Moché raconte dans notre Paracha sa recherche de dirigeants dotés d’une intelligence particulière, capable de « comprendre une chose à partir d’une autre ». Pourtant, malgré l’existence d’hommes intelligents pour la construction du Tabernacle, il affirme n’avoir trouvé aucun homme possédant cette qualité pour la fonction de juge. Cette apparente contradiction révèle en réalité deux niveaux distincts d’intuition, dont l’un atteint une dimension spirituelle exceptionnelle.
Likouté Si’hot volume 34, deuxième Si’ha sur Devarim
La recherche de Moché : des dirigeants intuitifs introuvables
Dans notre Paracha, Moché raconte sa quête de dirigeants compétents. Il déclare : « Comment donc supporterais-je seul votre labeur, et votre fardeau, et vos contestations ! Choisissez parmi vous, dans vos tribus, des hommes sages, intelligents et connus ; je les établirai vos chefs. »
Rachi explique la différence entre les sages et les intelligents : « Le sage ressemble à un riche changeur de monnaie : quand on le charge d’examiner des dinars, il les examine. Quand on ne lui en apporte pas, il reste assis à rêvasser. L’homme intelligent ressemble à un changeur commerçant : quand on le charge d’examiner des dinars, il les examine. Quand on ne lui en remet pas, il se fait apporter des siens. »
Moché conclut : « Hommes sages et connus. Mais des hommes intelligents, je n’en ai pas trouvé. »
Une contradiction apparente : l’intelligence existait-elle ?
La Torah mentionne pourtant l’existence d’hommes intelligents lors de la construction du Tabernacle : « D.ieu dit à Moché : Vois, J’ai désigné expressément Betsalel et Je l’ai rempli de sagesse, d’intelligence, de jugement, de science, et d’aptitude pour tous les arts. »
Plus tard, il est écrit : « Betsalel et Aholiav et tous les hommes de talent à qui D.ieu a dispensé sagesse et intelligence… »
Si l’intelligence existait chez Betsalel et les artisans du Tabernacle, pourquoi Moché affirme-t-il n’avoir trouvé aucun homme intelligent pour la fonction de juge ?
Les deux catégories d’intuition recherchées chez un sage
Likouté Si’hot explique que le terme « intelligents » comporte deux niveaux :
(a) L’intuition pour compléter des détails absents : Lorsqu’on étudie une chose précise, on ne se limite pas à comprendre ce que l’on entend des autres, mais on saisit soi-même d’autres éléments non explicitement transmis.
(b) L’intuition qui innove totalement : Une compréhension innovante permettant, à partir d’une idée donnée, d’arriver à saisir de nouveaux concepts totalement inédits.
C’est la différence entre l’intuition requise pour les artisans du Tabernacle et celle exigée pour les juges. Rachi illustre cette distinction avec l’exemple du « changeur commerçant » qui, même « quand on ne lui remet pas de dinars, il se fait apporter des siens ».
Pourquoi les juges ont-ils besoin d’une intuition particulièrement élevée ?
Les juges doivent rendre justice à Israël dans toutes sortes de situations et conditions, durant toute leur activité judiciaire. Ils doivent trancher des questions et des sujets non explicitement évoqués dans la Torah.
Ils ont donc besoin de déduire une chose à partir d’une autre avec un véritable esprit littéralement novateur – « comprendre une chose à partir d’une autre chose » – en approfondissant constamment la Torah de manière absolument innovante.
Ce sont précisément ces « intelligents » d’un niveau supérieur que Moché n’a pas trouvés.
D.ieu aurait-il exigé une qualité introuvable ?
Rachi précise que Moché ne parlait pas de lui-même : « Comment supporterais-je seul. Je ne dis pas cela de moi-même, mais de la part de D.ieu. »
Maïmonide codifie cette exigence : « On ne désigne pour siéger dans le Sanhédrin, dans le petit ou grand tribunal, que des hommes sages et intelligents, particulièrement remarquables dans la Sagesse de la Torah, dotés d’une grande compréhension et connaissant un peu des autres sciences… »
Il va de soi qu’un juge doit au minimum posséder le degré simple d’intelligence intuitive, c’est-à-dire la capacité à déduire une chose d’une autre.
La sagesse de D.ieu : connaître l’introuvable
L’exemple du « changeur commerçant » a été donné par Rabbi Yossi, lui-même reconnu pour cette qualité d’intuition exceptionnelle. La Guemara enseigne : « Depuis le décès de Rabbi Yossi, l’intuition a disparu. »
Du fait de sa propre stature spirituelle, Rabbi Yossi était conscient et soulignait la grandeur particulière de cette intuition absolument parfaite.
La question d’Arius (un non-Juif et prêtre) demandant pourquoi D.ieu exigeait des « intelligents » sachant qu’il n’y en avait pas, était déplacée – car une telle question, portant sur les intentions de D.ieu, risquerait d’affaiblir la foi.
Le dialogue profond entre Rabbi Yossi et Arius
Dans le nom « Arius », on trouve les lettres du mot « or » (lumière). Le Zohar précise que la « lumière » correspond à la sagesse. Arius incarnait ainsi la sagesse profane qui « s’interroge » sur la supériorité de « l’intuition ».
Rabbi Yossi répondit que l’intuition sainte, atteignant la perfection dans la compréhension intuitive, révèle précisément cette supériorité spirituelle innovante : « comme un changeur commerçant ».
Ce dialogue représente la confrontation entre l’intuition divine et la sagesse profane.
L’enseignement messianique : la transformation de l’intelligence
Le Yalkout Chimoni établit un lien entre les paroles de Moché « Comment (Ei’ha) porterais-je seul » et celles de Jérémie « Comment (Ei’ha) est-elle assise solitaire ».
La désignation des juges, qui répond à la demande de Moché, fait allusion à la fin de l’exil. Un aspect majeur de la Délivrance messianique sera la conquête des trois terres de Kéni, Kenizi et Kadmoni – correspondant aux trois facultés intellectuelles (sagesse, intelligence, attachement).
En répondant à Arius, Rabbi Yossi préfigure la neutralisation de la sagesse profane et sa transformation en sagesse divine, à l’image de l’ère messianique. La nomination des juges, connaisseurs en sagesse divine, annonce ainsi la transformation de la science profane en sagesse divine à l’ère messianique.
















