Dans un entretien captivant accordé au podcast « Among Chassidim », Reb Shlomo Zarchi livre le récit poignant de sa vie, depuis les souterrains de la résistance juive en Union soviétique jusqu’aux bancs du 770, où il enseigne la ‘Hassidout depuis plus de six décennies. Son témoignage est celui d’un homme forgé dans l’adversité, façonné par la proximité du Rabbi et animé d’une mission reçue comme une bénédiction : transmettre la flamme de la ‘Hassidout avec clarté et profondeur. À travers ses souvenirs, c’est toute la vitalité du septième génération qui reprend vie, dans un dialogue vibrant entre passé et présent.
Des racines taillées dans le roc de la foi soviétique
L’histoire de Reb Shlomo Zarchi ne commence pas à Brooklyn, mais dans la grisaille oppressante de la Russie communiste, là où la fidélité à la Torah se payait au prix du sang. Sa famille était taillée dans le roc de la foi. Son père, homme discret mais d’une immense stature spirituelle, étudiait dans des Yechivot clandestines et naviguait dans un monde où chaque page de Guemara tournée en secret constituait un acte de rébellion passible de mort ou d’exil en Sibérie. Sa mère était issue d’une famille de ‘Hassidim prêts au sacrifice absolu, au Messirout Nefech le plus total.
Dans ce climat de terreur, le père de Shlomo posa un acte de dévouement qui allait marquer le destin de la famille et celui de l’histoire ‘hassidique tout entière. Alors que le père du Rabbi, le célèbre kabbaliste Rav Lévi Its’hak Schneerson, se trouvait en exil au Kazakhstan dans des conditions inhumaines, le père de Shlomo organisa secrètement l’envoi de colis de nourriture. C’était une opération périlleuse, dont il ne dit mot à personne pendant des décennies. Des années plus tard, en lisant les mémoires de la Rabbanite ‘Hanna, mère du Rabbi, la famille découvrit avec une émotion indicible que ces colis anonymes, décrits comme « deux paquets reçus d’un ami », avaient littéralement permis à Rav Lévi Its’hak de survivre et de célébrer les fêtes juives dans son désert d’exil.
L’exode et la matriarche du train
La fuite de Russie vers la liberté fut une épopée en soi, mais pour le jeune Shlomo, elle fut marquée par une rencontre intime et extraordinaire. Dans le train qui emportait la famille Zarchi loin de l’enfer soviétique, à travers l’Allemagne puis vers la France, ils voyageaient aux côtés de la Rabbanite ‘Hanna, la mère du Rabbi.
Pour le petit garçon qu’il était alors, elle n’était pas encore la figure historique vénérée par des milliers de ‘Hassidim, mais une présence bienveillante et protectrice, une sorte de grand-mère attentive. Il se souvient avec une clarté touchante de sa sollicitude maternelle. Lors d’une escale dans un camp de personnes déplacées en Allemagne, l’enfant avala accidentellement un clou, provoquant une vive panique. Cet incident anodin en apparence créa un lien indéfectible. Des années plus tard, à New York, la Rabbanite lui demandait encore avec tendresse : « Shlomo, comment va ton estomac ? » Ce lien tissé dans l’adversité de l’exode ne se rompit jamais. « La Rabbanite savait toujours comment faire sentir à chaque personne qu’elle comptait », se souvient-il avec émotion.
À Paris, il fut témoin de l’instant poignant où la mère retrouva son fils, le futur Rabbi, après des années de séparation forcée. Il vit leurs regards se croiser, un moment d’une intensité silencieuse où l’âme d’une mère et celle d’un fils se reconnectaient par-delà les souffrances de l’histoire.
L’arrivée au 770 : un nouveau monde s’ouvre
Arrivé en Amérique à l’âge de quatre ans, le jeune Shlomo découvrit un nouveau monde. La famille s’installa d’abord à Brownsville avant de rejoindre Crown Heights. La pauvreté était matérielle, mais la richesse spirituelle, immense. « Pauvres en biens, riches en esprit », résume-t-il sobrement. Le 770, quartier général du mouvement Loubavitch, devint sa deuxième maison, son terrain de jeu sacré et son sanctuaire.
À cette époque, la communauté était petite, intime. Il n’y avait pas encore les foules immenses des décennies suivantes. Shlomo, avec une poignée d’autres enfants, jouissait d’un accès privilégié au Rabbi et à son univers. Il se souvient du « petit Zal », de l’atmosphère électrique qui y régnait, du sacré qui se mêlait à la chaleur humaine avec une intensité rare.
« Même enfant, je ressentais la force de l’attachement du Rabbi envers chaque individu », raconte-t-il. Lors des Farbrenguen, il se glissait sous les tables ou se cachait derrière la Bima pour observer le Rabbi, restant debout des heures durant, fasciné. Il décrit ces regards du Rabbi, cette capacité unique à voir chaque individu même au milieu d’une foule dense. Il évoque aussi un moment où le Rabbi l’interpella directement au cours d’un rassemblement, le rappelant à l’ordre parce qu’il était « trop timide » pour se présenter ou prendre la parole.
Reb Shlomo se souvient également de la directive du Rabbi, jugée « radicale » à l’époque, selon laquelle les enfants devaient se consacrer exclusivement à l’étude de la Torah, sans aucune étude profane, au moins jusqu’à l’âge de neuf ans.
La symphonie des âmes : quand le Rabbi enseignait par le chant
Le Rabbi ne se contentait pas de parler ; il enseignait par le chant. Rav Zarchi raconte avec émotion les soirs où le Rabbi apprenait de nouvelles mélodies aux ‘Hassidim. Il évoque le Nigoun de Chamil, cette mélodie mélancolique et puissante qui raconte l’histoire d’un chef rebelle emprisonné, rêvant de sa liberté passée.
Il décrit le visage du Rabbi pendant ce chant : grave, transcendé, les larmes coulant parfois librement sur ses joues. Le Rabbi expliquait que ce chant est la parabole de l’âme juive, descendue du ciel pour être « emprisonnée » dans un corps matériel, et qui pleure de nostalgie pour sa source divine. Pour le jeune Shlomo, voir le Rabbi pleurer en chantant Chamil fut une leçon de théologie plus puissante que mille livres.
À l’opposé de cette mélancolie sacrée, il y avait l’extase de la Marche de Napoléon. Zarchi se rappelle la folie joyeuse de ces moments, où l’énergie spirituelle était si dense qu’elle semblait soulever le toit du 770. Il a vu le Rabbi, dans un élan de joie suprême, monter sur une chaise pour encourager les chants, animé d’une vigueur qui défiait les lois de la physique et l’inquiétude de ses disciples.
Le choc de Chemini Atséret 5738 : quand le temps s’est arrêté
Le récit de Rav Zarchi prend une tournure dramatique lorsqu’il aborde la nuit fatidique de Chemini Atséret 5738 (1977). Au milieu des Hakafot, la danse joyeuse avec les Sifrei Torah, le temps s’est brutalement arrêté.
Zarchi était là, à quelques pas seulement. Il a vu le visage du Rabbi changer, devenir d’une pâleur terrifiante, « blanc comme un fantôme ». C’était une crise cardiaque massive. La confusion gagna la salle en un instant, la joie se mua en effroi. Pourtant, le Rabbi, dans un acte de volonté surhumaine, refusa d’interrompre la cérémonie. Il insista pour terminer les tours de danse, malgré la douleur évidente qui le transperçait.
Le chaos qui suivit reste gravé dans sa mémoire : les médecins qui accourent, le refus catégorique du Rabbi d’être évacué vers un hôpital, et la transformation improvisée de son bureau au 770 en une unité de soins intensifs de fortune. Les ‘Hassidim vidèrent la synagogue, brisant les fenêtres pour faire entrer de l’air frais. Ce moment de vulnérabilité physique du Rabbi, paradoxalement, révéla sa force spirituelle inébranlable aux yeux de tous ceux qui étaient présents.
La mission d’une vie : « J’ai reçu une Brakha pour enseigner la ‘Hassidout avec clarté »
Mais le cœur du témoignage de Rav Zarchi, et ce qui donne son titre à l’épisode du podcast, réside dans sa propre transformation intérieure. Il ne voulait pas seulement être un spectateur de l’histoire ; il brûlait d’en devenir un acteur.
Jeune homme, il ressentit un besoin ardent de comprendre et de transmettre. Il ne voulait pas simplement répéter les mots de la ‘Hassidout ; il voulait les rendre clairs, vivants, lumineux. Il demanda alors au Rabbi une Brakha spécifique : la capacité de « ‘Hazer ‘Hassidout », c’est-à-dire de répéter et d’enseigner la philosophie ‘hassidique avec une clarté limpide.
Le Rabbi lui accorda cette bénédiction, et elle devint la boussole de toute son existence. Depuis plus de soixante ans, Rav Zarchi a consacré sa vie à l’enseignement au 770, en tant que Machpia. Il a développé une pédagogie unique, fondée sur une conviction profonde : la ‘Hassidout n’est pas un simple exercice intellectuel, mais une voie qui doit « pénétrer la tête et le cœur ». Il insiste sur le fait que l’âge critique pour former un jeune homme se situe entre quatorze et seize ans. C’est là, affirme-t-il, que l’esprit est le plus malléable, que le cœur est le plus ouvert à la flamme. Il regrette parfois que l’on néglige cette tranche d’âge, convaincu que c’est à ce moment précis qu’il faut placer les meilleurs enseignants, les meilleurs Machpiim, pour allumer l’étincelle qui ne s’éteindra plus.
Il a également abordé la question essentielle de la connexion au Rabbi pour ceux qui ne l’ont jamais vu de leur vivant, expliquant comment maintenir un lien vivant à travers l’étude de ses enseignements et l’engagement dans sa mission.
Une vie de fidélité absolue
Aujourd’hui, Rav Shlomo Zarchi est une légende vivante au 770. Son récit est celui d’une fidélité sans faille. Fidélité à la mémoire de son père, qui nourrissait en secret le père du Rabbi dans les steppes du Kazakhstan. Fidélité à la Rabbanite ‘Hanna, qui soignait ses bobos d’enfant avec une tendresse de grand-mère. Et surtout, fidélité au Rabbi, qui lui confia la force et la mission de devenir la voix de la ‘Hassidout pour des milliers de Talmidim.
À travers ses souvenirs, ce n’est pas de la nostalgie que l’on ressent, mais une urgence vibrante. L’urgence de ne pas oublier, l’urgence de continuer à étudier, et l’urgence de maintenir vivante cette connexion électrique qu’il ressentit, enfant, caché sous une table du 770, en écoutant le Rabbi chanter l’âme du monde. Son histoire nous rappelle que la ‘Hassidout n’est pas une théorie intellectuelle enfermée dans des livres, mais une expérience vécue, transmise de cœur à cœur, d’une génération à l’autre, sans interruption.
Cet entretien fait partie du podcast « Among Chassidim », produit par le magazine « A ‘Hassidisher Derher » et animé par le Rav Yossi Kamman, directeur de la publication. Le podcast capture la vitalité et l’effervescence du septième génération à travers des conversations profondes, authentiques et sans filtre.
















