchit Rabba 64:5 ; Rachi sur Genèse 26:8.
[3] Imprimé dans Torah Or, Toldot 17d ; Maamaré Admour Hazakène 5569 p. 1.
[4] Genèse 21:3, 6.
[5] Michna Érouvin 3:2 (17b) (voir Rambam et Mélekhèt Chelomo sur place) ; Talmud Pessa’him 26a (cf. Rachi) ; Guittin 53a. Le terme apparaît déjà dans la Bible, I Samuel 28:24 et Amos 6. Certains commentaires y expliquent néanmoins le mot différemment (comme désignant le lieu où les animaux mangent).
[6] Torah Or, Toldot 18a ; Likouteï Torah, Chabbath Chouva 67b.
[7] Pourquoi D.ieu a désiré « rire », nous ne le savons pas. Nous savons seulement que telle fut Sa volonté.
[8] C’est l’un des principes fondamentaux de la vision de la vie selon Rabbi Chnéour Zalman, développée notamment dans le Tanya, chapitres 36 à 38.
[8*] Talmud Berakhot 31a.
[9] Beréchit Rabba 64:3 ; Rachi sur Genèse 26:2. Cf. Yerouchalmi Ta’anit 2:1.
[10] Yevamot 64a ; cité par Rachi sur Genèse 25:21. Beréchit Rabba 60:7, 12 ; cité par Rachi sur Genèse 24:31, 55 et 24:50.
[11] Chir Hachirim Rabba 2:2. Cf. Likouteï Si’hot, vol. 1, p. 35-36.
[12] Cela explique aussi pourquoi Its’hak voulait donner ses bénédictions à son fils aîné et plus « animal », Essav, tandis que Rivka veillait à ce qu’elles reviennent à Yaakov, plus raffiné. Its’hak aspirait à sublimer l’animal ; Rivka comprenait le processus nécessaire pour accomplir ce travail.
[13] Genèse, chapitre 24.
















