Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a désigné le major-général David Zini pour diriger les services de sécurité intérieure israéliens, malgré ses réserves initiales sur le caractère « trop messianique » de cet officier. Cette nomination intervient alors que le Shin Bet peine encore à se remettre de son échec cuisant du 7 octobre. Père de onze enfants et fils de Rav, Zini avait pourtant anticipé avec une précision troublante les failles qui ont permis l’attaque du Hamas.

Un rapport prémonitoire qui résonne comme un avertissement ignoré

En mars 2023, soit sept mois avant la tragédie du 7 octobre, David Zini avait rédigé un rapport classifié sur la division de Gaza qui s’avère aujourd’hui d’une prescience glaçante. Mandaté par le commandant de la division de Gaza pour évaluer la préparation face aux raids surprises, il avait méthodiquement identifié des « déficiences significatives » dans la capacité de réponse aux scénarios d’attaque.

« Dans presque chaque secteur, un raid surprise sur nos forces est possible, et le principe d’être ‘surpris mais pas submergé’ ne s’applique pas », écrivait-il alors avec une lucidité qui paraît aujourd’hui prophétique. Plus inquiétant encore, il pointait du doigt l’état d’esprit défaillant qui gangrénait l’ensemble du dispositif militaire : « Tout le monde fait référence à des termes comme ‘raid surprise’ ou ‘incident surprise complexe’, mais quand il s’agit de l’implémentation réelle, la menace est soit vaguement comprise soit complètement ignorée. »

Zini avait également anticipé le mode opératoire exact de l’attaque : « À mon avis, une incursion au-dessus du sol est la plus probable et la plus facile à réaliser. » Cette prédiction s’est matérialisée avec une exactitude terrifiante le matin du 7 octobre, lorsque des milliers de terroristes du Hamas ont déferlé par voie terrestre sur les communautés du sud d’Israël.

Le bureau du Premier ministre a autorisé la publication d’extraits de ce rapport vendredi matin, dans une démarche visant manifestement à présenter le futur chef du Shin Bet comme ayant correctement évalué les dangers que son prédécesseur Ronen Bar avait sous-estimés. Cette révélation soulève des questions troublantes sur les raisons pour lesquelles ces avertissements sont restés lettre morte.

L’anatomie d’un échec : les leçons amères du 7 octobre

Lors d’une rencontre récente avec des résidents de l’enveloppe de Gaza, Zini a livré une analyse sans concession des échecs multiples qui ont rendu possible l’attaque du Hamas. Loin de chercher des boucs émissaires, il a proposé une lecture systémique de la catastrophe qui révèle sa compréhension profonde des rouages militaires et sécuritaires.

« Il y a beaucoup de gens qui demandent, ‘Comment cela peut-il être ? C’est quelqu’un qui a été délibérément négligent' », a-t-il expliqué aux membres du kibboutz. « Je comprends complètement la question — comment est-il possible que Tsahal, avec de telles capacités de renseignement avancées, ait échoué à voir ce que tout le monde semblait voir ? »

Pour le futur patron du Shin Bet, l’échec transcende les responsabilités individuelles et touche aux fondements mêmes de la doctrine militaire israélienne. « C’est trop facile de simplement dire que deux, trois, cinq, ou cinquante personnes ont été délibérément négligentes. Ce genre d’échec peut arriver même sans que personne ignore intentionnellement les signes — et c’est le cœur de notre échec. »

Zini a identifié une cascade d’erreurs stratégiques qui ont pavé la voie à la catastrophe : « Nous avons permis à l’ennemi de se retrancher le long de notre clôture frontalière. Nous avons choisi le calme plutôt qu’une guerre préventive — pourtant parfois la guerre doit être initiée pour éliminer une menace imminente. »

Plus grave encore, l’armée s’est laissé berner par une stratégie de tromperie sophistiquée du Hamas : « Ils nous ont délibérément induits en erreur — utilisant le Jihad islamique pour mener des opérations tandis que le Hamas diffusait un message de vouloir le calme et un accord. Nous avons évalué qu’ils étaient dissuadés et non intéressés par la guerre. »

L’obsession israélienne pour la menace iranienne et du Hezbollah a également contribué à détourner l’attention : « Notre attention était sur ce que nous voyions alors comme la plus grande menace : l’Iran et le Hezbollah. Nous croyions que le processus d’atteindre un arrangement avec le Hamas résoudrait le danger. »

La métaphore biblique employée par Zini pour décrire l’attaque révèle sa culture religieuse : « En réalité, ce que le Hamas a préparé était un ‘Mur de Jéricho’ — et c’est ce à quoi nous avons fait face à Simchat Torah. »

Un héros du 7 octobre qui a payé de sa personne

Le 7 octobre 2023, alors que l’attaque se déroulait, Zini n’est pas resté dans son bureau. Apprenant l’assaut mené par le Hamas depuis sa maison du plateau du Golan, il a immédiatement pris la route vers le sud. Il a rejoint les forces au sol dans le combat, s’engageant activement dans l’élimination des escouades terroristes qui s’étaient infiltrées de la bande de Gaza dans la zone autour du kibboutz Mefalsim, participant directement à la bataille de Mefalsim.

Cette implication personnelle sur le terrain témoigne d’un style de commandement peu commun dans les hautes sphères militaires et renforce sa légitimité auprès des troupes. Elle illustre également sa compréhension intime des réalités opérationnelles, acquise au cours d’une carrière militaire exceptionnelle.

Un parcours militaire d’exception forgé dans l’élite

Né le 9 janvier 1974 à Jérusalem et élevé à Ashdod, David Zini a gravi tous les échelons de l’excellence militaire israélienne. Après avoir étudié dans des institutions religieuses prestigieuses comme la yeshiva Hispin et l’académie pré-militaire Keshet Yehuda, il s’est engagé dans Tsahal en 1992, rejoignant l’unité d’élite Sayeret Matkal.

Son parcours dans les forces spéciales l’a mené ensuite à la brigade Golani, où il a commandé des unités lors des combats au sud-Liban. Sa promotion au grade de lieutenant-colonel en 2006 et sa nomination à la tête du 51e bataillon ont marqué le début d’une ascension fulgurante. Sous son commandement, ce bataillon a mené des dizaines d’opérations dans la bande de Gaza entre 2007 et 2008, lui valant une citation d’unité du commandant du front sud, Yoav Galant.

En 2011, promu colonel, il prend la tête de la brigade Alexandroni. En 2014, lors de l’opération « Bordure protectrice », il remplace temporairement le commandant de la brigade Golani blessé, Ghassan Alian, dirigeant la brigade durant la bataille de Shuja’iyya dans l’est de Gaza. Cette expérience lui confère une connaissance intime du terrain gazaoui qui s’avérera cruciale dans ses analyses ultérieures.

En 2015, Zini se voit confier la création de la brigade Oz, qu’il commande jusqu’en 2017. Sa promotion au grade de général de brigade en 2018 et sa nomination à la tête de la formation Idan consacrent son statut d’officier supérieur d’exception.

Un profil atypique aux racines rabbiniques profondes

À 51 ans, David Zini présente un profil inhabituel pour diriger les services secrets israéliens. Fils du Rav Yossef Zini, ancien Rav du quartier D d’Ashdod, il est l’aîné d’une fratrie de dix enfants et vient d’une lignée rabbinique distinguée qui plonge ses racines dans l’histoire juive nord-africaine.

Son grand-père, le Rav Meir Zini, était une figure sioniste importante et l’un des derniers Rabbanim séfarades éminents d’Afrique du Nord, particulièrement renommé au sein de la communauté juive algérienne. Son oncle, le Rav Dr. Eliyahu Rahamim Zini, a servi comme Rav du Technion – Institut de technologie d’Israël – tout en étant conférencier à la Faculté de mathématiques et au Département des humanités et des arts.

Marié à Naomi, père de onze enfants, Zini vit au moshav Keshet dans le plateau du Golan. Sa fille a épousé le fils du Rav Eliezer Kastiel, directeur de la yeshiva Bnei David à Eli, tissant des liens supplémentaires avec l’élite religieuse nationale. Son frère Shmuel occupe une position influente comme représentant en Israël du milliardaire Simon Falic, président de la chaîne Duty-Free Americas et proche de la famille Netanyahu.

Ces liens avec le monde religieux national expliquent les réticences initiales de Netanyahu, qui l’avait qualifié de « Mashichisti midai » (trop messianique) lors de sa candidature au poste de secrétaire militaire en janvier. Cette méfiance initiale contraste avec la nomination actuelle, suggérant un changement de stratégie du Premier ministre.

L’architecte de l’intégration haredi dans Tsahal

Paradoxalement, cette même appartenance au courant national-religieux s’est révélée un atout précieux dans un dossier délicat. Avec le major-général Yaniv Asor et sous la guidance du Rav David Leibel, Zini a joué un rôle déterminant dans l’établissement de la première brigade de combat haredi de Tsahal, la brigade Hasmonéenne.

Cette initiative historique marque une étape cruciale dans l’intégration de la communauté ultra-orthodoxe au service militaire, tout en préservant leur cadre religieux strict. La rencontre de Zini avec le Rav David Leibel à Bnei Brak a d’ailleurs tourné au drame lorsque des extrémistes ont attaqué son véhicule à la sortie de la réunion, illustrant les tensions autour de cette question sensible.

Cette réussite dans un domaine aussi complexe démontre ses capacités de négociation et sa compréhension fine des enjeux sociétaux israéliens, qualités essentielles pour diriger un service de renseignement confronté à la diversité de la société israélienne.

Une nomination aux enjeux politiques majeurs

La désignation de Zini s’inscrit dans une stratégie plus large de Netanyahu visant à renouveler en profondeur les cadres militaires et sécuritaires. Cette nomination coïncide avec une série de changements qui semblent systématiquement écarter l’ancienne garde de généraux libéraux au profit d’officiers supérieurs de droite, souvent issus du courant national-religieux qui ont été « tenus à l’écart des positions de pouvoir et même poussés hors de l’armée avant d’atteindre le sommet de leurs carrières. »

Cette révolution silencieuse dans l’establishment sécuritaire israélien reflète les tensions politiques profondes qui traversent le pays depuis la crise constitutionnelle de 2023. La nomination de Zini, malgré les réserves initiales de Netanyahu sur son profil « trop messianique », suggère que le Premier ministre est désormais « prêt à laisser entrer les Mashichistim » dans les cercles du pouvoir.

Le défi qui attend Zini est considérable : restaurer la crédibilité du Shin Bet après l’échec du 7 octobre, tout en préparant l’organisation aux défis sécuritaires futurs dans un contexte géopolitique régional explosif. Sa prise de fonction est prévue le 15 juin, date fixée par Ronen Bar pour son départ, bien que la Cour suprême ait déclaré « illégal » le départ forcé anticipé de ce dernier.

L’ironie de cette nomination n’échappera à personne : celui qui avait anticipé la catastrophe du 7 octobre avec une précision troublante se voit confier la mission d’empêcher qu’elle se reproduise. Dans un pays traumatisé par l’échec de ses services de renseignement, David Zini incarne peut-être l’espoir d’une renaissance sécuritaire, portée par un homme qui allie expertise militaire, vision stratégique et enracinement dans les valeurs traditionnelles d’Israël.