« Que sommes-nous ? » : L’annulation de soi et l’Existence Divine, par le Rav Yossef Its’hak Havlin

« Que sommes-nous ? » : L’annulation de soi et l’Existence Divine, par le Rav Yossef Its’hak Havlin

Dans cet enseignement profond de la Hassidout, nous explorons le concept complexe de l’annulation de soi face à l’Existence Divine. Ce texte, basé sur les enseignements du Baal Shem Tov et des maîtres hassidiques qui l’ont suivi, nous invite à réfléchir sur la nature de notre existence et notre relation avec le Divin. Préparons-nous à plonger dans ces concepts profonds qui touchent à l’essence même de notre existence et de notre relation avec le Créateur.

Nous en sommes à la partie de la prière du matin sur la préparation au premier Kriat Shema. Nous disons alors « Que sommes-nous ? ». Qu’entendons-nous par là ? Que nous ne sommes absolument rien, que nous n’avons aucune existence propre.

Le concept du Baal Shem Tov sur le verset « Ta parole, Éternel, subsiste à jamais dans les cieux » est expliqué ainsi : Les Paroles que D.ieu a prononcées lors de la création du monde demeurent constamment présentes dans les cieux et continuent à insuffler la vie au monde. Si D.ieu cessait, ne serait-ce qu’un instant, de faire vivre le monde, celui-ci cesserait immédiatement d’exister. Ce n’est pas comparable à la mort d’un être humain ; le monde disparaîtrait simplement, car toute son existence dépend entièrement et continuellement de la parole divine.

L’exemple de la séparation de la mer Rouge illustre ce concept. D.ieu fit souffler un vent d’est toute la nuit pour maintenir les eaux. Ce « vent d’est » symbolise la force divine primordiale. Si D.ieu avait cessé, ne serait-ce qu’un instant, d’exercer cette force, les eaux se seraient immédiatement effondrées. Cela démontre que les eaux n’avaient pas en elles-mêmes la capacité de se tenir comme un mur ; D.ieu devait continuellement leur insuffler cette faculté.

Ce principe s’applique de la même manière à la création du monde : le ciel et la terre n’ont pas d’existence autonome. Leur existence dépend entièrement de la parole divine qui les maintient à chaque instant. Tant que la parole divine les imprègne, ils existent ; si elle venait à s’en retirer, ils cesseraient instantanément d’exister.

La relation entre D.ieu et le monde diffère fondamentalement de celle entre l’âme et le corps. Le corps possède une existence propre, même dépourvu d’âme, bien que celle-ci lui confère vie et mouvement. En revanche, les créatures n’ont absolument aucune existence indépendante de D.ieu, qui les crée et les maintient perpétuellement. Il ne s’agit pas simplement de D.ieu qui s’envelopperait dans le monde ; le monde est la manifestation directe de la parole divine. Il n’existe pas de réalité distincte de D.ieu.

Cette relation peut être comparée à la lumière du soleil à l’intérieur même de l’astre solaire. Cette lumière n’a aucune existence distincte du soleil ; elle est totalement absorbée dans sa source. De manière analogue, les créatures sont entièrement incluses dans la parole divine et complètement annulées en elle.

On illustre cette idée par la différence entre les créatures terrestres et aquatiques. Les êtres terrestres, bien que tirant leur vitalité de la terre, semblent jouir d’une indépendance. En revanche, les poissons manifestent une dépendance évidente à l’eau, périssant dès qu’ils en sont extraits. De façon analogue, toutes les créatures dépendent entièrement de D.ieu, même si cette dépendance n’est pas toujours perceptible à nos yeux.

La vérité profonde est que toutes les créatures sont dénuées d’existence propre et sont complètement annulées en D.ieu. C’est la raison pour laquelle nous commençons notre prière par l’interrogation « Que sommes-nous ? ». Lorsqu’un Juif se tient devant D.ieu pour prier, il prend conscience de son insignifiance face à l’infini divin.

Cette prise de conscience ne vise pas à dévaloriser l’individu, mais à le situer dans sa juste relation avec le Créateur, favorisant ainsi une approche authentique et humble de la prière.

Cette prise de conscience peut conduire à un sentiment d’annulation totale de soi. Paradoxalement, c’est un niveau spirituel très élevé, car il témoigne d’une proximité telle avec D.ieu que la créature se sent complètement incluse en Lui. C’est là le fondement du commandement de l’unicité divine : nous sommes unis à D.ieu dans une unité parfaite et indivisible.

Une anecdote illustrative est rapportée à propos de l’Admour Hazaken. Peu avant sa Histalkout (son départ de ce monde), il demanda à ses disciples ce qu’ils voyaient. Ils répondirent qu’ils voyaient un plafond. L’Admour leur expliqua alors qu’il percevait la parole divine qui donnait vie au plafond, et non le plafond lui-même. Il avait atteint un niveau de perception où la véritable réalité divine derrière les apparences lui était visible.

On explique que, bien que nous ne percevions généralement pas cette réalité, elle demeure la vérité ultime. Nous avons l’impression d’exister de manière autonome, mais en réalité, nous sommes totalement annulés en D.ieu. C’est sur cette compréhension profonde que nous nous appuyons lorsque nous disons « Que sommes-nous ? » au début de la prière, reconnaissant notre véritable place face à l’infini divin.

Le hassid Shmuel Zalmanov, éditeur du recueil HaTamim et éminent connaisseur des nigunim, relatait dans ses dernières années une évolution intéressante dans l’approche hassidique. Il racontait que le Rabbi interrogeait fréquemment son prédécesseur sur un point crucial : l’enseignement hassidique de l’annulation de soi ne risquait-il pas d’entraver le développement personnel ? Le Rabbi précédent confirmait que telle était effectivement l’intention, et que cela devait être ainsi.

Cependant, lorsque le Rabbi devint lui-même Nassi, il apporta une nuance significative à cette approche. Tout en reconnaissant la valeur de l’annulation de soi, il mit également l’accent sur l’importance du développement personnel. Il encouragea à valoriser les élèves par des récompenses, à prodiguer des compliments, et à faire émerger les forces individuelles de chacun.

Cette apparente contradiction se résout en réalité dans une compréhension plus profonde. Ces deux aspects – annulation de soi et développement personnel – ne s’opposent pas, mais se complètent à un niveau spirituel supérieur. Dans cet état élevé, l’individu parvient à concilier une conscience de son existence propre avec une annulation totale devant D.ieu. Toute l’existence de la personne devient ainsi un instrument consacré au divin.

Cette synthèse harmonieuse entre l’effacement de soi et l’épanouissement personnel représente une approche spirituelle sophistiquée. Elle permet à l’individu de se développer pleinement, tout en orientant ce développement vers un but divin, créant ainsi une synergie entre la croissance individuelle et le service de D.ieu.

 

 

« Que sommes-nous ? » : L’annulation de soi et l’Existence Divine, par le Rav Yossef Its’hak Havlin

La Création perpétuelle : une perspective hassidique sur l’existence et la réalité divine

Dans les profondeurs de la pensée hassidique, particulièrement illuminée par les enseignements du Baal Shem Tov et cristallisée dans le Tanya, se trouve une conception révolutionnaire de la création divine. Cette vision, ancrée dans le verset « Pour toujours, Éternel, ta parole se tient dans les cieux » (Psaumes 119:89), offre une perspective radicale sur la nature de l’existence et notre relation au divin, remettant en question notre compréhension habituelle de la réalité.

Le concept central de cette philosophie est que la création n’est pas un événement unique et achevé, mais un acte continu qui se renouvelle à chaque instant. Le monde, dans toute sa complexité et sa diversité, n’existe que par la volonté constante de D.ieu, exprimée métaphoriquement comme une « parole » divine incessante. Cette idée bouleversante implique que si, ne serait-ce qu’un instant, cette volonté divine venait à cesser, l’univers entier retournerait instantanément au néant.

Cette conception s’oppose radicalement à la vision d’un monde autonome, comparable à un édifice qui, une fois construit, subsisterait indépendamment de son architecte. Dans la perspective hassidique, notre réalité est intimement et perpétuellement liée à sa source divine, dépendant à chaque seconde de l’influx créateur de D.ieu. Cette vision souligne la différence fondamentale entre la création divine et la création humaine : l’homme ne peut que transformer ce qui existe déjà, tandis que D.ieu crée véritablement ex nihilo, du néant absolu.

Le Baal Shem Tov enseigne que cette création continue s’applique à chaque aspect de notre réalité. Tout comme les cieux furent créés par la parole divine « Que soit le firmament », cette même parole continue de soutenir leur existence à chaque instant. De même, chaque brin d’herbe, chaque être vivant, chaque atome de notre univers dépend constamment de cette volonté divine pour exister. Si cette volonté divine devait cesser, même pour un instant, tout retournerait au néant, comme si cela n’avait jamais existé.

Cette perspective a des implications profondes sur notre compréhension de l’existence et de notre place dans le cosmos. Elle souligne l’immanence divine dans chaque aspect de la création, rendant chaque moment précieux et chargé de potentiel spirituel. Elle invite à une conscience accrue de la présence divine dans notre vie quotidienne et à une gratitude renouvelée pour le miracle constant de l’existence.

La pensée hassidique étend cette idée au-delà de la création matérielle pour englober des aspects plus personnels de notre vie. Par exemple, le concept de mariage est vu comme un miracle perpétuel, nécessitant un renouvellement constant de l’union divine entre deux âmes fondamentalement différentes. Le Rabbi de Loubavitch explique que l’union entre un homme et une femme, étant contre nature en raison de leurs différences fondamentales, nécessite une intervention divine constante pour se maintenir. C’est pourquoi, dit-il, le mariage est comparé à la séparation de la mer Rouge, un miracle qui nécessitait une intervention divine continue tout au long de la traversée.

Cette idée s’applique également à des événements comme les anniversaires ou les fêtes religieuses. Dans la pensée hassidique, ces moments ne sont pas simplement des commémorations d’événements passés, mais des occasions de revivre et de réactualiser ces moments spirituels cruciaux. Chaque année, lors de la fête de Pâque par exemple, ce n’est pas seulement le souvenir de la libération d’Égypte qui est célébré, mais une nouvelle opportunité de vivre cette libération spirituelle dans le présent. De même, chaque anniversaire n’est pas seulement une commémoration de la naissance, mais un renouvellement de l’essence spirituelle de la personne.

Cette philosophie offre une vision du monde empreinte d’émerveillement et de mystère. Elle nous invite à percevoir la réalité non pas comme un fait acquis, mais comme un miracle perpétuel, une expression continue de la créativité et de l’amour divins. Elle nous encourage à vivre chaque instant avec une conscience renouvelée, reconnaissant la présence divine qui sous-tend toute existence.

La pensée hassidique va même plus loin en affirmant que cette compréhension de la création continue est la base de toute la Torah et du judaïsme. C’est ce qui explique pourquoi le Rebbe de Loubavitch a pu faire de l’idée de « faire une demeure pour D.ieu dans les mondes inférieurs » le fondement de toute sa philosophie, malgré le fait que cette idée ne soit mentionnée qu’une fois dans un midrash. Ce n’est pas une innovation, mais plutôt une mise en lumière d’un principe fondamental qui sous-tend toute la pensée juive.

Cette perspective hassidique contraste fortement avec la vision matérialiste du monde. Alors que la science moderne peut expliquer les mécanismes de l’univers, elle ne peut pas répondre à la question fondamentale de pourquoi quelque chose existe plutôt que rien. La vision hassidique, en revanche, propose que l’existence elle-même est un miracle constant, maintenu par la volonté divine à chaque instant.

Cette idée a des implications profondes pour notre compréhension de la prière et de la relation avec D.ieu. Si nous sommes constamment soutenus par la volonté divine, alors chaque instant est une opportunité de connexion avec le divin. La prière n’est plus simplement une demande ou une louange, mais une reconnaissance consciente de notre dépendance totale envers D.ieu et une affirmation de notre désir de nous aligner sur Sa volonté.

En conclusion, cette perspective hassidique sur la création continue nous offre une voie pour transcender la routine de la vie quotidienne et accéder à une conscience plus élevée de notre relation avec le divin. Elle nous rappelle que chaque moment est une opportunité de connexion avec le transcendant, faisant de notre existence même un acte de dévotion et de gratitude envers le Créateur. Cette vision nous invite à vivre chaque instant avec émerveillement, conscients que notre existence, et celle de tout ce qui nous entoure, est un miracle perpétuel, une expression constante de l’amour et de la créativité divine.

Ainsi, la pensée hassidique nous offre non seulement une philosophie profonde, mais aussi un mode de vie. Elle nous invite à voir le divin dans chaque aspect de notre existence, à reconnaître la sainteté dans le quotidien, et à vivre chaque moment comme une opportunité de connexion avec le Créateur. C’est une invitation à une vie de conscience élevée, de gratitude profonde, et d’émerveillement constant face au miracle de l’existence.

 

 

  • Le Rav Yossef Its’hak Havlin est né en 1951 à Jérusalem. Son père était Dov Eliezer Havlin, fils du Rav Shlomo Zalman Havlin, et sa mère était Elka, une descendante du Rav Yossef Haïm Zonnenfeld.
  •  Dans sa jeunesse, il a étudié à la Yeshiva Mir de Jérusalem et a été éduqué par le Rav Nahum Partzovitch. Après s’être rapproché du hassidisme Habad, il est passé étudier à la Yeshiva Tomchei Tmimim Lubavitch centrale d’Israël.
  •  En 1972, il s’est rendu étudier quelques mois à la Yeshiva Tomchei Tmimim centrale au 770 à New York. À la fin de cette année, il a épousé Adina, la fille du superviseur de la Yeshiva de Kamenitz, le Rav Moshe Aharon Stern.
  •  Pendant des années, il a servi comme Rosh Metivta (directeur d’études) à la Yeshiva Torat Emet à Jérusalem.
  •  En 1996, lorsque le quartier de Ramat Shlomo a été établi, il y a déménagé avec sa famille et a été nommé Rav de la communauté Habad locale.
  •  En 1988, après le décès de la Rabbanit Chaya Mushka, le Rav Havlin a fondé avec le philanthrope Yossef Its’hak Gutnick la « Bibliothèque Loubavitch « Institut Heichal Mena’hem ».
  •  En 1997, le Rav Havlin a fondé le séminaire « Shoshanat Yerushalayim », destiné aux filles des émissaires Habad à travers le monde.
  •  En 2001, à son initiative, la construction de la « Synagogue 770 » a commencé dans le quartier de Ramat Shlomo.
  • En 2003, la synagogue a été inaugurée en présence de Ravs et de personnalités publiques.
  •  Un projet spécial dans lequel le Rav Havlin a investi pour la construction de la synagogue est une réplique exacte de la pièce du Rabbi de Loubavitch, telle qu’elle apparaît dans sa synagogue à New York.
  •  En 2016, il a établi une maison d’études (Beit Midrash) adjacente à la synagogue.
  • En 2020, il a fondé le Beit Midrash « Iyun Hala’ha » qui sert d’institut d’ordination Ravique.
  • Le Rav Yossef Its’hak Havlin est une figure importante du mouvement Habad en Israël, connu pour son travail éducatif, communautaire et dans la diffusion du hassidisme à travers ses institutions.