C’est dans une atmosphère où le temps semble suspendre son vol, à la frontière impalpable entre la nostalgie et l’allégresse, que le Rav Chemouel Bitton a livré, à l’occasion du Youd Chevat, un Farbrenguen d’une rare intensité au 770 de Ramat Shlomo. Ce jour, qui marque la Hilloula (l’élévation) du Rabbi précédent, le Rabbi Rayats, et la prise de fonction de notre Rabbi, n’est pas une simple date sur le calendrier hébraïque.
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Le Rav Chmouel Bitton, avec la verve et la chaleur qui le caractérisent, a ouvert ce rassemblement par une interrogation qui a longtemps hanté les Farbrenguens du Rabbi lui-même : comment concilier l’amertume de l’absence physique avec l’obligation de la joie ? Comment lever son verre en un vibrant « Le’haïm » lorsque le cœur se serre au souvenir du Berger disparu ?
L’Ascension Collective : Au-delà des Larmes
Le Rav Chmouel Bitton a rappelé avec émotion ces instants bouleversants où le Rabbi, évoquant son propre Maître, était submergé par les sanglots. Le Rabbi, le ‘Hassid par excellence, ressentait dans sa chair le voilement, l’occultation de la lumière du Rabbi précédent. Pourtant, c’est ce même Rabbi qui nous a enseigné, dès 1951, que la Hilloula n’est pas une rupture, mais un mariage mystique.
Si le départ d’un Tsadik signifiait l’abandon de son troupeau, le deuil serait infini. Mais la réalité de la Torah est tout autre : le jour de son élévation, le Tsadik, libéré des entraves du corps physique, accède à une capacité d’action illimitée. Et dans ce mouvement ascensionnel, il n’a qu’une seule volonté : prendre avec lui ses enfants, ses disciples, ceux qui sont liés à son âme, pour les élever vers des sommets de proximité divine inaccessibles auparavant. La joie du Youd Chevat est donc une joie sérieuse, profonde : celle de savoir que nous ne sommes pas orphelins, mais portés par un souffle qui nous dépasse.

« Bati Legani » : Le Monde n’est pas une Jungle
Au cœur de cette célébration réside le testament spirituel du Rabbi précédent, le Maamar « Bati Legani » (« Je suis venu dans Mon jardin »). Ce texte, que le Rabbi a commenté et décortiqué année après année comme on polit un joyau aux mille facettes, constitue la boussole absolue de notre génération.
Le Rav Chmouel Bitton a martelé ce concept révolutionnaire : contrairement aux apparences trompeuses de notre époque, ce monde n’est pas une jungle hostile. Face aux défis de la modernité, à l’omniprésence des écrans, à la confusion des valeurs et au pessimisme ambiant, le ‘Hassid possède une arme secrète : sa perception de la réalité.
Le Créateur témoigne dans le Cantique des Cantiques : « Je suis venu dans Mon jardin ». Pas n’importe quel jardin, mais « Ganoni », Sa chambre nuptiale, Son lieu de prédilection. Le monde matériel, avec toute sa lourdeur, est l’endroit précis où l’Essence divine désire résider. Notre mission n’est pas de fuir cette réalité, mais de la cultiver, de tailler les ronces pour révéler la splendeur sous-jacente. Chaque acte de bonté, chaque Mitsva, révèle que la terre sur laquelle nous marchons est une terre sainte.

Le Diamant dans la Boue : Une Pédagogie de la Confiance
Dans une époque où la jeunesse est souvent incomprise, voire jugée sévèrement, le Rav Chmouel Bitton a délivré un message d’espoir foudroyant, directement puisé à la source des enseignements du Rabbi. « Le Roi des rois a confiance en toi. » Cette phrase est la clé de voûte de toute éducation et de toute reconstruction personnelle.
Le Rabbi nous apprend à dissocier l’acte de l’essence. Un Juif peut trébucher, il peut tomber, il peut même s’enfoncer dans la « boue » des fautes et des erreurs. Mais cette boue reste extérieure. À l’intérieur, l’âme demeure un diamant pur, inaltérable, que rien ne peut souiller. Le rôle de l’éducateur, le rôle du parent, et notre rôle vis-à-vis de nous-mêmes, n’est pas de condamner la saleté, mais de croire en l’éclat du diamant qui sommeille en dessous.
Le Rav Bitton a souligné avec force : « Là où le monde voit un cas désespéré, le Rabbi voit un géant spirituel en devenir. » Cette confiance n’est pas naïve ; elle est prophétique. Elle donne à l’être humain la force de se relever, de se nettoyer et de briller à nouveau.

La Vision Prophétique : L’Histoire de Sarcelles
Pour illustrer cette vision qui transcende le temps, le Rav Chmouel Bitton a partagé un souvenir personnel poignant, lié à l’histoire de sa propre famille et des institutions Habad de Sarcelles.
En 5751 (1990), son père présenta au Rabbi une maquette architecturale d’un projet de crèche. Le Rabbi, observant le plan, posa trois questions qui semblaient alors déconnectées de la réalité immédiate : « Est-ce un Beth Habad ? », « Est-ce un jardin d’enfants ? », « Est-ce une école ? ». À cet instant précis, il n’y avait qu’une crèche. Le père du Rav Chmouel Bitton, tremblant d’émotion, ne put répondre.
Mais les années ont parlé. À travers des circonstances improbables, des expulsions, des déménagements et des opportunités soudaines, chaque question du Rabbi est devenue une réalité de briques et de mortier. Là où l’œil humain voyait une simple crèche, le Rabbi voyait déjà le campus éducatif complet qui existe aujourd’hui. Cette anecdote n’est pas seulement une histoire du passé ; elle est la preuve vivante que lorsque le Rabbi pose son regard sur nous, il ne voit pas nos limites actuelles, mais notre potentiel futur entièrement réalisé.

La Corde et le Puits : L’Art de l’Attachement
Comment alors naviguer dans ce monde sans s’y perdre ? Le Rav Chmouel Bitton a conclu par une métaphore saisissante. Nous sommes comme des hommes descendant dans un puits profond pour y chercher des trésors. La boue est glissante, l’obscurité est menaçante. Nul ne peut remonter seul de sa propre prison.
La condition <i>sine qua non</i> pour réussir cette descente périlleuse est d’être attaché. Le Rabbi est le « poteau » inébranlable, planté solidement à l’extérieur du puits, dans la clarté divine. Notre lien avec lui – l’étude de ses enseignements, l’accomplissement de ses directives (les Takanot), l’amour qu’on lui porte – est la corde. Tant que nous tenons fermement cette corde, nous pouvons descendre au plus profond du monde pour y élever les étincelles, sans jamais craindre d’être engloutis.
Conclusion : Ouvrez les Seaux !
Ce Farbrenguen du Youd Chevat ne fut pas un simple discours, mais un appel à l’action. Le temps n’est plus aux demi-mesures. Le Rav Chmouel Bitton nous a exhortés à ne pas nous contenter de tendre un petit verre pour recevoir les bénédictions divines, mais à « ouvrir les seaux ».
L’héritage du Youd Chevat, c’est cette certitude joyeuse que le monde est le jardin de D.ieu, que notre âme est un diamant éternel, et que nous sommes guidés, à chaque pas, par un Berger fidèle qui n’a jamais abandonné son troupeau. À nous, désormais, de transformer cette inspiration en actes concrets, pour faire de ce monde, ici et maintenant, la demeure visible du Divin.
Le’haïm !



























