Le 15 Elloul 5657 (1897), lors du mariage de son fils, le Rabbi Rachab réunit une cinquantaine de ‘Hassidim pour annoncer la fondation d’une Yéchiva d’un genre nouveau. Il y forgea un enseignement inédit, où la rigueur analytique du Talmud et la ferveur de la ‘Hassidout ne font plus qu’un. De la Russie soviétique aux grandes métropoles occidentales, cette citadelle spirituelle a traversé les persécutions pour former, aujourd’hui encore, les Chlou’him du Rabbi à travers le monde entier.

 

 

 

 

Aux origines d’un nom

«Tom’hei Temimim» est le nom générique des Yéchivot Loubavitch à travers le monde. Il fut donné par le cinquième Rabbi de Loubavitch, Rabbi Chalom Dov Ber Schneersohn, connu sous l’acronyme de «Rabbi Rachab», lors du repas de mariage de son fils, Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn, le 15 Elloul 5657 (1897).

À cette occasion, le Rabbi Rachab réunit un comité d’une cinquantaine de ‘Hassidim, comptant parmi les plus éminents Rabbanim et donateurs venus à Loubavitch pour honorer le mariage de son fils. Il ouvrit la séance en annonçant qu’il avait décidé de fonder une Yéchiva où les jeunes étudiants du Talmud pourraient également s’adonner à l’étude de la ‘Hassidout. Le nom de l’institution, «Tom’hei Temimim», comme celui donné à ses étudiants, les «Temimim», découlent de ce projet : que les jeunes gens étudient, selon les termes du verset, la Torah Temima, la Torah dans sa plénitude, en associant sa partie dite «révélée», le Talmud et ses commentaires, à sa partie ésotérique enseignée dans la ‘Hassidout Habad-Loubavitch.

Deux jours plus tard, le 17 Elloul, le Rabbi Rachab choisit dix-huit jeunes gens pour former la première promotion de la Yéchiva et confia au ‘Hassid Rav Chemouel Gronem Esterman le soin de les guider dans l’étude de la ‘Hassidout.

L’ordre de mission

Le lendemain, mercredi 18 Elloul, coïncidait avec l’anniversaire de la naissance de Rabbi Israël Baal Chem Tov, fondateur du mouvement ‘hassidique, et de Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi, l’Admour Hazakène, fondateur du ‘Hassidisme Habad-Loubavitch.

En ce jour faste pour les ‘Hassidim se tint, dans l’après-midi, un repas festif de Chéva Berakhot, les sept bénédictions récitées en l’honneur des mariés à l’issue du repas. C’est alors que le Rabbi Rachab transmit son «ordre de mission» relatif à la fondation de la Yéchiva, au nom de ses pères, les Rabbis.

Dans ses mémoires, son fils, Rabbi Yossef Its’hak, décrivit l’événement en ces termes :

À deux heures de l’après-midi se tint le repas de Chéva Berakhot. Mon père était particulièrement radieux et déclara :

«Les Juifs du monde entier savent que, le quatrième jour de la Création, le mercredi, les luminaires célestes furent suspendus. Les premier, deuxième et troisième jours, il y avait déjà le jour et la nuit ; pourtant, les luminaires ne furent placés que le quatrième jour. Aujourd’hui, le ‘Haï (18) Elloul, jour lumineux de la naissance de l’Admour Hazakène et de notre maître le Baal Chem Tov, en ce saint jour, je fonde une Yéchiva sur l’ordre et avec la bénédiction de mes saints pères, nos Rabbis. Une Yéchiva qui formera des élèves empreints de Messirout néfèch, d’abnégation, dans l’étude de la Torah, le service de D.ieu et les voies de la ‘Hassidout Habad.»

Le Rabbi Rachab prononça alors un Maamar, un profond exposé de ‘Hassidout, commentant l’enseignement des Sages selon lequel la lumière créée le premier jour permettait à Adam de voir d’un bout à l’autre de l’univers.

Le visage lumineux, il ajouta :

«Puisse la Présence divine résider dans l’œuvre de nos mains. Le quatrième jour de la Création, les luminaires célestes furent suspendus. En ce jour de ‘Haï Elloul, saint anniversaire de la naissance de notre maître le Baal Chem Tov il y a cent quatre-vingt-dix-neuf ans, à l’orée du fonctionnement de la Yéchiva, j’allume les flambeaux que notre maître le Baal Chem Tov et nos Rabbis nous ont légués, afin que s’accomplisse la promesse « Tes sources jailliront au dehors » et que se concrétise la venue du Machia’h.»

L’objectif

C’est dans le but déclaré de faire face aux bouleversements induits par les mentalités «nouvelles» qui commençaient à marquer la Russie de la fin du dix-neuvième siècle que le Rabbi Rachab fonda la Yéchiva Loubavitch en 1897, matrice du futur réseau des Yéchivot Tom’hei Temimim à travers le monde.

Le nom de l’institution reflète la volonté de son fondateur : ne pas se contenter d’enseigner et d’éduquer, mais aussi purifier et affiner le caractère, les Midoth, renforcer la volonté et élever l’âme. En un mot, former un homme intègre, sans fracture intérieure ni dispersion de soi : un Tamim.

Cette époque vit la fondation de nombreuses Yéchivot célèbres : Slobodka, Mir, Slotsk ou Telz. L’étude de la Torah se structura alors en de grands centres qui se développèrent en Lituanie et constituèrent le vaste réservoir d’érudits appelé à fournir au peuple juif ses Rabbanim.

La Yéchiva Tom’hei Temimim fut à la fois semblable aux Yéchivot lituaniennes et différente d’elles. Elle leur ressembla en adoptant la méthode analytique de l’étude talmudique en vigueur en Lituanie, mais elle s’en distingua de plusieurs manières.

Dans la vision du Rabbi Rachab, la Yéchiva Tom’hei Temimim constitue une citadelle appelée à protéger non seulement ses propres élèves, mais toute la région, toute la communauté, et jusqu’au peuple juif tout entier. Aussi ses élèves devaient-ils être prêts à mener tous les combats pour la défense de la religion juive, jusqu’au sacrifice suprême s’il le fallait. Pour être à la hauteur d’une telle mission, ils devaient être unis par une discipline intérieure, attachés les uns aux autres et tous ensemble attachés à leur maître, le Rabbi.

En 5661 (1901), cinq ans après la fondation de la Yéchiva, le Rabbi Rachab convoqua les élèves et leurs enseignants pour leur dire :

«Je contracte avec vous une alliance, avec les élèves de la Yéchiva Tom’hei Temimim qui étudient aujourd’hui dans toutes ses classes, et avec tous ceux qui y étudieront à l’avenir. Avec ceux qui sont ici présents comme avec ceux qui ne le sont pas encore, je contracte une alliance de coopération dans le dévouement absolu à l’étude d’une Torah empreinte de crainte de D.ieu et au travail du cœur, la prière, sans renoncement ni concession ; le jugement de la Torah sera souverain.»

Dès 1903, les élèves essaimaient dans la région et fondaient des annexes de la Yéchiva Tom’hei Temimim centrale. Quelques années plus tard, on trouvait des branches de Tom’hei Temimim dans toutes les régions de Russie, jusque dans des contrées reculées comme la Géorgie, l’Ouzbékistan et l’Asie mineure russe.

Depuis sa fondation, le fils et futur successeur du Rabbi Rachab, Rabbi Yossef Its’hak, en assura la direction. Investi de cette charge par son père, il supervisait l’ensemble du déroulement des études et de la vie des élèves, et l’esprit qu’il insuffla au fonctionnement des Yéchivot leur permit de croître en quantité comme en qualité.

L’esprit

Comme nous l’avons dit, là où les autres Yéchivot avaient pour objectif d’enseigner et, tout au plus, d’éduquer, les Yéchivot Tom’hei Temimim entendaient former des élèves capables de mener tous les combats pour la Torah et la foi juive, afin de protéger le peuple juif des dangers qui le menaçaient à l’époque de leur fondation, et plus encore des périls ultérieurs que les Rabbis de Loubavitch avaient pressentis.

Une autre qualité caractérise l’enseignement de Tom’hei Temimim : l’abolition de la séparation entre l’érudition, la Lomdout, et la piété, la ‘Hassidout. Dans l’optique de la ‘Hassidout Habad-Loubavitch, ce sont là deux faces d’une même médaille. Bien plus, Habad fit entrer la piété dans l’étude, afin que celle-ci ne soit pas seulement une construction intellectuelle, mais qu’elle soit aussi empreinte de sentiment ; de même, elle fit pénétrer l’étude dans la piété, de sorte que le ‘Hassidisme n’est pas uniquement un esprit et un mode de vie, mais un enseignement structuré et intelligible, aussi profond que rationnel.

L’étude de la ‘Hassidout est ainsi devenue une discipline requérant, à l’image de l’étude du Talmud, réflexion, approfondissement, remise en question, intuition et analyse. S’écartant en cela de l’étude du Moussar, la morale juive, la ‘Hassidout s’enseigne en cours sur texte et donne lieu à des débats comparables à ceux qui émaillent l’étude d’ouvrages halakhiques tels que le Ktsot Ha’hochène.

Une autre nouveauté de Tom’hei Temimim fut d’exiger une connaissance étendue de toute la Torah Orale, en plus, bien sûr, de la Torah Écrite, vécue et ressentie comme une part du service de D.ieu, dans la ferveur et l’attachement au Créateur.

Ainsi, à Tom’hei Temimim, chaque chose a sa place, mais il n’existe aucun fossé entre la prière et l’étude, entre l’étude et la ferveur, entre un cours de Choul’hane Aroukh et le chant des Nigounim. Habad est le pont qui relie l’étude analytique et rationnelle à la chaleur du cœur et à l’élévation de l’âme.

La méthode

Une telle démarche comportait pourtant un risque : que le cœur voile la pensée et que la ferveur brouille la logique. L’étude de la Halakha, la loi, exige en effet une réflexion claire et précise, propre à mener une analyse détachée et objective. Comment concilier cette rigueur avec une approche ‘hassidique qui semble lui être opposée ?

Les fondateurs de la Yéchiva Tom’hei Temimim eurent conscience de ce danger et surent le prévenir. C’est ainsi qu’ils choisirent précisément la méthode d’étude analytique en vigueur dans les Yéchivot lituaniennes : affronter la difficulté du texte, en chercher le sens véritable, étudier en profondeur l’approche des Sages du Talmud sur un sujet et s’efforcer d’en percer l’intention et l’esprit ; et, à l’inverse, rejeter toute discussion stérile, toute polémique inutile qui s’écarte de la recherche de la vérité.

Cet effacement total, conjugué à la recherche de la plénitude, propre à Habad-Loubavitch, a permis aux élèves de Tom’hei Temimim d’éviter le piège des «éclairs de génie» sans lendemain, des intuitions fallacieuses et des constructions intellectuelles hasardeuses, dénuées des fondements logiques d’un esprit honnête et rigoureux.

Ces principes ont guidé le déroulement des études à Tom’hei Temimim, sous la surveillance vigilante de ses fondateurs. Voici ce qu’écrivait le Rabbi Rachab dans le Kountress Ets ‘Haïm, publié en 5664 (1904) à l’adresse des élèves :

«L’essentiel est de s’approfondir en chaque sujet. Ainsi, chaque sentence des Sages, chacun de leurs arguments ne doivent jamais être réduits à la compréhension superficielle qu’on peut en avoir, car ils recèlent des profondeurs redoublées et exigent de grands efforts, intellectuels et physiques, ainsi qu’un esprit droit, un engagement résolu et, plus que tout, l’aspiration à la seule vérité.

Lorsque vous aurez achevé l’étude d’un sujet et que la discussion talmudique vous apparaîtra claire et ordonnée, approfondissez-en le thème général, puis analysez-le avec rigueur et vérifiez que chaque détail s’accorde à l’ensemble.

Soyez particulièrement méticuleux dans votre approche du commentaire de Rachi. Un Pilpoul menant à la vérité ne peut se faire que si l’on connaît au préalable la Halakha de façon claire et structurée. C’est à cette seule condition que ceux à qui D.ieu a donné un esprit puissant et vaste pourront débattre d’un sujet, car le débat sera alors fondé et construit, au point de permettre l’établissement de la Halakha là où elle n’avait pas encore été explicitée.»

L’étude chez Habad ne s’écarte pas seulement des débats sans fondement dans la vérité et qui n’y conduisent pas : elle rejette aussi l’étude superficielle, la simple accumulation de connaissances dépourvue de sens. Autant que l’étude des sujets eux-mêmes, leur intégration à la fois intellectuelle et émotionnelle est tenue pour fondamentale. Il existait certes des cours destinés à élargir les connaissances générales dans le Talmud, la Guirsa, mais l’essentiel résidait dans les cours d’analyse et d’approfondissement, l’Iyoun, comme dans les Yéchivot lituaniennes.

À l’inverse, l’approche ‘hassidique a permis de se prémunir contre un rapport exclusivement intellectuel aux enseignements de la Torah, dont le risque est de perdre de vue qu’ils sont ancrés dans le réel. Les ‘Hassidim Habad tiennent en effet que, si l’homme est appelé à découvrir de nouvelles profondeurs dans la Torah, la Torah, en retour, est appelée à révéler d’autant plus de profondeurs dans l’homme qui l’étudie. De là découle l’exigence de ne pas se contenter du savoir, mais de s’attacher à le mettre en pratique, aussi bien dans le domaine de la loi juive, la Halakha, que dans celui de l’intégrité du comportement, la ‘Hassidout.

L’éducation dispensée à Tom’hei Temimim était individuelle, fondée sur les aptitudes propres de chaque élève. Les Machpiim, maîtres dans l’art de sonder l’âme humaine, savaient déceler et révéler chez l’élève ses capacités, puis lui proposer un programme pour les développer dans l’esprit ‘hassidique. Ils accordaient à chaque individu autant d’égard qu’à la communauté tout entière, car chaque individu peut, et doit, exercer une influence sur elle.

Telle est l’origine de la chaleur, de la ferveur et de l’abnégation qui caractérisent l’enseignement de la Torah dans les Yéchivot Loubavitch, depuis la Russie soviétique qui leur livrait une guerre ouverte jusqu’aux grandes métropoles occidentales bercées de matérialisme, en passant par les villages arides d’Afrique du Nord.

Les temps difficiles

Durant les années noires de la Première Guerre mondiale, les ‘Hassidim Habad continuèrent de fonder des branches de la Yéchiva Tom’hei Temimim dans différentes villes. Cette entreprise se poursuivit après la prise du pouvoir par les bolcheviques en 1917. Bientôt, la sinistre Yevsektsya, la section juive du parti communiste qui s’était donné pour but de détruire la religion juive en Russie, se mit à persécuter les Yéchivot, notamment au moyen d’espions juifs. Les ‘Hassidim entrèrent alors dans la clandestinité et continuèrent de faire fonctionner les Yéchivot existantes comme d’en fonder de nouvelles, dont les lieux demeuraient secrets.

En ce temps-là, le «Joint» américain eut à cœur de soutenir les Yéchivot Tom’hei Temimim dans leur détresse, allouant, à l’initiative du Dr I. Rosen, 50 000 dollars par an aux institutions religieuses dirigées par le Rabbi de Loubavitch, somme considérable pour l’époque.

Lorsque Rabbi Chalom Dov Ber Schneersohn quitta ce monde en 1920, son fils Rabbi Yossef Its’hak, le Rabbi précédent, lui succéda, à une époque où la Yevsektsya déployait tous ses efforts pour combattre le judaïsme. Sous sa direction, l’œuvre éducative de Loubavitch s’amplifia et s’étendit à toutes les couches de la communauté juive, y compris les Juifs les plus éloignés de l’étude et de la pratique, ajoutant à l’enseignement du Talmud aux adolescents l’éducation des jeunes enfants.

Rabbi Yossef Its’hak et ses ‘Hassidim fondèrent des dizaines de ‘Hadarim clandestins, dont les maîtres étaient les aînés parmi les élèves des Yéchivot. L’étude se déroulait souvent dans des caves ou des entrepôts. Maîtres et élèves préféraient risquer la prison, le Goulag, voire leur vie, plutôt que de se soumettre, et le gouvernement bolchevique le savait. Grâce à leurs efforts, les sept années allant de 1920 à 1927 furent, contre toute attente, des années fastes pour l’éducation juive en Russie.

En 1927, toutefois, les dirigeants de la Yevsektsya décidèrent d’éradiquer totalement et définitivement l’éducation religieuse en Russie. Sachant que Rabbi Yossef Its’hak était à la tête de cette entreprise, ils firent savoir à la police secrète du régime, la G.P.U., qu’il se livrait à des activités «contre-révolutionnaires». Rabbi Yossef Its’hak fut ainsi arrêté et condamné à la peine capitale. Mais un grand miracle, manifeste aux yeux du monde entier, se produisit : ceux-là mêmes qui l’avaient arrêté furent contraints de le libérer.

Rabbi Yossef Its’hak dut alors quitter la Russie pour la Lettonie, puis la Pologne, avant de gagner, dix ans plus tard, l’Amérique. Tout en établissant de nouvelles branches de Tom’hei Temimim en Europe et en Amérique, il continua de diriger depuis l’étranger le réseau clandestin d’Union soviétique, qui poursuivit son œuvre jusqu’à la chute du régime communiste totalitaire.

Tom’hei Temimim aujourd’hui

Aujourd’hui, des dizaines de branches de Tom’hei Temimim, à travers le monde entier, enseignent le Talmud et la ‘Hassidout et forment les futurs Chlou’him du Rabbi.