Le 8 Sivan 5632 (1872), la bourgade de Loubavitch fut le théâtre d’un mariage hors du commun : celui de Devorah Leah, fille du Rabbi Maharach, quatrième Rabbi de Loubavitch. Bien plus qu’une fête familiale, cette union se transforma en un sommet de révélation spirituelle, marqué par une générosité intellectuelle sans précédent. Six Maamarim — discours ‘hassidiques d’une profondeur abyssale — y furent prononcés, ancrant la lumière de Chavouot dans la création d’un nouveau foyer juif.

 

 

La cour du Rabbi Maharach : un flambeau en pleine ardeur

Pour saisir la portée de cet événement, il faut se replonger dans l’atmosphère de Loubavitch en 1872. Le Rabbi Maharach, quatrième Rabbi de Loubavitch, présidait alors aux destinées du mouvement avec une autorité tranquille et une vision pénétrante. Connu pour son approche résolument offensive face aux obstacles de l’existence, illustrée par sa célèbre maxime Le’hat’hila Ariber — « surmonter en passant directement par-dessus » —, il était également un orateur prolifique et un penseur d’une profondeur exceptionnelle.

Le mariage de sa fille Devorah Leah revêtait une charge symbolique particulière : elle portait le prénom de la fille de l’Alter Rabbi, fondateur du mouvement Loubavitch, ce qui faisait de cette union un événement chargé de mémoire dynastique et d’émotion collective. Le marié, Rav Moché Leib Ginzburg — connu sous le nom de Rav Moché Aryé Leib, fils de Rabbi Avraham Zalman, originaire de Vitebsk —, était reconnu pour sa piété et son érudition. Ensemble, ils allaient former un foyer édifié sur les piliers de la Torah et de la ‘Hassidout.

L’invitation du Rabbi Maharach : une lettre empreinte de gratitude

À l’occasion de ce mariage, le Rabbi Maharach adressa à ses ‘Hassidim une invitation dont le texte, conservé dans les Iguerot Kodech (page 10), respire à la fois la reconnaissance et la joie sincère d’un père comblé. Il y écrivit en ces termes : « Le Tout-Puissant m’a accordé le mérite de marier ma fille avec le Rav Moché Aryé Leib, fils d’un homme aisé et bien connu, Rabbi Avraham Zalman. La date du mariage a été fixée, avec l’aide de D.ieu, au vendredi, Issrou ‘Hag de la fête de Chavouot. Que D.ieu réjouisse les mariés et comble tous vos besoins, matériels et spirituels. » Il signa : « Votre ami, qui souhaite votre bien, de tout son cœur et de toute son âme — Chemouel. »

Cette lettre, d’une sobriété touchante, révèle la dimension humaine du Rabbi : derrière le maître spirituel au rayonnement immense se cache un père reconnaissant envers D.ieu, soucieux du bonheur de sa fille et de ses ‘Hassidim.

Un mariage ‘hassidique : bien plus qu’une célébration humaine

Dans la tradition ‘hassidique, un mariage — ‘Hassouna — n’est pas seulement l’union de deux âmes ; c’est un événement cosmique où des flux de bénédictions et de révélations divines descendent dans le monde. Le point culminant de cette révélation est ordinairement le Maamar, discours ‘hassidique prononcé par le Rabbi, qui relie les concepts kabbalistiques de l’union conjugale aux mystères de la Divinité.

Ce qui a rendu le mariage de Devorah Leah immortel dans les annales de Loubavitch, c’est précisément la générosité spirituelle extraordinaire dont fit preuve le Rabbi Maharach lors de ces journées de joie.

Six discours pour sept jours de fête

Habituellement, un Rabbi prononce un, voire deux Maamarim à l’occasion d’un mariage. Or, pour l’union de sa fille bien-aimée, le Rabbi Maharach dévoila six discours ‘hassidiques d’une rare profondeur : le premier lors du repas de noces lui-même, puis cinq autres tout au long des jours de Sheva Bra’hot — les sept jours de bénédictions qui suivent la cérémonie nuptiale.

Ces Maamarim ne se contentaient pas d’apporter des bénédictions aux jeunes époux ; ils constituaient une véritable série d’enseignements explorant les dynamiques mystiques de l’amour divin, de l’union spirituelle — les Yi’houdim — et de la relation entre D.ieu, le Fiancé céleste, et le peuple d’Israël, la Fiancée éternelle.

La symbolique du 8 Sivan : dans le sillage du Sinaï

Il n’est pas anodin que cet événement ait eu lieu le 8 Sivan 5632 (1872). Ce jour se situe immédiatement après la fête de Chavouot, qui célèbre le don de la Torah au peuple d’Israël le 6 Sivan. Dans la pensée juive, Chavouot est considéré comme le « mariage » historique entre D.ieu et Son peuple au pied du Mont Sinaï.

Célébrer une union humaine juste après cette date fondatrice, et l’accompagner d’un torrent d’enseignements toraniques inédits, souligne une continuité magnifique et délibérée. Les six discours du Rabbi Maharach ont agi comme un prolongement direct de la révélation du Sinaï, transposant la lumière de Chavouot dans le quotidien d’un foyer nouveau, inscrivant l’éternel dans le concret.

Une enfance précoce : l’intelligence de Devorah Leah racontée par le Rabbi Rayats

La Rabbanite Devorah Leah ne se distinguait pas seulement par sa naissance illustre. Le Rabbi Rayats — le sixième Rabbi de Loubavitch — a rapporté dans le Sefer Hasi’hot 5700 (page 71) un souvenir d’enfance révélateur de son caractère exceptionnel.

Lors du repas du dernier jour de Pessa’h, alors que la famille était réunie autour de la table du Rabbi Maharach, le jeune Rabbi Rayats posa à son père une question : pourquoi le dernier jour de Pessa’h est-il un jour de fête ? Son père se tourna vers son frère aîné Zalman Aharon pour lui soumettre la question — mais celui-ci admit ne pas pouvoir répondre. C’est alors que Devorah Leah, assise aux côtés de sa mère, se leva et demanda à prendre la parole. Elle expliqua avec une clarté et une maturité saisissantes : « Lorsque les Juifs respectent les sept jours de Pessa’h conformément à la Hala’ha, en se gardant de consommer la moindre parcelle de ‘Hamets, ils font du dernier jour une fête — car ils sont heureux d’avoir traversé ces jours en observant tous les interdits, sans commettre la faute particulièrement grave qu’est celle de consommer du ‘Hamets à Pessa’h. »

Son père l’écouta et, visiblement satisfait, s’exclama : « Devorah Leah, tu es intelligente ! » Après le repas, la famille se rendit chez le grand-père, le Tséma’h Tsédek, qui, à qui l’on rapporta les paroles de la petite-fille, répondit sobrement : « C’est une explication parfaitement logique. »

Une source vivante de la tradition : la visite à Vitebsk

Le Rabbi Rayats rapporte également, dans les Likouteï Dibourim (page 232), le souvenir d’une visite qu’il effectua à Vitebsk le dimanche 16 Mena’hem Av 5656 (1896), où il séjourna dix jours comme hôte de son oncle, le Razah, et de sa tante, la Rabbanite Devorah Leah. Il décrit avec émotion combien cette femme constituait à elle seule un trésor vivant de la mémoire hassidique : elle se souvenait parfaitement de sa grand-mère ‘Haya Moussya, épouse du Tséma’h Tsédek, qui lui avait elle-même transmis de nombreux récits — des témoignages directs, mais aussi des souvenirs hérités de sa propre grand-mère, la Rabbanite Sterna, épouse de l’Admour Hazaken, fondateur de Loubavitch. Le Rabbi Rayats conclut en disant que cette visite lui avait permis de « découvrir une source nouvelle de passionnantes histoires » grâce à sa tante Devorah Leah.

Le courage face au deuil : soixante-douze heures face au mur

À l’occasion du 13 Tichri 5712 (1951), le Rabbi évoqua un autre trait, bouleversant celui-là, du caractère de la Rabbanite Devorah Leah. Lorsqu’elle apprit le décès de son père, le Rabbi Maharach, elle se tourna vers le mur et demeura dans cette position pendant soixante-douze heures consécutives, sans conscience de ce qui se passait autour d’elle, sans entendre aucune voix. Cette prostration totale face à la perte de son père, le Rabbi qu’elle aimait, restera dans les annales hassidiques comme l’un des exemples les plus poignants de l’amour d’une fille pour son père spirituel et charnel.

Un héritage vivant pour les étudiants de la ‘Hassidout

Aujourd’hui encore, l’étude des Maamarim prononcés par le Rabbi Maharach lors de ces journées de joie demeure une tradition précieuse pour les étudiants de la ‘Hassidout à travers le monde. Ils y puisent une compréhension kabbalistique du mariage juif — le rôle du mari et de la femme dans la construction de l’espace sacré du foyer —, ainsi qu’une inspiration intemporelle sur la capacité de transformer une célébration matérielle en un réceptacle pour la plus haute sagesse divine. Ces textes rappellent également le lien profond qui unissait le Rabbi à sa fille et à ses ‘Hassidim, manifesté par ce don inestimable de la sagesse au cœur même de la fête.

Le 8 Sivan 5632 (1872) reste ainsi gravé comme un sommet de lumière dans l’histoire de Loubavitch. Il nous rappelle que dans la ‘Hassidout, la véritable joie — la Sim’ha authentique — est celle qui parvient à unir le ciel et la terre, transformant une fête de famille en un héritage éternel pour l’ensemble du peuple juif.
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