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La nourriture commune et la vraie domination :
ce que Rachi enseigne sur l’homme et l’animal


En décrivant la nourriture accordée aux créatures au matin du monde, la Torah place soudain l’homme et la bête sur un pied d’égalité, puisque tous deux se nourrissent de l’herbe des champs. Pourtant, ce même homme vient d’être façonné pour régner sur l’ensemble du vivant. Comment concilier cette égalité et cette royauté, et quelle leçon le Rabbi en tire-t-il pour notre propre service de D.ieu ?

 

    1. Le commentaire de Rachi sur la nourriture de la création
    2. Les précisions dans les termes de Rachi
    3. Aux enfants de Noa’h, la viande fut permise
    4. Rachi vient résoudre une difficulté dans les versets
    5. L’essentiel : une nourriture commune à l’homme et aux animaux
    6. La domination retirée à l’homme en matière de nourriture
    7. Le même motif derrière les deux permissions
    8. « S’il le mérite il domine, sinon il est dominé »
    9. La domination d’Israël sur les nations, à la manière du mérite

 

Le commentaire de Rachi sur la nourriture de la création

Au récit de la création, la Torah rapporte le don que D.ieu accorde à l’homme et aux animaux, en désignant la nourriture de chacun. À propos des créatures façonnées le sixième jour, le verset énonce d’abord ce qui est donné à l’homme, puis ajoute une parole concernant « toute bête de la terre et tout oiseau des cieux ».

Rachi, dans son commentaire, rapproche la fin du verset de son commencement. Là où la Torah dit « à vous ce sera pour nourriture » puis « et à toute bête de la terre », Rachi explique : D.ieu a rendu égales, pour la nourriture, les bêtes et les animaux sauvages, et Il n’a pas permis à l’homme ni à sa femme de faire mourir une créature pour en consommer la chair ; mais toute herbe verte, tous ensemble la mangeront.

Autrement dit, la permission ne porte, pour l’homme comme pour l’animal, que sur le végétal ; la chair demeure interdite, et c’est seulement aux générations ultérieures qu’elle sera autorisée.

Les précisions dans les termes de Rachi

Cette lecture soulève d’emblée une difficulté, déjà posée par le Gour Arié. D’un côté, comment déduire de l’égalité établie entre l’homme et la bête que la chair serait interdite au premier ? Le mot employé, « Il a rendu égales », paraît enseigner une ressemblance, non une défense. De l’autre côté, si l’intention est seulement de dire que l’homme et l’animal partagent la même nourriture végétale, la source de l’interdiction de la chair se trouve déjà dans le premier verset, qui ne concède que l’herbe verte ; à quoi bon, alors, souligner encore cette égalité ?

À cette difficulté de fond s’ajoutent plusieurs précisions dans la formulation même de Rachi. Pourquoi recourt-il à une tournure de récit, « Il n’a pas permis », inhabituelle sous sa plume, plutôt qu’à son langage ordinaire de permission ou d’interdiction ? Pourquoi ajoute-t-il et détaille-t-il « faire mourir une créature et en consommer la chair », au lieu de dire simplement qu’il n’a pas permis à l’homme de manger de la viande ? Et pourquoi reprend-il enfin, dans toute son ampleur, « mais toute herbe verte, tous ensemble la mangeront », alors qu’il a déjà énoncé l’interdit et que le verset le dit expressément ?

Aux enfants de Noa’h, la viande fut permise

Rachi poursuit aussitôt : aux Bnei Noa’h, la chair fut permise, ainsi qu’il est dit « tout ce qui se meut et qui est vivant », à l’image de l’herbe verte qu’Il avait accordée au premier homme.

Pourquoi Rachi doit-il préciser ici même, au récit de la création, que la viande sera autorisée après Noa’h ? Parce que l’enfant qui étudie le verset tient compte de ce que ses yeux voient autour de lui : les hommes abattent des bêtes et en consomment la chair. Si rien ne l’éclairait, il demanderait aussitôt comment cela se peut. Rachi doit donc indiquer sans attendre que, dans les générations suivantes, la chair fut permise.

Mais cela même reste à comprendre. Pour signaler ce point, il eût suffi de dire que la chair fut permise aux Bnei Noa’h ; pourquoi importe-t-il d’en connaître la source précise dans le verset ? Et si Rachi cite ce verset, pourquoi en omet-il le début, « à vous ce sera pour nourriture », pour ne retenir que son allusion abrégée et le rapprocher aussitôt de l’herbe verte accordée au premier homme ?

Rachi vient résoudre une difficulté dans les versets

La clé se trouve dans la vocation même du commentaire de Rachi, qui vient toujours résoudre une difficulté surgissant dans le sens simple du verset.

Or une première question se pose au cœur du récit de la création. Quelle place y a-t-il, dans un récit qui dit comment le monde fut appelé à l’existence, pour indiquer ce que l’homme et l’animal ont le droit de manger ? Tout ce qui précède relève de l’ordre de la création elle-même : « soyez féconds et multipliez » appartient aux bénédictions qui assurent la continuité du monde, et « dominez sur les poissons de la mer » se rapporte au rang de l’homme, façonné à l’image de D.ieu et élevé au-dessus de toutes les créatures. Mais lorsque le texte en vient à désigner la nourriture de l’homme et celle des bêtes, on ne saisit plus le lien avec le récit de la création.

Une seconde question s’y ajoute. À supposer même qu’il y ait lieu d’évoquer ici la nourriture, pourquoi préciser celle de la bête de la terre et celle de l’oiseau des cieux ? Les oiseaux, créés dès le cinquième jour, ne bénéficiaient-ils pas déjà de cette lumière ?

L’essentiel : une nourriture commune à l’homme et aux animaux

Pour répondre, Rachi s’appuie sur le lien que le verset établit lui-même, par le vav de liaison, entre « à vous ce sera pour nourriture » et « à toute bête de la terre ». Il explique ainsi le sens de cette mise en égalité pour la nourriture.

La fin du verset, jointe à son commencement, n’a nullement pour but de dresser la liste de ce qui est permis ou défendu, ni de détailler ce que l’homme peut manger et ce que mangent les animaux. Son unique objet est de souligner ce que l’homme a de commun avec la bête en matière de nourriture.

La source de l’interdiction de la chair, le fait qu’elle n’ait « pas été permise », découle déjà du premier verset : puisqu’il ne concède que l’herbe verte, on comprend que la viande demeure défendue. Ce que la Torah ajoute, en mentionnant la nourriture de « toute bête de la terre et tout oiseau des cieux », c’est l’égalité entre l’homme et les animaux.

Certes, les animaux ne se contentent pas de l’herbe : ils consomment aussi de la chair. L’égalité ne vaut donc que d’un seul côté, du côté de l’homme, dont la nourriture, le végétal, est identique à celle des bêtes. C’est pourquoi Rachi reprend une seconde fois « mais toute herbe verte, tous ensemble la mangeront », pour bien marquer que cette communauté se mesure à l’aune de l’homme.

La domination retirée à l’homme en matière de nourriture

Pourquoi importe-t-il de rappeler, au sein du récit de la création, cette égalité entre la nourriture de l’homme et celle de la bête ?

La Torah dit d’abord la supériorité de l’homme sur les autres créatures : façonné à l’image de D.ieu, il règne et domine sur tout ce qui vit, « et dominez ». Puis elle souligne qu’en dépit de cette supériorité, l’homme, dont l’existence même dépend du vivant, est rendu égal à la bête et semblable à elle quant à la nourriture.

Mais cela surprend encore, au regard de la domination qui vient de lui être confiée. C’est pourquoi la Torah précise qu’Il « n’a pas permis » à l’homme, et Rachi explicite : « faire mourir une créature et en consommer la chair ». La chair du vivant, et donc le pouvoir de descendre jusqu’à lui pour le mettre à mort et s’en nourrir, lui ont été retirés.

C’est là toute la justesse du terme choisi, « Il n’a pas permis » plutôt que « Il n’a pas autorisé ». L’accent ne porte pas sur l’interdit de la chair en lui-même, mais sur le fait que la domination, « et dominez », n’inclut pas le droit de faire mourir une créature pour en consommer la chair.

Le même motif derrière les deux permissions

Ainsi s’éclaire le développement de Rachi à la fin de son commentaire.

Dès lors qu’il précise comment la chair fut permise aux Bnei Noa’h, une difficulté renaît sur son détail « faire mourir une créature et en consommer la chair ». Si cette permission n’était que la levée d’une limite imposée à la domination de l’homme, les enfants de Noa’h n’en auraient nul besoin de rappel.

Rachi cite donc le verset où la permission est inscrite, et par là il enseigne que l’autorisation accordée aux Bnei Noa’h ne découle pas d’un élargissement de leur pouvoir de domination. Elle procède du même motif que la permission du végétal au premier homme : pour que la créature consommée serve à la vie de celui qui s’en nourrit. C’est pourquoi Rachi laisse de côté « à vous ce sera pour nourriture » et rapproche aussitôt la chair permise à Noa’h de l’herbe verte accordée au premier homme.

« S’il le mérite il domine, sinon il est dominé »

De tout cela se dégage un enseignement pour le service de D.ieu.

L’homme doit savoir que sa domination, « et dominez », ne saurait s’accompagner d’un sentiment d’autosuffisance, comme s’il n’était qu’un vivant parmi d’autres, simplement supérieur. Tout dépend, au contraire, de la nature même de cette domination.

Rachi le laisse entendre dans son commentaire sur « et dominez sur les poissons de la mer » : ce terme porte à la fois le sens de domination et celui d’abaissement. Zakha Rodé, s’il le mérite, l’homme domine ; Lo Zakha Yarod, s’il ne le mérite pas, il est abaissé, rendu inférieur devant les créatures, et la bête le domine.

Le sens intérieur en est le suivant. Zakha dérive du mot qui désigne l’affinement et la clarté. Lorsque l’homme s’affine, qu’il n’éprouve plus le sentiment d’une existence propre et repliée sur elle-même, mais agit par la force de D.ieu, alors il domine en vérité, car son pouvoir n’est pas le sien : c’est D.ieu qui le lui donne. Mais s’il ne s’affine pas, s’il ressent son moi et son existence propre, se persuadant que c’est « par ma force et par la puissance de ma main », Ko’hi Ve’otsem Yadi, il est alors rendu inférieur devant les créatures, non seulement égal à tout ce qui vit, mais plus bas qu’elles.

Telle est la raison pour laquelle le commandement « et dominez » conduit à la parole sur l’égalité de la nourriture : afin que, par elle, l’homme comprenne mieux la véritable nature de sa domination.

La domination d’Israël sur les nations, à la manière du mérite

Cet enseignement vaut aussi pour notre époque. Nos Sages disent qu’Israël est appelé Adam, et le sens profond de ce nom est Adamé LeElyon, « je ressemble au Très-Haut ».

À Israël, D.ieu adresse ce même « et dominez », selon la promesse « des étrangers se tiendront et feront paître vos troupeaux » : Israël est destiné à régner sur les nations. Dans le temps de l’exil, ce sont les nations qui sont rois et princes, ainsi qu’il est annoncé « des rois seront tes nourriciers ».

Là encore, tout dépend de l’affinement. Si l’homme s’appuie sur « ma force et la puissance de ma main », il se place sous la domination d’autrui. Mais s’il mérite, Zakha, et reconnaît que c’est D.ieu « qui te donne la force de faire des prouesses », alors se dévoile déjà, dès le temps de l’exil, la parole « des rois seront tes nourriciers », jusqu’à l’accomplissement de « des étrangers se tiendront et feront paître vos troupeaux », avec la venue de Moshia’h Tsidkénou.