לע״נ הרה״ח ר׳ שמואל וזוגתו מרת בתי׳ ע״ה אזימאוו
שלוחי כ״ק אדמו״ר כיובל שנה במדינת צרפת

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Dans les ruelles de Jérusalem, de Bnei Brak ou de Williamsburg, la coiffe de fourrure du Chabbat arrête aussitôt le regard et dit, en silence, l'honneur du jour et l'appartenance à une cour. Mais derrière une même silhouette se cachent trois familles distinctes, le Shtreimel, le Spodik et le Kolpik, dont les formes varient selon les communautés et les lignées. Entre documents anciens, légendes transmises et évolutions du goût, voici la petite histoire d'un vêtement devenu emblème.

 

 

Des origines antérieures au ‘hassidisme

L'origine exacte du Shtreimel demeure incertaine. L'explication la plus souvent retenue le rattache aux coiffes de fourrure jadis portées en Europe orientale, en particulier dans les milieux aristocratiques polonais. Le musée POLIN présente ainsi comme origine probable un lien avec l'ancien costume de la noblesse de Pologne, dont le Shtreimel aurait hérité la forme et la matière.

Il serait pourtant excessif de lui prêter un inventeur unique ou une date de naissance précise. L'historien Levi Cooper relève des mentions du mot Shtrayml dans des documents juifs dès le XVIIe siècle, soit avant la naissance du mouvement ‘hassidique : un testament de 1680 en cite notamment un parmi les effets de son propriétaire. Ces textes attestent l'ancienneté du terme, sans permettre pour autant de reconstituer l'aspect exact de la coiffe de l'époque.

Le Shtreimel n'est donc pas une invention du ‘hassidisme. Son association avec ce dernier résulte d'une lente évolution : une pièce héritée du vieux vêtement a progressivement acquis, dans certaines communautés, une valeur religieuse et identitaire de plus en plus forte.

La légende des queues imposées aux Juifs

Un récit populaire raconte qu'un souverain aurait contraint les Juifs à porter une queue d'animal sur la tête afin de les humilier, et que ceux-ci auraient retourné cette marque infamante en une couronne de fourrure destinée à honorer le Chabbat.

L'histoire est belle, mais elle ne constitue pas une origine historiquement démontrée. Levi Cooper souligne précisément l'absence de preuves susceptibles d'étayer les versions courantes de ce récit. Mieux vaut donc la présenter pour ce qu'elle est : une tradition narrative, qui met en scène une humiliation changée en dignité bien plus qu'elle ne décrit la fabrication attestée du premier Shtreimel.

Une couronne pour Chabbat

Monté autour d'une calotte de velours et cerclé de queues de zibeline, de martre ou de renard, le Shtreimel compte aussi parmi les pièces les plus précieuses d'une garde-robe de fête. Dans les communautés qui le portent, il participe au Kavod Chabbat, l'honneur rendu au jour saint par une tenue d'exception. Sa valeur tient ainsi autant au moment où on le revêt qu'à son apparence : il n'appartient qu'au Chabbat, aux fêtes et aux grandes occasions, jamais au vêtement de semaine.

La pensée ‘hassidique lui prête également une portée spirituelle. Une formule attribuée à Rabbi Pin'has de Korets (1726-1791), disciple du Baal Chem Tov, rapproche les lettres du mot Chabbat de l'expression Shtreimel Bimkom Tefillin, "le Shtreimel à la place des Tefillin". Une autre lecture s'amuse même à faire correspondre la valeur numérique du mot Shtreimel à celle des Tefillin. Il s'agit bien sûr d'images : le Shtreimel, simple coutume, ne remplace aucune obligation de la Torah.

Dans le même esprit, la fourrure tirée de la queue d'un animal est parfois lue comme l'élévation du plus matériel au service du sacré. Ces interprétations éclairent le sens donné à la coutume ; elles n'en prouvent pas l'origine historique. Le nombre treize reçoit lui aussi une lecture symbolique, en écho aux treize attributs de miséricorde : POLIN décrit un modèle traditionnel composé de treize éléments de fourrure, sans qu'il faille y voir une règle de fabrication universelle.

Trois grandes familles de coiffes

Sous le mot générique de Shtreimel, on distingue en réalité trois grandes familles. Le Shtreimel proprement dit est large et circulaire, traditionnellement assez bas, de teinte brune aux nuances variées ; c'est la coiffe du Chabbat et des fêtes dans de nombreuses communautés. Le Spodik, lui, se reconnaît à sa silhouette plus haute, plus étroite et nettement cylindrique, presque toujours noire ou très sombre ; il se porte pour le Chabbat et les fêtes dans plusieurs traditions d'origine polonaise. Le Kolpik, enfin, partage la verticalité du Spodik mais s'en distingue par sa couleur brune ; il est réservé à certaines occasions, pour des Rebbeim et des membres de familles rabbiniques.

Ce premier repère ne doit pas faire oublier que les styles contemporains brouillent parfois la lecture : certains Shtreimels sont devenus très hauts tout en conservant leur nom et leur mode de fabrication.

Les formes selon les ‘Hassidout

Les différences entre communautés sont réelles, mais il serait trompeur d'attribuer à chaque cour un modèle unique et figé. Une même ‘Hassidout réunit souvent plusieurs générations, des traditions familiales et des préférences locales, de sorte que la coiffe se lit toujours avec l'ensemble de la tenue.

Satmar : le Shtreimel de tradition hongroise

Chez les ‘Hassidim de Satmar, le Shtreimel est la coiffe caractéristique des hommes mariés pour le Chabbat et les grandes occasions. Il relève de la famille large et circulaire, et non de celle du Spodik. Pour reconnaître un ‘Hassid de Satmar, la seule hauteur de la coiffe ne suffit donc pas : c'est l'habit tout entier qu'il faut considérer.

Belz, Bobov et Vizhnitz : une même grande famille de Shtreimels

Belz, Bobov et Vizhnitz comptent parmi les communautés où le Shtreimel se porte pour le Chabbat, aux côtés de Skver. Les écarts tiennent surtout aux proportions, au volume ou à la présentation de la fourrure. Les sources générales ne permettent cependant pas d'établir un catalogue fiable du type "telle hauteur pour Belz, telle largeur pour Vizhnitz" : ces cours partagent une même famille de coiffes, avec des variations propres à chacune.

Gour : la silhouette du Spodik

Gour, que l'on nomme aussi Ger, offre l'exemple le plus reconnaissable du Spodik. Sa silhouette est franchement verticale : un cylindre haut, sombre et relativement étroit. Le nom lui-même viendrait du polonais spodek, "soucoupe", et la coiffe, jadis confectionnée à partir de queues de martre ou de pékan, l'est aujourd'hui aussi en renard.

L'opposition visuelle saute aux yeux face à un Shtreimel ancien, bas et largement étalé ; elle s'estompe en revanche devant les Shtreimels modernes très hauts, où il faut alors examiner ensemble la couleur, les proportions et l'aspect de la fourrure. Le Spodik se retrouve plus largement dans plusieurs traditions ‘hassidiques issues de Pologne, de Gour à Alexander, Amshinov, Kotzk ou Modzitz. La règle "Pologne : Spodik ; Hongrie et Galicie : Shtreimel" reste toutefois une simple orientation, assortie d'exceptions.

Roujine et ses branches : une particularité dynastique

La tradition de Roujine présente une forme remarquable : certains Shtreimels de Rebbeim comportent un centre surélevé, conique ou pointu, entouré de fourrure. Cette particularité apparaît notamment dans l'iconographie des lignées rattachées à Roujine, comme Tchortkov et Boyan. Elle concerne avant tout le vêtement dynastique des Rebbeim et ne saurait être étendue d'office à l'ensemble de leurs ‘Hassidim.

Toldot Aharon : un usage dès la Bar-Mitsva

Chez Toldot Aharon, une différence essentielle touche à l'âge auquel on revêt la coiffe. Dans cette tradition de Jérusalem, le Shtreimel peut être porté dès la Bar-Mitsva, avant même le mariage, usage que l'on retrouve dans quelques autres communautés de la ville. Il s'inscrit dans un ensemble vestimentaire comprenant le caftan rayé du Chabbat, si bien qu'identifier la communauté suppose, là encore, de regarder la tenue entière et non la seule coiffe.

Toldot Avraham Its'hak : un retour à des proportions plus basses

Les formes évoluent aussi sous l'impulsion directe des Rebbeim. En 2022, le Rabbi de Toldot Avraham Its'hak a encouragé des Shtreimels moins hauts et moins coûteux : les comptes rendus de l'époque décrivent des modèles plus bas et plus larges, dont la hauteur souhaitée ne dépassait guère treize centimètres. L'épisode illustre une préférence exprimée à un moment précis, bien plus qu'une définition valable pour tous les membres de cette cour et à toutes les époques.

Habad-Loubavitch : une autre tradition vestimentaire

Les ‘Hassidim de Habad portent généralement, y compris pour le Chabbat, un chapeau de feutre noir proche de celui des autres milieux orthodoxes. Cela ne signifie pas que la fourrure soit absente de l'histoire de Habad, plusieurs anciens Rebbeim en ayant porté ; mais l'usage n'a jamais été universel parmi les ‘Hassidim. À lui seul, le Shtreimel ne saurait donc définir l'appartenance au ‘hassidisme.

Le Kolpik : une coiffe liée au statut et à l'occasion

Le Kolpik se distingue surtout par son usage. Son nom viendrait du turc kalpak, et il occupe une place intermédiaire entre la tenue de semaine et celle du Chabbat. Certains Rebbeim le revêtent lors d'occasions particulières en semaine, par exemple pour l'anniversaire du décès d'un ancêtre, un repas de Roch ‘Hodech ou de Hanouka ; dans plusieurs familles rabbiniques, les fils encore célibataires le portent aussi le Chabbat. Il signale ainsi une position familiale ou une circonstance cérémonielle, davantage qu'une simple appartenance communautaire.

Une tradition dont les formes continuent de changer

Les photographies anciennes montrent souvent des Shtreimels plus bas et moins uniformément apprêtés que bien des modèles actuels. On estime ainsi que la coiffe, haute d'une douzaine de centimètres autrefois, atteint fréquemment aujourd'hui seize à dix-sept centimètres. Cette hausse et l'évolution de sa présentation font pleinement partie de l'histoire étudiée par Levi Cooper : l'attachement à une tradition n'exclut pas les changements de goût.

Pour lire ces différences avec justesse, trois questions suffisent : de quelle famille de coiffe s'agit-il, qui la porte et à quelle occasion ? Un Shtreimel de fidèle, une coiffe singulière de Rabbi et un Kolpik cérémoniel ne transmettent pas tout à fait le même message. À travers ces formes, le vêtement garde la mémoire des régions d'Europe dont les communautés sont issues, et rend visible leur manière d'honorer le Chabbat, de transmettre un héritage familial et de rester fidèles à leur cour ‘hassidique.