L’Association des amis et anciens élèves de l’école Pinson de Tunis a réuni, à la synagogue de Neuilly, une assemblée nombreuse et émue pour les Chlochim de la Rabbanite Ra’hel Pinson a’h, épouse du Rav Nissan Pinson zal, Chalia’h du Rabbi en Tunisie. Tout au long de la soirée, les témoignages se sont succédé, révélant l’empreinte profonde laissée par cette grande dame sur des générations entières de familles juives de Tunisie et du Maroc. Car la Rabbanite Ra’hel Pinson ne fut pas seulement la compagne d’un Chalia’h : le Rabbi lui-même la reconnut, dans une lettre officielle, comme « Chlou’ha à part entière ».

 

 

Une soirée de mémoire et de gratitude à Neuilly

Le 17 Adar 5786 (mars 2026), l’Association des amis et anciens élèves de l’école Pinson de Tunis organisait, à la synagogue de Neuilly, une cérémonie en l’honneur des Chlochim de la Rabbanite Ra’hel Pinson a’h. La salle, comble, rassemblait des hommes et des femmes venus de toute la France, unis par la reconnaissance et le souvenir. Parmi eux, le président de l’association, dont le dévouement fut salué avec chaleur par l’ensemble des orateurs. Plusieurs témoignages d’une rare intensité ont retracé l’œuvre accomplie par cette femme d’exception, ses qualités humaines, et l’héritage spirituel qu’elle laisse à ceux qu’elle a touchés, parfois d’un seul mot, parfois d’un simple regard bienveillant.

L’éducation comme vocation : l’exemple vivant du Rav Pinson

Le Rav Lévi Azimov de Neuilly a rendu hommage au président de l’association en soulignant que sa personnalité même témoigne de la puissance de l’éducation reçue auprès du Rav Pinson et de la Rabbanite. Il a rappelé un souvenir d’enfance resté gravé dans sa mémoire : un matin où il manquait un homme pour compléter le Minyan, le Rav Pinson était parti le chercher à travers les rues du quartier. L’enfant, alors âgé de treize ou quatorze ans, l’avait suivi ; il se souvient encore comment le Rav, marchant vite sur les pavés, saignait des pieds. Ce sacrifice discret, accompli sans un mot de plainte, avait marqué l’enfant pour la vie.

Car enseigner est une chose, mais imprimer dans le cœur d’un enfant une image qu’il portera toute son existence, c’est là la véritable éducation. Quelques années plus tard, cet enfant devenu homme portait à son tour une communauté, développait une école, fondait six offices dans une même ville — toute cette œuvre ayant germé, en germe, dans cet instant de sacrifice aperçu dans une rue de Tunis. L’orateur conclut en soulignant que le Rabbi, par ses Chlou’him déployés à travers le monde, a sauvé toute une génération et l’a préparée à l’avènement du Machia’h.

« C’est grâce à Madame Pinson que je suis devenu ‘Hassid » — témoignage de Shimon Samama

Le Rav Shimon Samama de Strasbourg a livré un témoignage saisissant sur la manière dont la Rabbanite Ra’hel Pinson avait changé le cours de sa vie, sans jamais lui donner le moindre cours de ‘Hassidout. Étudiant à Tunis dans les années soixante, il souhaitait apprendre l’hébreu afin de pouvoir rejoindre une grande école d’ingénieurs en Israël. Il se rendit à l’école Pinson, où une rencontre fortuite — « il n’y a pas de hasard », précisa-t-il — allait tout bouleverser.

Ce jour-là, la Rabbanite passait dans les couloirs, chose inhabituelle dans cet endroit que les femmes ne fréquentaient guère. Apprenant le projet du jeune homme, elle lui dit très doucement : « Monsieur Samama, gardez cette adresse : le 44, rue Vieille-du-Temple, à Paris. Là-bas, vous apprendrez l’hébreu. » Avec un sourire et une extrême gentillesse, elle lui glissa le papier. Il n’y avait rien à refuser à une telle bienveillance. « C’est très important, la gentillesse, dit-il. Quand quelqu’un est gentil, le message passe. »

Quelques mois plus tard, à Paris, Le Rav Shimon Samama se rendit d’abord à l’Agence juive — les cours ne commençant qu’en décembre — puis, têtu comme il l’était, se souvint du papier dans sa poche. Il se présenta au 44 de la rue Vieille-du-Temple, qui était en réalité un centre Loubavitch, où il rencontra le Rav Azimov. Ce dernier, avec la même patience bienveillante, lui traduisit son journal d’hébreu pour débutants. De fil en aiguille, on lui proposa d’étudier la ‘Hassidout. Il résista d’abord : « Je ne veux pas devenir un ‘Hassid. » On lui proposa alors d’apprendre un Ma’amar en même temps que l’hébreu. Ce premier Ma’amar fut une révélation. « La ‘Hassidout, dit-il, ce fut pour moi le coup de foudre. »

Il se rendit ensuite à la Yechiva de Brunoy. Il ne comprenait encore pas le yiddish, mais l’atmosphère l’enveloppa tout entier : les Farbrenguen du Rav Nissan Pinson, le Rav Yossef Matusof enseignant la Guemara, le mashké distribué en petites quantités, les pommes découpées et partagées à la ronde, les chants collectifs, et cette présence inexplicable d’un monde au-delà du monde. « Je me disais : ici, on n’est pas sur terre, on est dans un autre univers.»

L’été venu, il retrouvait Tunis, où son père possédait une maison non loin de celle du Rav Pinson. C’est ainsi que se nouèrent des années de cours estivaux, de Guemara et de Tanya, dans la chaleur accablante du sirocco. Le Rav Pinson ne retirait jamais sa veste ni son chapeau, malgré la sueur qui ruisselait de son front. Puis il fermait les persiennes, prenait un verre de thé brûlant — « car ce qui est plus chaud que la chaleur extérieure rafraîchit », expliquait-il — et le cours, qui durait une heure et demie, passait en cinq minutes tant la profondeur du maître captivait ses auditeurs.

Après son mariage, en 1973, Le Rav Shimon Samama continua ces étés d’étude avec le Rav Pinson. Il se souvient notamment d’un été extraordinaire durant lequel ils étudièrent ensemble le Kountress HaAvoda, ce traité indispensable pour comprendre la ‘Hassidout dans sa dimension spirituelle — « non comme des tranches de confiture empilées, mais comme des réalités que seul un esprit spirituel peut appréhender ». Sa femme et la Rabbanite Ra’hel entretenaient de leur côté de profondes conversations. Ces liens tissés été après été permirent au Rav Shimon Samama de devenir, avec l’aide de D.ieu, Chalia’h du Rabbi. « Tout ce que j’ai appris des cours de Tanya du Rav Pinson m’a énormément servi. C’est par la rencontre les familles Pinson, Azimov, Matusof — comme les facettes d’un même diamant — que l’on comprend comment enseigner aux autres avec gentillesse, respect et amour. »

Un miracle médical et les mots qui redonnent la force

Le Rav Hattab a rapporté un événement personnel qui illustre le soutien sans faille que la Rabbanite Ra’hel Pinson apportait aux familles dans l’épreuve. Frappé d’une grave maladie — une rate qui avait atteint sept kilos et durci comme de la pierre —, il attendit plusieurs semaines les résultats d’examens déterminants. À son retour chez le médecin, ce dernier l’accueillit avec ces mots : « Monsieur, on va danser — vous n’avez pas la maladie ! » Un test au mercure confirma ensuite l’absence totale de traces de la maladie, laissant les médecins eux-mêmes perplexes devant ce qu’ils ne pouvaient qu’appeler une main céleste.

Durant toute cette période d’angoisse, c’est la Rabbanite qui avait soutenu sa mère. « Elle parlait à ma mère, et elle savait trouver les mots pour redonner la force et le courage. C’était quelque chose de vraiment très important. »

Une ‘Hassida issue de Leningrad — la mémoire d’une mère

Le Rav Chmouel Pinson de Bruxelles prit ensuite la parole pour évoquer le souvenir de sa mère et les racines profondes de sa ‘Hassidout. La Rabbanite Ra’hel avait grandi dans une maison profondément loubavitcher à Leningrad, en Russie, où son propre père, le Rav Its’hak Raskin, fut arrêté et fusillé sur ordre de Staline. Dans cette maison traversée par la persécution, avaient résonné les voix de grands ‘Hassidim, des Farbrenguen clandestins tenus dans le secret, la lumière de la Torah défiant la barbarie soviétique. La Rabbanite fut imprégnée de ce sentiment ‘hassidique dès l’enfance.

Il se souvient d’un Chabbat de son enfance : son père, rentré de la Yechiva après le Minyan du matin, continuait de prier seul jusqu’à deux ou trois heures de l’après-midi, chantant et pleurant dans sa prière. Assis auprès de sa mère dans une pièce voisine, l’enfant entendait ce chant. Sa mère lui prit la main et lui dit : « Écoute bien comment papa chante. Écoute avec tout son cœur, avec toute sa foi. » Ce geste simple, cette transmission silencieuse — c’était cela aussi la ‘Hassidout. La Rabbanite possédait ce don rare de faire passer la flamme intérieure sans discours, en montrant simplement ce qui compte. Elle souhaitait que ses enfants héritent de cet amour pour la Torah et le ‘Hassid.

Il rappela ensuite que ses parents avaient été envoyés au Maroc avant de venir en Tunisie en 1960, où ils travaillèrent aux côtés du Chalia’h Rav Azimov. C’est dans ce contexte qu’il présenta le Rav Matusof de Toulouse, venu spécialement pour la soirée.

Souvenirs d’enfance au Maroc : le témoignage du Rav Matusof de Toulouse

Le Rav Yossef Itshak Matusof de Toulouse, Chalia’h du Rabbi à Toulouse, prit la parole avec une émotion visible. Il rappela que sa famille et la famille Pinson avaient partagé la même grande villa au Maroc — sa famille occupant le premier étage, les Pinson le second. Leurs enfants grandissaient ensemble, jouaient dans l’entrée, dévalaient les rambardes des escaliers, inventaient des jeux qui sont restés gravés dans leurs mémoires.

Son père était un homme réservé, plus introverti, qui priait à la Yechiva le Chabbat. Sa mère, elle, entretint une correspondance régulière avec la Rabbanite Ra’hel Pinson pendant de nombreuses années, maintenant vivant le lien entre les deux familles. Ce lien finit par se concrétiser de la plus belle des manières : un mariage unit les deux familles, rendant indissolubles des liens déjà si étroits. Il se souvient même d’un mariage célébré à Nice : au moment de choisir qui signerait la Kétouba, son père estima que le Rav Nissan Pinson lui-même ne devrait pas signer, tant les deux familles étaient devenues proches — presque de la même famille. Ces souvenirs d’enfants, conclut-il en rejoignant les propos de Shimon Samama, « forment l’enfant et forment l’adulte qu’il deviendra. »

Le Rav Matusof évoqua également la douleur qu’avait ressentie la Rabbanite lors du décès de sa propre mère. « La première fois que je l’ai revue après, elle pleurait. » Il termina en soulignant l’extraordinaire portée historique de la mission des Chlou’him des premières heures : « On parle ici de 1951, 1953, 1960. Ces hommes et ces femmes venaient d’années de Russie soviétique, de prison, de Sibérie, d’exil, et ils allaient porter la parole du Rabbi dans des pays comme le Maroc et la Tunisie, chargés de Judaïsme mais éloignés de la ‘Hassidout. C’est quelque chose qui doit encore nous interpeller aujourd’hui. »

La Rabbanite Ra’hel Pinson : Chalia’h à part entière, reconnue par le Rabbi

Le Rav Yossef Ithak Pinson de Nice remercia chaleureusement tous les présents et rappela la qualité la plus remarquable de sa mère : son influence ne s’est pas arrêtée avec sa vie physique — elle continue de rayonner à travers des centaines, voire des milliers d’élèves dispersés dans le monde entier. Il mentionna avec tendresse un ami cher, David, que sa mère appelait « comme un fils, comme ton frère », et dont elle tutoyait affectueusement les quelques mots d’arabe qu’elle avait appris pour lui.

Il révéla ensuite le cœur de son témoignage : la reconnaissance officielle par le Rabbi de la Rabbanite comme Chalia’h à part entière. Dans les années soixante, lorsque ses parents — d’abord envoyés au Maroc, puis en Tunisie — demandèrent la nationalité américaine, le mouvement Habad, reconnu comme organisation américaine, put fournir une lettre attestant des années de mission. Mais l’ambassade américaine à Tunis fit remarquer que la lettre était établie au nom du seul Rav Pinson : son épouse ne travaillait pas elle-même, elle l’accompagnait simplement. La famille contacta alors le secrétariat du Rabbi pour obtenir une lettre au nom de la Rabbanite. La réponse fut : « Jamais nous n’avons rédigé une telle lettre pour une femme déléguée du mouvement. Je dois en référer au Rabbi. » Quelques heures plus tard, la réponse du Rabbi arriva : « Bien sûr qu’elle est Chalia’h à part entière. »

« Je pense que ce fut là, dit l’orateur, la première fois que le Rabbi reconnaissait officiellement une femme comme Chalia’h à part entière — non comme l’auxiliaire de son mari, mais en tant que telle. Toute sa vie, toute son aspiration furent d’être sur ce chemin, et de voir ses enfants le poursuivre à leur tour. »

L’étude des Michnayot, les 310 mondes et la clôture en Chalom

La soirée se conclut par l’étude des Michnayot selon la tradition, chaque membre de la famille ayant pris en charge un traité des six ordres de la Michna. L’orateur partagea une réflexion sur la Michna finale, qui promet à chaque juste un héritage de 310 mondes — nombre correspondant à la valeur numérique du mot « yi » (י), « mon bien ». Ces 310 mondes, expliqua-t-il, représentent les cent Sefirot de chacun des trois mondes supérieurs, auxquelles s’ajoutent les dix Sefirot du monde divin le plus élevé. Avec la venue du Machia’h, cette promesse se réalisera non seulement dans le domaine spirituel, mais dans le monde matériel lui-même : chacun jouira de ces mondes pleinement, dans une existence à la fois spirituelle et matérielle.

La Michna se referme sur le Chalom — la paix —, réceptacle de toutes les bénédictions. Comme la pluie qui tombe sur une terre non labourée ne fait rien pousser, la bénédiction divine requiert un réceptacle pour s’y déposer. Ce réceptacle, c’est la Torah, et la Torah, c’est le Chalom. C’est en envoyant des Chlou’him pour diffuser la Torah dans tous les pays, dans tous les foyers, que le Rabbi a préparé ce réceptacle pour l’humanité tout entière. Que le souvenir de la Rabbanite Ra’hel Pinson a’h soit une bénédiction éternelle, et que nous méritions très prochainement de nous retrouver tous ensemble, avec le Rabbi à notre tête.e tête.