par hassidout | 25 Août, 2022 – 28 Av 5782 | Education, MAGAZINE |
Rav Eliezer Shemtov / fr.chabad.org
Beaucoup a été écrit sur la meilleure façon d’éduquer un enfant.
Quelle meilleure source pour chercher des conseils dans ce domaine que la Torah, dont la définition même et le but sont « enseigner » ?
Or la Torah compare l’homme à « un arbre dans le champ » (Deutéronome 20,19). Plusieurs raisons sont données à cette comparaison.
Explorons cette connexion comme un paradigme de l’éducation.
L’éducation d’un enfant est similaire à la culture d’un arbre. Dans les deux cas, l’objectif est de leur prodiguer ce dont ils ont besoin de sorte à faire émerger leur potentiel.
Quand vous y pensez, un enfant a besoin des mêmes choses que l’arbre pour grandir.
Terre. Eau. Soleil. Air.
Chacun de ces quatre éléments représente une composante de base nécessaire pour fournir à un enfant ce dont il a besoin pour grandir et se développer correctement.
Terre :
La terre fournit à l’arbre des nutriments. Appliquée à l’éducation d’un enfant, elle représente à la fois les valeurs que nous souhaitons qu’il absorbe ainsi que les connexions que nous voulons qu’il ressente. Un enfant n’est pas un champignon ; il a des racines profondes qui le relient à une riche source de nourriture. Plus son lien avec cette source est fort, plus il deviendra fort.
La Terre représente aussi la stabilité, l’immobilité. Un enfant doit se sentir en sécurité en sachant qu’il y a des valeurs et des règles qui sont inviolables. On ne lui donne pas des valeurs à la mode et politiquement correctes, mais « jetables » et aussi éphémères que l’air du temps.
Dans l’un de ses très instructifs et très édifiants articles sur le thème de l’éducation, Rav Yaakov Lieder cite un fermier qui décrivait le comportement de son bétail chaque fois qu’il les amenait dans de nouveaux pâturages. D’abord, les animaux vérifiaient la clôture pour s’assurer qu’elle ne comportait aucune brèche. C’est seulement ensuite qu’ils allaient paître. Il expliqua ainsi ce phénomène : dès lors qu’ils constataient que les limites qui les entouraient étaient inviolables, ils pouvaient se mettre à pâturer tranquillement, sans être distraits par la perspective d’une évasion.
L’application de ce concept à l’éducation est très puissante. Pour que nos enfants soient heureux et réussissent, ils doivent se sentiren sécurité et faire confiance aux règles et aux limites établies par leurs parents. Il y a beaucoup de décisions concernant le bien-être et l’avenir d’un enfant dont il ne devrait pas avoir à s’inquiéter, certainement pas à ce stade de sa vie.
Eau
L’eau est essentielle pour la croissance d’une plante. Entre autres choses, elle aide à dissoudre les nutriments afin qu’ils deviennent absorbables par la plante. L’eau assure également que les racines ne sèchent pas afin qu’elles puissent continuer à fonctionner de manière optimale. Le sol le plus riche en nutriments est inutile si la plante n’a pas la capacité de les absorber.
Dans les écrits du ‘Hassidisme, l’eau représente l’humilité. L’humilité est une qualité indispensable quand il s’agit d’être ouvert à l’absorption de nouvelles informations.
Nos enfants doivent avoir de l’humilité pour apprendre ; s’ils pensent tout savoir, ils n’apprendront pas.
De même, en tant qu’enseignants et parents, nous devons avoir de l’humilité pour enseigner. Lorsque nous enseignons à nos enfants, nous devons humblement accepter de nous « abaisser » à leur niveau. Nous devons traduire ce que nous voulons dire dans un langage qu’ils peuvent facilement comprendre et assimiler. C’est l’une des raisons pour lesquelles la sagesse est comparée à l’eau. L’eau, comme la sagesse, se trouve le plus à l’aise chez le plus bas (c’est-à-dire le plus humble) receveur.
Il est raconté qu’un ‘hassid vint une fois consulter Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi sur des interrogations qu’il avait concernant l’éducation de ses enfants.
En s’approchant de la porte de Rabbi Chnéour Zalman, il remarqua par la fenêtre que son Rabbi jouait avec son petit-fils. Rabbi Chnéour Zalman rampait au sol avec son petit-fils sur le dos comme si celui-ci chevauchait un poney.
Le ‘hassid s’éloigna et revint un peu plus tard pour parler à Rabbi Chnéour Zalman.
Après que le ‘hassid ait décrit son problème, Rabbi Chnéour Zalman lui dit : « C’est dommage que tu n’étais pas là tout à l’heure quand je jouais avec mon petit-fils, tu aurais vu comment il est nécessaire de s’abaisser au niveau de l’autre personne afin de pouvoir mieux communiquer… »
L’eau représente également la transparence et la pureté. Lorsque vous voulez produire des pommes, par exemple, vous devez irriguer une graine de pomme avec de l’eau ; vous ne pouvez pas produire de pommes en abreuvant des graines d’orange avec du jus de pomme. L’eau pure fait ressortir le potentiel particulier de chaque graine. Afin de faire ressortir le potentiel particulier de chaque enfant, il faut lui fournir de l’eau pure, les vérités pures et non adultérées de la Torah. Il grandira et se développera à sa manière propre et particulière et apportera sa contribution unique au peuple juif.
Soleil
Un arbre a besoin à la fois de la lumière et de la chaleur irradiées par le soleil.
Lumière : Nous ne devons pas simplement dire à nos enfants quoi faire ; nous devons leur montrer la beauté et la richesse de ce qui est juste. Nos Sages emploient l’expression (Talmud, Yevamot 114a, cité dans Rachi sur Lévitique 21,1) lehazhir guedolim al haketanim, qui signifie que la Torah avertit les adultes qu’ils sont responsables du comportement de leurs enfants. Le Rabbi fait remarquer que l’expression lehazhir – signifiant littéralement « avertir » ou « instruire » – peut aussi se traduire par « faire briller ». Les parents ne doivent pas seulement apprendre à leurs enfants quoi faire ; ils doivent éclairer le monde de leurs enfants. Ils doivent transmettre un judaïsme lumineux. Dans les mots du Livre des Proverbes, Torah or, « La Torah est lumière ». L’enseignement de la Torah éclaire, montre ce qui est juste et ce qui est faux, plutôt que de simplement l’imposer.
Chaleur : Nous devons offrir à nos enfants un amour inconditionnel. Notre amour pour eux doit être aussi prévisible que le lever du soleil. Ils ne doivent jamais sentir que notre amour pour eux est conditionnel. Ils doivent savoir que même quand nous nous mettons en colère, nous les aimons toujours. Cet amour inconditionnel leur inculque une estime de soi et une sécurité qui leur permet de faire face aux défis de la vie en toute confiance.
Air
L’« Air » implique deux choses : l’espace et l’atmosphère.
Espace : Tout comme un arbre a besoin d’espace pour grandir, un enfant a aussi besoin de sa propre identité et de « l’espace » dans lequel la développer. Il a besoin de ses propres moments privilégiés avec ses parents. Il a peut-être des talents ou des hobbies qui lui sont propres qui doivent être développés. D’autre part, la vie privée de l’enfant doit être respectée et protégée. Cela comprend le fait de ne rien divulguer de ce qu’il vous confie. Le Rabbi ouvrait personnellement chaque lettre qu’il recevait (!) afin de protéger la vie privée de l’expéditeur. Le Rabbi n’autorisait personne à entrer dans « l’espace » de cette personne sans permission.
Atmosphère : Il est très important d’être conscient de l’environnement qui entoure votre enfant et de la « qualité de l’air » qu’il respire, à la maison comme à l’extérieur. Que voit votre enfant à la maison ? Voit-il du respect mutuel et de l’amour entre ses parents ? Les voit-il heureux et en sécurité de qui ils sont et de ce qu’ils font ? Que voit-il ses parents faire ? Que les entend-il dire (qu’il n’est soi-disant pas censé pouvoir entendre) ? Qui sont ses amis ? De quoi parlent-ils chez eux ? De quoi parlent-ils pendant la récréation ? Quelles sont leurs attitudes ?
L’atmosphère est déterminée non pas tant par ce qui est dit que par ce qui est fait.
Je me souviens d’avoir déjà parlé à un couple qui m’expliquait qu’ils ne pouvaient pas venir à la synagogue le vendredi soir parce que « nous avons une partie de bridge hebdomadaire avec des amis ». Un peu plus tard, ils se sont plaints auprès de moi du fait que leur fils faisait quelque chose qu’ils lui avaient appris à ne pas faire. « Nous lui avons dit à maintes reprises qu’un tel comportement serait inacceptable pour nous, comment peut-il tourner le dos à l’éducation que nous lui avons donnée ? », se demandaient-ils.
« Il ne vous ignore pas du tout, répondis-je. Vous avez eu beaucoup de succès dans votre éducation : vous lui avez appris que l’on fait ce que l’on veut et pas forcément ce que l’on devrait… Le fait que ce qu’il veut diffère de ce que vous voulez n’est qu’un détail. Il a parfaitement appris la leçon principale. »
Ce que votre enfant « aspire » de l’atmosphère dans laquelle il grandit est plus déterminant que ce qu’il entend.
Le plus important est de se souvenir qu’être un parent/jardinier est un travail à temps plein. Nous devons être constants et persévérants dans l’entretien de nos jardins et constamment à l’affût des problèmes qui pourraient survenir et les cueillir à l’état de bourgeon avant qu’ils ne deviennent incontrôlables.
Rappelez-vous : les arbres ne se plaignent jamais. De même, les enfants n’expriment souvent pas adéquatement ce dont ils ont besoin quand ils en ont besoin. Ils souffrent souvent en silence. C’est notre travail de soigner les précieuses pousses qui nous ont été confiées.
par hassidout | 19 Juin, 2022 – 20 Sivan 5782 | Education, MAGAZINE |
Le premier fondement dans l’éducation, et en particulier à notre époque, est l’importance de l’amour. Voici une histoire que je tiens de la bouche de son protagoniste.
Extraits d’une conférence du Rav Yossef Its’hak Jacobson au congrès des éducateurs à Kfar ‘Habad
Le peuple juif a actuellement besoin d’être encouragé plutôt que réprimandé !Il y a dans le quartier de Boro Park à Brooklyn, un ‘Hassid de Sanz-Kloyzenburg du nom de Reb Binyamin Williger. C’est un homme très chaleureux, très ‘hassidique, qui fut à de nombreuses occasions l’intermédiaire entre le Rabbi et l’Admour de Sanz-Kloyzenburg.
Reb Binyamin Williger est un homme âgé, qui connut le « Min’hat Elazar » de Munkatch avant la guerre, et qui jouit d’une grande considération à Boro Park comme étant une figure du monde ‘hassidique d’antan.
Reb Binyamin raconte qu’une nuit, en 1991, il était déjà couché, l’horloge indiquait une heure moins le quart du matin et il attendait le sommeil.
Soudain, le téléphone sonna. C’était le Rav Yéhouda Leib Groner, le secrétaire du Rabbi. « Reb Binyamin, je voudrais savoir qui est l’éditeur du journal de Sanz ? » lui dit-il. Il s’agit d’un petit journal communautaire qui paraît quatre ou cinq fois dans l’année. Reb Binyamin pensa en lui-même « Est-ce là une question qui justifie d’appeler les gens à une heure du matin ? » Rav Groner lui demanda, « Est-ce vous qui publiez ce journal ? » Ce à quoi Reb Binyamin répondit « Non, ce sont des proches parents du Rabbi de Sanz-Kloyzenburg. »
« Écoutez, Reb Binyamin, il y a, dans le dernier numéro, un article du Rabbi de Sanz-Kloyzenburg, rédigé à partir d’une allocution enregistrée en 1957 ou 1958. Cet article est plein de paroles de Moussar extrêmement dures et sévères. Et le Rabbi m’a demandé de vous demander que vous demandiez aux éditeurs du journal de ne plus publier de tels articles à l’avenir. »
« Mais, pourquoi ? » demanda Reb Binyamin au Rav Groner.
« Le Rabbi a dit, Yetst iz a tseit vos der Yiddisher folk darf hoben Idoud un ‘Hizouk : à notre époque, le peuple juif a besoin d’encouragements et de renforcement. »
Sur ce, Reb Binyamin Williger prit congé du Rav Groner et s’endormit.
Lorsque Reb Binyamin m’a raconté cette histoire, j’ai voulu en savoir plus et j’ai interrogé le Rav Groner. Celui-ci m’a dit que cette nuit-là, il était entré dans le bureau du Rabbi à minuit moins le quart pour terminer les dernières tâches de la journée.
Avant qu’il s’en aille, le Rabbi avait l’habitude de lui souhaiter une bonne nuit. Mais, lorsqu’il est entré ce soir-là, il vit le Rabbi assis à son bureau, avec un visage très soucieux. Il portait ses lunettes et lisait un journal. Au moment où le Rav Grobner entra, le Rabbi leva les yeux vers lui et lui demanda « Qui publie le journal de Sanz ?»
Quand le secrétaire répondit qu’il ne savait pas, le Rabbi lui dit « Appelez s’il vous plaît Reb Binyamin Williger et dites-lui que cet article contient des propos de moussar très sévères et qu’il transmette ma demande de ne plus publier de tels articles, car à notre époque le peuple juif a besoin d’encouragements et de renforcement. »
Il était déjà très tard et il s’agissait d’une personne âgée. Qui plus est, le prochain journal ne devait sortir que plusieurs mois plus tard. Gêné, le Rav Groner demanda au Rabbi « Maintenant ? » Le Rabbi leva les yeux et répondit « Oui, pour une telle chose, on peut le réveiller de son sommeil. »
Reb Binyamin Williger me dit qu’à ce moment-là il saisit ce que signifie être un chef du peuple juif : à minuit, alors que la plupart des gens dorment et d’autres étudient ou vaquent à leurs occupations, il y a un Juif à Brooklyn pour qui il n’est pas question de dormir si on peut publier de tels propos alors que le peuple juif à actuellement besoin d’être encouragé plutôt que réprimandé !
Cette devise est également valable dans le domaine de l’éducation.
Aujourd’hui, les enfants et les adolescents ont besoin d’être encouragés et renforcés. Nous devons à tout prix les aimer, pour les encourager et les élever de toutes les façons possibles et dans toutes les dimensions de leur existence.
Et si d’aucuns demandent : « Qu’en est-il de la fermeté, de la discipline, de la punition qui est le pendant de la récompense ? »
Je ne pense pas me tromper en disant que les temps ont changé également dans ce domaine.
La prière de la Amida commence par « Béni sois-Tu Éternel, D.ieu d’Abraham, D.ieu d’Isaac et D.ieu de Jacob ».
Le Talmud demande « Se peut-il que l’on termine [la bénédiction] avec les trois ? » et répond « Comme c’est seulement à Abraham qu’il a été dit “C’est par toi que seront bénies toutes les familles de la Terre”, c’est par lui que l’on termine. »
Ainsi, cette bénédiction se termine-t-elle par « Béni sois-Tu Éternel, protecteur d’Abraham ».
Les enfants sont-ils heureux d’avoir été créés, ou auraient-ils préféré ne pas avoir été créés ? À ce sujet, il est rapporté dans des livres de ‘Hassidout polonaise, qu’il existe, à travers l’Histoire du monde et d’Israël, trois perceptions de D.ieu qui déterminent trois approches du service divin.
La première est « D.ieu d’Abraham », un D.ieu d’amour. La seconde est « D.ieu de Isaac », un D.ieu de sévérité et de justice. La troisième est « D.ieu de Jacob », D.ieu d’harmonie et de miséricorde.
Cependant, à la fin des temps, quand l’Histoire touche à sa fin, se peut-il que l’on termine « avec les trois » ? La réponse est « C’est par Abraham que l’on termine », par la voie de l’amour. L’amour, l’amour et encore l’amour.
Un enseignant m’a rapporté une histoire qu’il a entendue d’un directeur d’école, non Loubavitch, qui s’était rendu en visite en Argentine, à Buenos Aires.
Ce directeur a demandé au Rav Grunblatt, l’émissaire du Rabbi en Argentine, de pouvoir visiter les classes. Il a tenu à rentrer dans chacune des classes de cette grande école.
À la fin de la visite, le Rav Grunblatt lui a demandé pourquoi il était important pour lui de pénétrer dans chaque classe.
Le directeur étranger répondit « Avant de venir en Argentine, je suis passé par New York et j’ai eu une yé’hidout, une entrevue privée avec le Rabbi. Lorsque je lui ai dit que je partais pour l’Argentine, le Rabbi m’a demandé de visiter l’école Loubavitch et m’a dit “S’il vous plaît, rentrez dans chaque classe et regardez seulement si les élèves sourient.” »
Le Rabbi voulait savoir si les enfants sont contents. Dans le langage du Talmud, « S’ils sont heureux d’avoir été créés ou auraient préféré ne pas avoir été créés. »
Tous ceux qui ont étudié au « 770 », savent que lors de la prière de Min’ha dans le petit Beth Hamidrache au rez-de-chaussée, le Rabbi avait l’habitude d’écouter la répétition de la Amida par l’officiant assis sur un banc devant la table et appuyant son front sur sa main.
Cette attitude s’est prolongée pendant des dizaines d’années. Un jour, cependant, un jour, dans les années 80, le Rabbi s’est assis à sa place sans s’appuyer sur sa main. Certains ont remarqué ce détail et se sont étonnés. Le lendemain, cela s’est produit de nouveau. Pendant les deux semaines suivantes, cela se produisit par intermittence : parfois oui, parfois non. Puis, après un certain temps, le Rabbi reprit son attitude coutumière et appuyait son front sur sa main à chaque prière de Min’ha.
Il y avait à cette époque un élève de la Yéchiva qui restait intrigué par ce changement et qui mena son enquête. Il interrogea les secrétaires du Rabbi, mais se fit gentiment remettre à sa place. Il entreprit donc d’observer attentivement ce qui se passait dans le Beth Hamidrache pendant la prière, bien que ce ne fût pas chose facile, car celui-ci était plein à craquer à ce moment-là. Cependant, sa patience paya et il comprit ce qui se passait.
Il y avait à l’époque un Juif d’Israël qui venait régulièrement chez le Rabbi. C’était un homme totalement défiguré par un attentat palestinien dans lequel il avait également perdu la vue et dont le visage faisait tellement peur à voir que les enfants s’enfuyaient à son passage. Le jeune homme avait remarqué que, à chaque fois que cet homme était présent lors de la prière de Min’ha, même s’il se trouvait dans le coin de la synagogue le plus éloigné du Rabbi, celui-ci n’appuyait pas son front sur sa main. Il semble que c’était pour que personne ne pense qu’il mettait ainsi sa main parce qu’il ne lui était pas agréable de voir cet homme défiguré. Lorsque l’homme n’était pas là, le Rabbi remettait sa main comme à son habitude.
Or, il faut bien comprendre que les gestes du Rabbi ne sont pas anodins. Le Rabbi a dit lui-même que tous les gestes d’un Tsaddik sont extrêmement précis et obéissent à une symbolique kabbalistique. En l’occurrence, la prière de Min’ha est liée avec un niveau céleste appelé « le front de Adam Kadmone » (Adam Kadmone étant le niveau qui concentre l’ensemble du projet de la Création).
Ainsi, le geste du Rabbi pendant la prière, n’était pas une simple question de confort, mais une partie intégrante de son attachement à D.ieu pendant la prière. Et pourtant, le Rabbi n’hésita pas à suspendre cette habitude pour ne pas en venir ne serait-ce qu’à prêter à penser qu’il était gêné de voir quelqu’un d’autre.
S’il en est ainsi envers une personne non voyante qui ne pouvait pas se rendre compte de cela, combien plus est-ce valable s’agissant d’enfants ou d’adolescents sensibles, dont la personnalité est en pleine gestation. Le manque d’amour, le manque de considération et de tact envers eux peut leur causer des blessures extrêmement profondes.
Un éducateur de Californie m’a dit que lorsqu’il démarra dans le métier d’enseignant, il partit prendre conseil auprès de celui qui avait été son maître au jardin d’enfants quand il avait quatre ans. Son ancien maître, alors très âgé, lui dit « Je n’ai qu’un seul principe à t’enseigner : un éducateur doit aimer ses élèves. Et s’il n’en est pas capable, il vaut mieux qu’il reste chez lui, plutôt que de détruire des mondes. Ce n’est pas pour lui ! »
Le jeune éducateur lui demanda, « Mais qu’en est-il du genre d’élève qui vous rend fou, qui vous pourrit la vie et détruit la classe ? »
Le vieux maître lui dit, « Celui-là, il faut l’aimer deux fois plus que les autres ! Pourquoi pas “autant” que les autres ? Parce que son maître de l’année dernière l’a détesté ! Et maintenant, il te faut rattraper le manque d’amour de l’année dernière ! »
Il ne s’agit pas “d’un enfant qui dérange”, mais d’un cœur, qui est le seul endroit dans l’univers où D.ieu à choisit de résiderIl est vrai que la vie est extrêmement difficile pour les parents aujourd’hui. Aux innombrables soucis liés au travail et aux finances s’ajoutent toutes sortes de problèmes de santé, de relations, de valeurs, etc.
La pression est parfois tellement forte que de nombreux parents baissent les bras, écrasés qu’ils sont par le poids que la responsabilité de l’éducation de leurs enfants représente. Et sur qui dirigent-ils cette tension ? Le plus souvent sur les enfants ! S’ils ne peuvent le faire sur les directeurs et sur les enseignants, qui ne sont pas devant eux, ils le font souvent sur les enfants.
Le Rabbi a soulevé ce sujet dans un discours du mois de Adar 5747 (1987), lors d’une allocution aux invités :
Évoquant l’énorme pression qui pèse sur les parents en matière d’éducation et sur les solutions qu’il convient de mettre en œuvre, il a d’abord cité l’enseignement bien connu sur le verset « Ils me feront un sanctuaire et Je résiderai en eux » (Exode 25, 8). Les Sages relèvent qu’il n’est pas dit « en lui (dans le sanctuaire) », mais « en eux », à l’intérieur même des Enfants d’Israël.
Le Rabbi dit alors : « Il y a parois un petit bébé dans un berceau dans le coin de la pièce qui pleure et pleure sans s’arrêter. Cela peut parfois exaspérer certains parents, qui peuvent en venir à s’énerver et à ressentir autre chose que de l’amour envers cet enfant à ce moment-là.
« Or, le roi Salomon dit “Les cieux ne sauraient te contenir, Ô D.ieu !” (Rois I 8, 27) D.ieu est infini et rien ne peut Le contenir, pas même les mondes célestes les plus élevés. Mais D.ieu dit “Il y a pourtant un endroit où J’ai décidé de résider : c’est dans le petit cœur de ce petit enfant qui pleure dans son berceau.” L’Essence même de D.ieu est dans son petit corps, dans ses larmes, dit le Rabbi.
« Y a-t-il une mission plus grande et plus importante dans la vie que de s’occuper de cet enfant, de l’éduquer, de lui donner forme et d’être sensible à son cœur ?
« Ainsi en est-il pendant toutes les années de la croissance de cet enfant : il peut y avoir tel ou tel problème, telle ou telle difficulté, mais il faut prendre conscience qu’il ne s’agit pas là “d’un enfant qui dérange” ou “d’un enfant à problèmes”, mais d’un cœur, un cœur qui est le seul endroit dans l’univers où D.ieu a choisi de résider !
« Et à vous, parents, il a été donné le mérite d’élever ce cœur-là et de lui donner forme : “Faisons l’homme” ! »
On raconte que le Rabbi précédent demanda un jour à son secrétaire, Reb ‘Hotché Feigin, de prévenir les meilleurs élèves de la Yéchiva qu’il allait réciter en leur présence un nouveau Maamar de ‘Hassidout dans son bureau.
Reb ‘Hotché était non seulement un grand ‘Hassid, mais aussi quelqu’un de très fin. Il entra dans la salle d’étude de la Yéchiva, frappa sur la table et annonça que le Rabbi avait ordonné que les meilleurs étudiants rentrent dans son bureau pour entendre un Maamar. Il ouvrit ensuite la porte du bureau du Rabbi, qui n’était pas encore là, et dit à l’oreille de l’un des étudiants qui se trouvait là, « Fais savoir aux autres que “la porte est ouverte”. »
C’est ainsi que tous les étudiants sont entrés dans le bureau. Bien sûr, les « meilleurs » d’entre eux étaient aussi les plus humbles et se tenaient au fond de la pièce, alors que ceux qui n’auraient pas dû être là se tenaient au premier rang.
Lorsque le Rabbi précédent vit cela, il ne dit rien et récita le Maamar. Après le départ des étudiants, il se tourna vers son secrétaire et lui dit « Je t’avais pourtant demandé de ne faire entrer que les meilleurs étudiants ! »
Ce à quoi Reb ‘Hotché répondit avec les mots de la prière, « Rabbi, koulam ahouvim ! Ils sont tous aimés ! »
Le Rabbi répondit « Peut-être, mais est-ce que koulam berourim ? Est-ce qu’ils sont tous parfaits ? »
Le secrétaire répondit « Rabbi, je ne sais pas, mais koulam guiborim ! Ce sont tous des “héros” qui se battent contre leur mauvais penchant. »
Le Rabbi répondit « Peut-être, mais est-ce que koulam kédochim ? Est-ce que ce sont tous des saints ? »
Reb ‘Hotché répondit « Rabbi, je ne sais pas, mais Koulam ossim beeyma oubeyira retsone Konam – tous accomplissent avec crainte la volonté de leur Créateur ! »
Alors le Rabbi lui dit simplement : « Merci. »
Reb ‘Hotché n’éduquait pas avec un marteau. Il avait compris que, bien que beaucoup d’entre eux avaient des problèmes et devaient surmonter épreuves intérieures, ces étudiants étaient tous pleins de bonne volonté et faisaient des efforts.
En cette fin d’exil, il est absolument nécessaire de projeter sur chaque enfant, chaque adolescent, garçon ou fille, un amour total et inconditionnel, qu’il doit ressentir en son for intérieur.
par hassidout | 15 Juin, 2022 – 16 Sivan 5782 | Education, MAGAZINE, Psychologie, Rav Haim Mellul |
Adapté des discours du Rabbi, Chabbat Parchat Vayéra, 20 Mar’hechvan 5736-1975 et 5737-1976
Traduit par le Rav Haim Mellul
Le vingt du mois de Mar’hechvan est le jour de la naissance du Rabbi Rachab(1), le cinquième Rabbi de ‘Habad. Deux récits de son enfance délivrent un enseignement particulièrement précieux sur la manière d’éduquer les enfants et celui-ci est d’actualité puisque le mois de ‘Hechvan fait suite à celui de Tichri, en lequel est célébré le Hakhel, le rassemblement qui avait lieu dans le Temple, en l’année suivant la Chemitta, auquel participaient également les enfants les plus petits. Leurs parents les conduisaient dans cet endroit pour qu’ils écoutent, à leur tour, les paroles de la Torah(2).
Le premier de ces récits est le suivant :
Une fois, alors que le Rabbi Rachab avait quatre ou cinq ans, il se rendit, en pleurs, chez son grand-père, le Tséma’h Tsédek, troisième Rabbi de ‘Habad. Il expliqua que son professeur leur avait enseigné, ce jour-là, le verset : « l’Eternel se révéla à Avraham ». C’est précisément ce qui causait la peine de l’enfant, qui lui demanda :
« Pourquoi donc le Saint béni soit-Il ne se révèle-t-Il pas à moi, comme Il s’est révélé à notre père Avraham ? ».
Le Tséma’h Tsédek lui répondit :
« Lorsqu’un Juif, un Tsaddik, âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, prend la décision de se circoncire, il mérite que le Saint béni soit-Il se révèle à lui ».
Voici le second récit :
Quand le Rabbi Rachab avait quatre ans, un couturier apporta, une fois, à sa mère, la Rabbanit, un vêtement qu’il avait confectionné pour elle. Pendant l’essayage, l’enfant glissa la main dans une poche du couturier et il en fit sortir une pièce de tissu, le reste de celle dans laquelle il avait taillé le vêtement.
Aussitôt, le couturier s’emplit de honte et il se confondit en excuses. Il affirma qu’il avait complètement oublié l’existence de cette pièce de tissu(3). Quand il fut parti, la Rabbanit réprimanda son fils, lui reprochant d’avoir humilié cet homme.
Un peu plus tard, le Rabbi Rachab se rendit chez son père, le Rabbi Maharach et il lui demanda comment il était possible de réparer une humiliation(4). Son père lui demanda ce qui le conduisait à lui poser une telle question, mais le Rabbi Rachab refusa catégoriquement de lui répondre.
Par la suite, sa mère lui demanda pour quelle raison il n’avait pas voulu répondre à son père. Le Rabbi Rachab lui dit alors :
« N’est-il pas suffisant d’avoir humilié quelqu’un ? Devais-je, en outre, être médisant et colporter, à son sujet ? ».
La leçon délivrée par ces récits reçoit toute son importance parce qu’ils nous ont été rapportés par nos maîtres, ce qui fait la preuve qu’ils concernent chacun d’entre nous, car, si ce n’était pas le cas, ils ne seraient pas parvenus jusqu’à nous. En l’occurrence, ces deux récits ont été relatés, en public, par mon beau-père et maître, le Rabbi. L’enseignement qui en découle s’applique donc bien à chacun.
Comme on le sait, un jeune enfant recherche, de façon générale, la satisfaction personnelle et il est attiré par les plaisirs matériels. De ce fait, le Rambam explique que l’on enseigne la Torah aux enfants en les encourageant : « avec ce qu’ils aiment», du fait de leur jeune âge, en leur disant : «si tu étudies bien, je te donnerai des noix»(5).
Il en est ainsi, poursuit le Rambam, parce que : «leur jeune âge et leur faiblesse(6) les empêchent de percevoir la qualité de ce qui est bon»(7). Pourtant, en l’occurrence, le désir de cet enfant était la spiritualité et la révélation de D.ieu ! Bien plus, ce désir était si intense qu’il en vient à sangloter, constatant qu’il ne pouvait le satisfaire !
Il faut voir en cela l’immense succès de l’éducation qu’il avait reçue. Celle-ci avait su mettre l’accent, de la manière qui convient, sur le besoin de valeurs morales et le conduire à leur accorder la priorité, au-delà de tous les biens matériels. Il en résulte que, quand les pleurs d’un enfant ne sont pas motivés par ses besoins spirituels, il ne peut en aucune façon être tenu pour responsable de cette situation et il n’y a nullement là une preuve de sa bassesse morale. Cela veut uniquement dire qu’il n’a pas reçu l’éducation qui convient.
Au plus profond de son être, au moins de manière potentielle, chaque enfant juif ressent le désir de mettre en éveil la spiritualité. Toutefois, cette aspiration peut rester dissimulée, enfouie au fin fond de sa personne, sans effet sur son comportement. Une bonne éducation est alors indispensable pour la mettre en évidence.
La réponse du Tséma’h Tsédek à son petit-fils délivre également un enseignement. Chaque Juif qui prend la décision de se circoncire, conformément aux termes du verset : « vous circoncirez le prépuce de votre cœur »(8), en d’autres termes de supprimer tous les obstacles et toutes les barrières l’empêchant de s’approcher de D.ieu, mérite effectivement sa révélation(9).
La leçon délivrée par le second récit s’applique aux relations entre les hommes. Un enfant juif est touché par la peine et la honte de son prochain(10). En effet, il est clair que les larmes du Rabbi Rachab, après avoir humilié le couturier, n’étaient pas motivées par sa réaction, qui n’était pas adaptée, car celle-ci avait été totalement involontaire. En fait, il pleurait parce que la honte du couturier le faisait souffrir. C’est, là encore, l’effet d’une bonne éducation(11).
Le Rabbi Rachab déclara(12) :
« Tout comme il est une Mitsva de la Torah, incombant à chaque Juif, de mettre les Tefillin chaque jour, de même, il est une obligation absolue, pour chacun, de méditer, au moins pendant une demi-heure(13), à l’éducation des enfants et de faire tout ce qui est en son pouvoir, ou même encore plus que cela, pour que les enfants suivent le droit chemin ».
C’est donc en constituant les Tsivot Hachem, les armées de D.ieu qui quitteront le présent exil, « avec nos jeunes et nos anciens, avec nos fils et nos filles »(14), que nous en serons nous-mêmes libérés, lors de la délivrance véritable et complète, par notre juste Machia’h, très bientôt et de nos jours.
Notes
(1) Il naquit le 20 ‘Hechvan 5621 (1860) et il quitta ce monde le 2 Nissan 5680 (1920). On verra, à ce propos, la longue explication du Sefer Ha Toledot Rabbi Rachab, paru aux éditions Kehot, en 5736 (1976).
(2) Comme le précise le Rambam, dans ses Lois de ‘Haguiga, chapitre 3, au paragraphe 1.
(3) Et, qu’il n’avait donc nullement l’intention de la voler.
(4) Comme le texte l’a indiqué, il avait alors quatre ans !
(5) Il est bien clair qu’un discours comme : « si tu étudies bien, tu feras la Volonté de D.ieu, tu seras attaché à Lui, tu auras accompli une grande Mitsva » n’est nullement motivant, pour un jeune enfant.
(6) D’esprit.
(7) C’est l’explication qu’il donne dans son commentaire de la Michna, traité Sanhédrin, au début du chapitre ‘Hélek.
(8) Devarim 16. Il s’agit ici de la circoncision morale, qui fait suite à la circoncision physique, pratiquée à huit jours et qui est l’effet d’une bonne éducation.
(9) Qui est alors la conséquence naturelle de son effort pour s’approcher de Lui.
(10) De façon naturelle.
(11) Qui doit également conduire à ressentir la peine de l’autre.
(12) Comme le rapporte le Hayom Yom, à la page 13.
(13) Le Rabbi, dans l’une de ses causeries, déclara ceci, à ce propos : « Le Rabbi Rachab parla d’une demi-heure en fonction de la situation, à son époque. De nos jours, ce laps de temps n’est pas suffisant. Il doit être bien plus long ».
(14) Chemot 10, 9.