Depuis vingt ans, le Rav Yossef Its’hak Bistritzky dirige le Beth Habad de Lehavim, dans le sud d’Israël. Il décrit la polarité vertigineuse qui définit la vie de tout Chalia’h, appelé à demeurer au sommet spirituel dans l’endroit le plus matériel qui soit. Il lance aussi un appel : que chaque membre de la communauté « adopte » un Chalia’h et devienne une force auxiliaire dans la Chlihout du Rabbi.

 

 

Lehavim est une localité de deux mille familles, à proximité de Beer Chéva, caractérisée par une population aisée et homogène. C’est là que le Rav Yossef Its’hak Bistritzky œuvre depuis deux décennies. Avec une modestie singulière, dans le calme qui le caractérise, il accomplit un travail de rapprochement des cœurs, fait de respect, d’amour fraternel et d’attention à chacun.

Une polarité de l’ordre de l’impossible

Pour le Rav Bistritzky, l’aspect le plus exigeant de la Chlihout est la polarité. Le jeune homme ‘hassidique qui fonde un foyer connaît déjà, selon la Si’ha du Rabbi sur le verset « Ki yipol hanofel », une forme de descente : surgissent les tracas matériels, les « eaux nombreuses », et le combat pour faire pénétrer dans le quotidien l’univers spirituel de la Yechiva.

Mais la polarité du Chalia’h est d’un autre ordre : « l’impossible des impossibles ». D’un côté, il doit se maintenir à une hauteur spirituelle élevée, vivant la ‘Hassidout et le Rabbi avec toute la flamme, tout le « brenn », sans pouvoir s’appuyer uniquement sur le « carburant » de la Yechiva ; car celui qui le regarde doit percevoir qu’il vit dans un autre monde. De l’autre, il évolue dans un lieu spirituellement bas, sans communauté ni Farbrenguen, confronté à la matérialité et aux tracas de la subsistance, dans un environnement dont la nature même « l’attire » dans la direction opposée.

L’unification de ces deux pôles, qui engendre une stature nouvelle et puissante, n’est possible que grâce aux forces du Rabbi. Seul le Rabbi, souligne-t-il, qui à la fois donne la force et exige, peut projeter des hommes dans de tels endroits et attendre autant d’eux. Et de fait, dans les lieux les plus reculés, des Chlou’him tissent des liens profonds tout en préservant une véritable flamme ‘hassidique.

Un profond travail intérieur

La force est donnée d’en haut, mais le Chalia’h doit encore façonner le réceptacle, ce qui exige un investissement considérable dans son monde intérieur. S’y ajoute l’écart immense qui sépare celui qui a grandi aux sources de la Torah et des Mitsvot de celui qui n’a jamais vécu dans un monde de Torah. La « table » que voit un Juif vivant de Torah, note-t-il, n’est pas la même que celle qu’aperçoit un autre : les mots, les connotations, la vision du monde, tout diffère. D’où la nécessité, pour le Chalia’h, de parler la langue la plus simple et la plus claire, sans présupposés.

Que le professeur comprenne

Combler cet écart suppose de comprendre véritablement, en profondeur, le sujet que l’on enseigne. Bien souvent, explique-t-il, nous croyons maîtriser une notion ; mais dès qu’il faut l’exposer dans ses moindres détails à quelqu’un qui ignore tout de la question, la langue bafouille. Il donne l’exemple de Olam HaAtsilout, le monde de l’Émanation : tout jeune homme d’étude le connaît « en gros », mais l’expliquer simplement à un professeur d’université sans notion de Kabbale suppose de le comprendre soi-même à la perfection. Là réside, selon lui, un immense cadeau de la Chlihout : contraints d’intérioriser la Torah et la ‘Hassidout pour l’enseigner, les Chlou’him voient bien des choses leur devenir limpides.

Reconnaître un enfant de Chalia’h

Les Chlou’him connaissent de nombreuses difficultés, mais le Rav Bistritzky insiste sur les cadeaux du Rabbi. Ainsi, dit-il, on reconnaît un enfant de Chalia’h : grandissant seul, sans camarades du ‘Héder, auprès d’un père qui dirige un Beth Habad, il développe très tôt une conscience de sa responsabilité et une maturité singulière. De même, la profondeur que confère l’obligation de transmettre la Torah étudiée appartient à ces cadeaux très concrets.

Adoptez un Chalia’h

Le Rav Bistritzky lance alors un appel. Tout ‘Hassid n’est pas destiné à partir en Chlihout, mais tous gagneraient à entretenir un lien avec des Chlou’him : un tel lien confère une part dans la Chlihout tout en apportant une contribution réelle à l’émissaire. Car le Chalia’h, au fond, demeure seul dans son monde intérieur. Sur le plan organisationnel, il affronte d’innombrables tâches — planification, budget, levée de fonds, logistique —, auxquelles s’ajoutent les problèmes de paix conjugale ou de discipline qu’on lui confie. Dans ces trois dimensions, intérieure, financière et organisationnelle, le ‘Hassid vivant en communauté peut réellement aider.

« Adopter » un Chalia’h prend des formes diverses : venir étudier à date fixe, participer à un Farbrenguen, mettre en place un virement permanent, ou simplement proposer un coup de main à chaque événement. Une telle démarche, conclut-il, élève à la fois la famille du ‘Hassid et celle du Chalia’h.

La fierté d’une maman

À Lehavim, le Rav Bistritzky a poursuivi la Chlihout entamée par la famille du Rav Naftali Marinovski, aux côtés aujourd’hui de la famille Blinov. Le travail s’y fait dans le calme : visage avenant, amour, amitié personnelle. Ces dernières années, l’accent a été mis sur des structures éducatives permanentes. Plusieurs gan Habad ont ouvert, et un quatrième verra le jour prochainement ; leur influence rayonne sur les parents, les grands-parents, parfois les arrière-grands-parents.

Il raconte l’histoire d’une famille éloignée du judaïsme qui inscrivit sa fille, atteinte d’un trouble du développement, au gan Habad. L’enfant s’y transforma au point d’en être méconnaissable. Peu après, des jeunes filles loubavitch proposèrent à la maman des bougies de Chabbat. Elle se dit : ma fille étudie dans un gan Habad, et moi je refuserais cette bougie ? Elle la prit, et la lumière entra dans la maison. Son mari se mit à fréquenter l’office de Kabbalat Chabbat, et la fillette apporte désormais à la table les chants appris au gan.

Une Chlihout héritée de la maison paternelle

Le Rav Bistritzky est le fils du Rav Levi Bistritzky, de mémoire bénie, Grand Rabbin de Safed et membre du tribunal rabbinique de Habad. Dans leur maison, le Rabbi était présent de la manière la plus tangible ; son père le vivait jour après jour, regardant sa photo aux repas de Chabbat en parlant de lui. Son épouse vient elle aussi d’une maison de Chlihout : son père, le Rav Morde’haï Kastel, dirige la Chlihout de Re’hovot. Pour eux, la Chlihout n’a jamais été « quelque chose en plus » : elle a toujours été la vie elle-même.

Le secret de son père, qui touche encore tant de gens des années après son départ ? Une conscience constante : considérer chacun avec attention et visage avenant, sans jamais transiger sur sa propre vérité intérieure. Comme tout homme, conclut le Rav Bistritzky, le Chalia’h connaît des défis ; mais la capacité de « compter » sur le Saint béni soit-Il fonctionne de manière extraordinaire. Prier D.ieu, écrire au Rabbi, s’appuyer sur les forces qu’il confère : il y a là un don de force tout particulier.lier. »