Le 10 Chevat 5711 (1951), le Rabbi acceptait officiellement la direction du mouvement Habad-Loubavitch, un an jour pour jour après le décès de son beau-père, le précédent Rabbi. Pour marquer le début de cette ère nouvelle, il prononça un « mot d’ordre » fondateur qui allait redéfinir le visage du judaïsme contemporain. Ce message, articulé autour d’un triptyque indissociable — l’amour de D.ieu, de la Torah et d’Israël — résonne aujourd’hui encore avec une force intacte dans des milliers de communautés à travers le monde.
Rav Asher Farkash
Une attente longue d’un an, une foule immense dans les rues de New York
L’accession du Rabbi à la tête du mouvement ne s’accomplit pas sans supplications. Durant toute une année — longue, douloureuse, chargée d’incertitude — les ‘Hassidim n’avaient cessé d’écrire, d’implorer, de prier pour qu’il accepte de prendre la relève de son beau-père. Ce n’est que le jour anniversaire de la disparition du précédent Rabbi, face à une synagogue comble où l’émotion le disputait à l’espérance — une foule immense débordant jusque dans les rues glaciales de New York — qu’il consentit enfin à assumer ce rôle de guide.
Pour inaugurer cette nouvelle époque, le Rabbi s’inspira d’une coutume américaine : aux États-Unis, lorsqu’une nouvelle administration entre en fonction, il est d’usage de l’inaugurer par un slogan percutant, une devise résumant la vision à venir. Fidèle à sa capacité unique d’élever les concepts profanes pour en extraire l’étincelle divine, le Rabbi adopta cette pratique. Il allait, lui aussi, doter sa direction spirituelle d’un mot d’ordre — non pas pour gouverner un pays, mais pour transformer les âmes.
Le triptyque du Baal Chem Tov : une révolution spirituelle en trois mots
Ce mot d’ordre n’était pas une simple formule rhétorique. Il constituait la réaffirmation vibrante de la philosophie originelle du Baal Chem Tov, père fondateur du ‘hassidisme. Le Rabbi déclara que toute l’essence de la vie juive et le but ultime de notre génération devaient reposer sur un triptyque fondamental : Ahavat Hachem (l’amour de D.ieu), Ahavat Torah (l’amour de la Torah) et Ahavat Israël (l’amour de son prochain).
La véritable révolution de ce message réside dans l’interdépendance absolue de ces trois amours. Le Rabbi expliqua avec maestria qu’ils ne constituent en réalité qu’une seule et même essence indivisible. Il est utopique de prétendre à la perfection dans l’un de ces domaines si les autres sont relégués au second plan. Un homme qui étudie les textes sacrés avec assiduité et accomplit les commandements divins avec rigueur, mais qui reste de marbre face à la détresse d’un autre Juif, possède un amour de D.ieu intrinsèquement incomplet. Inversement, celui qui déborde d’altruisme et d’amour pour son prochain, mais qui manque de ferveur spirituelle, trouvera dans cet amour fraternel le tremplin naturel pour s’élever, in fine, vers l’amour du Créateur et de Sa sagesse.
L’Admour Hazaken — le premier Rabbi de Habad — l’enseignait déjà avec une clarté lumineuse : l’amour du prochain est l’expression la plus pure et la plus haute de l’amour de D.ieu. Pourquoi ? Parce que le summum de l’amour consiste à chérir ce que l’être aimé chérit par-dessus tout. D.ieu aimant chaque Juif de manière inconditionnelle, aimer un autre être humain revient, dans son essence même, à aimer D.ieu Lui-même.
Le Rabbi, incarnation vivante de son propre enseignement
Il est une chose de formuler un idéal philosophique, c’en est une autre de l’incarner à chaque instant de son existence. Le Rabbi ne s’est pas contenté de prêcher ce triptyque : il en a été l’illustration la plus vivante.
Dans l’Ahavat Hachem, sa dimension verticale, c’est une prière fervente, une dvekout — une fusion spirituelle totale —, une annulation absolue de l’ego devant la grandeur majestueuse du Créateur que l’on percevait chez lui. Dans l’Ahavat Torah, sa dimension intellectuelle, c’est une étude passionnée, une joie palpable dans l’apprentissage, décortiquant chaque lettre comme un joyau inestimable. Et dans l’Ahavat Israël, sa dimension horizontale, c’est une empathie infinie, un refus catégorique du jugement, une volonté inébranlable de soutenir et de rapprocher chaque individu avec chaleur.
Ceux qui ont eu l’immense privilège d’assister à ses Farbrenguen se souviennent de la passion brûlante qui l’animait. Lorsqu’il abordait un texte, il le faisait avec l’enthousiasme d’un enfant retrouvant son père après une longue séparation. Dans la prière, sa concentration était telle qu’elle se manifestait parfois par des larmes de pure ferveur. Et dans ses discours, il cherchait inlassablement, dans chaque recoin de la Torah, une leçon sur la manière de tendre la main à l’autre.
La « ‘Havivouta » du Zohar : quand l’amour devient un paradigme cosmique
Pour approfondir cette dynamique d’amour absolu, l’enseignement s’appuie sur la sagesse mystique du Zohar. Lors de la révélation au mont Sinaï — célébrée à Chavouot — le sentiment prédominant au sein du peuple hébreu était la crainte respectueuse, la yira, face à la puissance inouïe du Divin. Cependant, des siècles plus tard, lorsque Rabbi Chimon Bar Yo’haï rassembla ses disciples pour leur dévoiler les secrets les plus profonds de l’univers — dans la partie du Zohar appelée Idra Rabba — il instaura un paradigme radicalement nouveau. Refusant de se positionner en maître distant, il désigna ses élèves comme des « amis » , créant ainsi une atmosphère de ‘Havivouta : une profonde affection, une intimité et une fraternité indéfectibles.
Ce lien d’amour réciproque est magnifiquement illustré par un Midrach évoquant trois couronnes. Le peuple offre à D.ieu une couronne forgée par son dévouement spirituel — « Tu aimeras l’Éternel ton D.ieu ». En retour, le Créateur dépose affectueusement deux couronnes sur la tête de Ses enfants : l’une symbolisant l’action (naassé, la pratique de la bonté), l’autre la compréhension (nichma, l’étude de la Torah). Ces échanges célestes illustrent une symbiose parfaite entre le divin et le terrestre, propulsée uniquement par la force motrice de l’amour mutuel.
Un héritage éternel pour des milliers de communautés
Le mot d’ordre prononcé par le Rabbi n’était pas voué à s’estomper sous le poids des années. Il constitue aujourd’hui encore la boussole spirituelle de milliers de communautés à travers le globe. En fusionnant l’amour de D.ieu, de la Torah et d’Israël en un faisceau unique, inextinguible et radieux, le Rabbi a offert au monde une méthode infaillible pour dissiper les ténèbres de l’exil et de la division. C’est par cette triple affection, vécue au quotidien avec authenticité et passion, que l’humanité trace son chemin vers l’harmonie absolue et la rédemption finale.








