À l’occasion de l’anniversaire de la Rebbetzin Haya Mouchka, Esther Sternberg, directrice de la Shabbos Candle Campaign et résidente de Crown Heights, partage ses souvenirs précieux sur cette femme d’exception. Ayant grandi dans l’entourage du Rabbi et de la Rebbetzin, elle nous offre un regard unique sur la Rebbetzin que si peu ont eu la chance de rencontrer. Un témoignage rare qui lève le voile sur l’héritage spirituel d’une femme qui a transformé des vies dans la discrétion.
Esther Sternberg a eu la grande chance de naître et de grandir à Crown Heights. Son père, le Rav Shneur Zalman Gourary, était proche du cinquième Rabbi de Loubavitch, Rabbi Chalom Dovber, ainsi que du Rabbi précédent, Rabbi Yossef Itshak Schneersohn, dès le moment où il est devenu Rabbi en 1920. Il entretenait également des liens étroits avec le Rabbi Menahem Mendel Schneerson dès son accession à cette fonction en 1951.
De la timidité au leadership
Fille d’une famille hassidique de septième génération, Esther Sternberg se décrit comme une enfant extrêmement timide et insécure. « C’est difficile de m’imaginer ainsi maintenant, » confie-t-elle, « mais je veux montrer à quel point le Rabbi a complètement transformé ma vie. »
Issue d’une lignée de fidèles Chabad remontant au premier Rabbi de Loubavitch, Esther grandissait dans un foyer où tout tournait autour des enseignements et des souhaits du Rabbi. Pourtant, malgré cet environnement stimulant, elle souffrait d’un manque de confiance en elle, se sentant toujours dans l’ombre de son frère aîné qu’elle considérait comme brillant.
À 16 ans et demi, après avoir obtenu son diplôme d’études secondaires plus tôt que prévu, son père organisa pour elle un voyage d’études en Israël. Avant son départ, lors d’une audience avec le Rabbi pour recevoir sa bénédiction, celui-ci lui demanda de modifier son itinéraire pour passer par la France. « Je veux que vous soyez mon émissaire à l’école de Brunoy, près de Paris, » lui dit-il, la chargeant de partager l’expérience de la communauté new-yorkaise avec les filles là-bas.
Cette demande semblait insurmontable pour la jeune fille timide. Comment pourrait-elle, avec son hébreu limité, communiquer avec des filles qui parlaient français et hébreu avec l’accent israélien ? Comment pourrait-elle représenter le Rabbi et parler devant des groupes, elle qui était si réservée ? Pourtant, le fait que le Rabbi l’ait choisie personnellement lui donna le courage d’accepter cette mission.
À son arrivée en France, elle fut accueillie par plus de 200 filles avec tant d’enthousiasme qu’elle fut submergée. « Je devais parler en hébreu, une langue que je maîtrisais à peine, » se souvient-elle. « Je me suis cassé les dents pour le parler, mais elles me comprenaient malgré toutes mes erreurs. » Les nuits entières passées à discuter avec ces jeunes filles avides d’en savoir plus sur la communauté du Rabbi améliorèrent rapidement son hébreu et, plus important encore, transformèrent sa personnalité.
« En étant l’émissaire du Rabbi et en passant du temps avec ces filles qui me voyaient comme quelqu’un d’important, j’ai perdu ma peur et mon insécurité. » Cette première mission fut le catalyseur d’une métamorphose profonde. La jeune fille timide commençait à se muer en une femme confiante, capable d’inspirer et de diriger les autres.
À son retour, le Rabbi continua de lui témoigner une confiance particulière, l’invitant personnellement à des événements généralement réservés aux hommes. Lors d’une distribution de gâteau au miel avant Yom Kippour, traditionnellement réservée aux chefs de famille masculins, le Rabbi insista pour qu’Esther vienne elle-même recevoir sa part. « J’ai dit que vous devriez venir vous-même, » lui dit-il avec un sourire chaleureux.
Ce geste de reconnaissance l’éleva à un statut différent et la motiva profondément. Elle commença à prendre l’initiative, organisant des groupes pour réaliser les missions suggérées par le Rabbi lors de ses discours publics. Si le Rabbi mentionnait l’importance d’aider les autres à allumer les bougies de Hanoukka, Esther mobilisait immédiatement des volontaires, insistant : « Nous devons le faire, le Rabbi le souhaite. »
Après son mariage, elle assuma immédiatement un rôle de leadership dans l’organisation des femmes, malgré son jeune âge. Le groupe était très diversifié, mais Esther, désormais animée par une confiance inébranlable, le dirigeait avec une vision claire, toujours guidée par les enseignements du Rabbi. Cette transformation radicale – de la timidité extrême au leadership affirmé – témoigne de l’influence profonde que le Rabbi pouvait avoir sur ceux qui l’entouraient, reconnaissant et cultivant des potentiels que les individus eux-mêmes ne soupçonnaient pas.
Une relation privilégiée avec la Rebbetzin
La famille d’Esther entretenait des liens étroits avec celle du Rabbi depuis des générations. « La Rebbetzin connaissait mon père depuis son enfance en Russie, » explique-t-elle. Cette proximité historique remontait à l’époque où le cinquième Rabbi vivait à Rostov, en Russie, où le père d’Esther avait grandi. Par ailleurs, la mère de son père était une amie proche de l’épouse du cinquième Rabbi, créant ainsi des liens familiaux qui transcendaient les simples relations communautaires.
Un cousin au premier degré du père d’Esther était même marié à la sœur aînée de la Rebbetzin, renforçant encore ces connections. À l’époque en Russie, de tels liens matrimoniaux créaient une sorte de cousinage étendu, rapprochant les familles comme si elles partageaient effectivement du sang.
Grâce à ces relations historiques, la Rebbetzin s’intéressait toujours vivement à la famille d’Esther, demandant régulièrement des nouvelles des enfants et de leurs activités. Elle portait une attention particulière à Esther, fille unique avec deux frères, sachant à quel point son père était fier d’elle.
Un épisode particulièrement marquant fut lorsque la Rebbetzin la choisit pour perpétuer certaines traditions matrimoniales de la famille du Rabbi. Alors qu’Esther se préparait à se marier, la Rebbetzin contacta ses parents, exprimant son souhait de lui transmettre certaines coutumes qu’elle avait elle-même observées et qui venaient des foyers des Rebbes précédents.
« Elle nous a convoqués, mes parents et moi, pour une réunion où elle m’a expliqué ces traditions, » raconte Esther. Le lendemain, dans un geste d’une intimité rare, la Rebbetzin invita la jeune fille seule chez elle pour lui montrer son album de mariage. « Je me souviens d’avoir été seule avec elle dans sa maison. J’étais tellement impressionnée d’être dans la maison du Rabbi sans mes parents. Mais elle était si gracieuse et si douce. »
La Rebbetzin lui montra ses trois robes de mariage différentes qu’elle avait portées lors de différentes parties de son mariage en Pologne : une robe en dentelle bleu clair pour la réception initiale, une en dentelle argentée pour la réception après la cérémonie, et une troisième en dentelle beige profond pour le repas qui commençait à minuit dans un grand hôtel du centre-ville. Elle expliqua également que son père ne lui avait pas permis de porter une robe blanche, car à cette époque, c’était une couleur portée par les non-juifs pour les mariages.
Puis, regardant Esther avec attention, la Rebbetzin fit une suggestion qui allait devenir une tradition familiale : « Je pense que vous seriez magnifique en rose glacé. » C’est ainsi qu’Esther se maria en rose, une couleur inhabituelle pour une mariée, mais qui créa une tradition que ses quatre filles poursuivirent également.
Lorsqu’on lui demande pourquoi elle pense avoir été choisie pour cet honneur parmi toutes les jeunes filles de Crown Heights, Esther répond humblement : « Je n’ai pas de réponse. Peut-être cherchait-elle une famille qui voudrait maintenir ces traditions, et elle savait que mon père le ferait. Si elle demandait quelque chose, nous le ferions. Nous l’avons fait, et nous continuons à le faire, et nos enfants suivent, et nos petits-enfants suivent. »
Cette transmission des traditions, ce lien spécial entre la Rebbetzin et Esther illustre comment, dans un monde en constante évolution, certaines coutumes et valeurs peuvent être préservées grâce à des relations personnelles significatives et à un choix délibéré de perpétuer un héritage culturel et spirituel.
Leçons de discrétion et d’humilité
La Rebbetzin était connue pour son extraordinaire humilité. « Elle était une femme qui ne voulait pas d’attention, » souligne Esther. « Elle était très simple dans sa propre vie et ne voulait pas d’adulation. C’est pourquoi si peu de gens l’ont jamais rencontrée. »
Bien qu’elle fût consciente de l’immense respect dont elle faisait l’objet en tant qu’épouse du Rabbi, figure centrale de la communauté Chabad mondiale, la Rebbetzin Haya Mouchka fuyait délibérément les projecteurs. Elle préférait rester chez elle ou se tenir dans les coulisses lors des événements, évitant d’être vue pour ne pas attirer l’attention et les hommages qu’elle savait qu’on lui rendrait.
« Elle savait que nous aurions fait n’importe quoi pour elle, nous nous serions agenouillés pour cirer ses chaussures, et pourtant elle n’aurait jamais voulu rien de tout cela, » explique Esther. Cette humilité authentique n’était pas feinte ou calculée, mais reflétait une profonde conviction que le service aux autres et le soutien à la mission de son mari étaient bien plus importants que toute reconnaissance personnelle.
Une anecdote révélatrice concerne un médecin de Floride, le Dr Schuster, qui apporta un panier de fruits exotiques en cadeau. Ce chirurgien plasticien, passionné par son jardin de fruits rares, était connu du Rabbi qui lui donnait toujours un dollar supplémentaire pour son jardin lors des distributions dominicales. Souhaitant exprimer sa gratitude, il décida d’apporter des fruits de son jardin au couple.
Lorsqu’il sonna à la porte, la Rebbetzin lui ouvrit et se présenta simplement comme « la femme de ménage. » Loin d’être offensée qu’il puisse la confondre avec le personnel de maison, elle saisit cette opportunité pour le mettre à l’aise. Elle l’invita à entrer et passa un long moment à discuter avec lui, lui posant des questions sur sa famille et écoutant attentivement sa suggestion d’inviter le couple en Floride, où ils pourraient profiter de la tranquillité de sa propriété entourée d’arbres.
Ce n’est qu’après son départ, lorsqu’il demanda à un voisin où ils avaient trouvé « une femme de ménage si charmante, » qu’il apprit la véritable identité de son hôtesse. Le hassid lui expliqua alors avec un sourire : « Oui, elle entretient la maison du Rabbi, elle est la femme de ménage. » La Rebbetzin avait délibérément choisi de ne pas révéler qui elle était, sachant que cela aurait intimidé son visiteur et l’aurait empêché de s’exprimer librement.
Cette approche réfléchie caractérisait également sa façon de rencontrer les futurs gendres d’Esther. Avant de recevoir chacun d’eux pour une bénédiction de mariage, la Rebbetzin demandait toujours un délai de deux semaines. Esther ne comprenait pas pourquoi jusqu’à ce qu’elle réalise que ce temps permettait à la Rebbetzin de se renseigner sur le jeune homme et sa famille.
« Elle s’adressait d’abord au marié parce qu’elle voulait le mettre à l’aise, » explique Esther. « Pour mon premier gendre, elle a immédiatement commencé à parler de son grand-père, disant ‘Je connaissais le père de votre grand-père.’ Elle avait fait des recherches pour pouvoir entamer une conversation qui le mettrait en confiance. » Une fois le jeune homme détendu, la Rebbetzin pouvait alors les inclure tous dans la conversation, partageant thé, gâteaux et fruits dans une atmosphère conviviale.
Cette capacité à anticiper l’inconfort des autres et à prendre des mesures discrètes pour les mettre à l’aise révèle une intelligence émotionnelle et une considération pour autrui qui dépassent largement les simples conventions sociales. La Rebbetzin ne se contentait pas d’être humble ; elle utilisait activement sa position pour faciliter les interactions, préférant toujours l’authenticité des relations à la reconnaissance de son statut.
L’appel inattendu
Un dimanche matin, environ 20 minutes après 8 heures, la Rebbetzin appela Esther Sternberg avec une requête inhabituelle : « Je suis vraiment désolée de vous déranger. Je dois faire quelque chose qui va complètement à l’encontre de ma nature, mais je n’ai pas le choix. » L’infirmière qui devait venir s’occuper d’elle ne s’était pas présentée, et bien qu’elle puisse se débrouiller seule avec son déambulateur, son mari, le Rabbi, refusait de la laisser pour aller à son bureau. « Je ne peux pas accepter qu’il reste ici à cause de moi. Sa place est dans son bureau, il a des responsabilités envers les autres, » expliqua-t-elle, révélant ainsi la profondeur de leur dévouement mutuel.
Cette situation, en apparence anodine, illustre parfaitement la dynamique du couple : d’un côté, le Rabbi, leader spirituel de milliers de personnes, prêt à mettre de côté ses responsabilités communautaires pour prendre soin de son épouse ; de l’autre, la Rebbetzin, si consciente de l’importance de la mission de son mari qu’elle préférait solliciter de l’aide extérieure plutôt que de le « retenir » à la maison. Cette anecdote révèle la considération profonde qu’ils avaient l’un pour l’autre, chacun plaçant le bien-être et les responsabilités de l’autre avant les siennes.
Face à ce dilemme, Esther parvint à trouver une infirmière en lui envoyant une limousine, permettant ainsi au Rabbi de rejoindre son bureau au 770 Eastern Parkway, siège mondial du mouvement Chabad-Loubavitch, où tant de personnes attendaient ses conseils et sa direction spirituelle.
L’abnégation dans la maladie
Lorsqu’elle développa un grave problème à l’œil nécessitant une intervention médicale, la Rebbetzin confia au père d’Esther, qui était chargé de s’occuper de ses besoins médicaux, une exigence inattendue : « Je ne veux pas que mon mari sache que je souffre. »
Cette demande plaçait le père d’Esther dans une position impossible. D’un côté, la Rebbetzin refusait catégoriquement d’inquiéter son mari avec ses problèmes de santé, préférant souffrir en silence plutôt que de lui causer du souci. De l’autre, il se trouvait face à une décision médicale cruciale – choisir entre deux procédures chirurgicales pour l’œil, chacune comportant ses propres risques.
« Mais Rebbetzin, » plaida-t-il, « tout le monde dans le monde vient demander à votre mari les meilleurs conseils sur ce qu’ils devraient faire, et ils écoutent ses conseils. Ne pensez-vous pas que nous devrions obtenir les meilleurs conseils ? » La Rebbetzin resta inflexible : « Je ne veux pas qu’il sache que je souffre. »
Face à cette impasse – incapable de prendre une telle décision sans consulter le Rabbi, mais ne pouvant trahir la confiance de la Rebbetzin – le père d’Esther rentra chez lui profondément troublé. Après une longue réflexion, il prit une décision. Se vêtant formellement comme le ferait un hassid pour écrire au Rabbi, il rédigea une lettre expliquant son dilemme : « Rabbi, j’ai un problème que je ne sais pas comment résoudre. Votre femme a un problème avec son œil et elle ne veut pas que vous le sachiez. Elle veut que je décide quel traitement faire, et je ne peux rien faire sans votre conseil. S’il vous plaît, dites-moi quoi faire. »
La réponse du Rabbi fut aussi rapide que discrète : elle n’avait pas besoin de savoir que le Rabbi était impliqué. Le père d’Esther devait simplement décrire les deux procédures, et le Rabbi indiquerait laquelle choisir. C’est ainsi que fut prise la décision médicale, sans que la Rebbetzin ne sache jamais que son mari avait été consulté. Par une heureuse coïncidence, la procédure choisie ne nécessitait même pas de bandage, permettant à la Rebbetzin de rentrer chez elle sans aucun signe visible de son intervention.
Cette histoire extraordinaire de double protection – chacun des époux cherchant à épargner à l’autre tout souci ou souffrance – illustre une dimension de l’amour conjugal rarement mise en lumière : non pas seulement le dévouement l’un envers l’autre, mais la volonté d’assumer seul sa propre souffrance pour préserver l’autre.
Un autre épisode révélateur survint lorsque la Rebbetzin se cassa la hanche en 1983. En raison d’autres conditions médicales, elle ne pouvait subir de remplacement de la hanche et devait endurer une guérison naturelle qui prendrait environ deux ans. Pendant son hospitalisation, elle fit une demande qui stupéfia son infirmière.
Alors que le Rabbi devait lui rendre visite tard dans la soirée, la Rebbetzin, malgré d’intenses douleurs, demanda : « Pourriez-vous trouver quelqu’un qui a du maquillage ? Je pense que je suis très pâle et je ne veux pas que mon mari voie à quel point je suis pâle. Pourriez-vous me maquiller et me mettre du rouge à lèvres pour que j’aie l’air mieux ? Je ne veux pas que mon mari me voie souffrir. »
L’infirmière, émue aux larmes, confia à Esther : « Je n’ai jamais rien vu de pareil. Habituellement, quand un visiteur arrive, le patient se met à pleurer : ‘Oh, j’ai tellement mal, c’est si difficile’, et cette femme veut faire semblant d’être dans un spa. » Cette abnégation totale – se préoccuper de l’apparence qu’elle offrirait à son mari alors qu’elle souffrait intensément – témoigne d’une force de caractère et d’un amour transcendant les considérations personnelles.
Ces histoires illustrent comment, dans l’intimité de la maladie, la Rebbetzin maintenait les mêmes valeurs d’abnégation et de considération pour les autres qui caractérisaient sa vie publique. Sa souffrance personnelle n’était jamais une excuse pour relâcher ses standards élevés de comportement ou pour solliciter l’attention. Au contraire, c’était dans ces moments de vulnérabilité que sa grandeur d’âme se manifestait le plus clairement.
Des actes de charité dans l’ombre
« Elle avait cette petite organisation secrète, » raconte Esther. « Quand elle entendait qu’une famille avait perdu son emploi ou un appartement, elle appelait des personnes proches pour trouver de l’aide, sans jamais révéler son implication. »
La charité de la Rebbetzin n’était pas seulement anonyme – elle était délibérément dissimulée, y compris aux bénéficiaires eux-mêmes. Elle ne voulait pas que les personnes recevant de l’aide sachent que l’initiative venait d’elle. Cette forme de charité, que la tradition juive considère comme particulièrement méritoire, reflète une préoccupation authentique pour le bien-être d’autrui sans aucune attente de reconnaissance ou de gratitude.
Son réseau informel d’entraide fonctionnait grâce à des intermédiaires de confiance qui pouvaient identifier des besoins spécifiques et y répondre discrètement. Si elle apprenait qu’un homme avait perdu son emploi de comptable, elle contactait ses connaissances pour voir si quelqu’un pouvait lui offrir un poste, tout en veillant à ce que sa participation reste invisible. Cette approche préservait la dignité des bénéficiaires tout en répondant efficacement à leurs besoins concrets.
Le père d’Esther lui raconta également un épisode remontant à la jeunesse de la Rebbetzin, illustrant que cette disposition à aider discrètement était profondément ancrée dans sa personnalité. Lorsqu’elle était une jeune fille vivant à Rostov pendant une période de famine après la Révolution russe, elle avait appris qu’une yeshiva voisine manquait cruellement de nourriture. Bien que ce ne fût pas une institution Chabad, elle commença à y apporter secrètement de la nourriture.
« Ils ne savaient jamais qui apportait cette nourriture, » explique Esther, « mais elle se sentait mal qu’ils n’aient pas assez à manger. » Cet acte de générosité interconfessionnelle, à une époque où les tensions et les privations auraient pu justifier de se concentrer uniquement sur sa propre communauté, témoigne d’une compassion universelle qui dépassait les clivages habituels.
La discrétion avec laquelle la Rebbetzin pratiquait la charité n’était pas simplement une préférence personnelle pour l’anonymat, mais reflétait une compréhension profonde de la dignité humaine. Elle savait que recevoir de l’aide peut être humiliant, et que cette humiliation est amplifiée lorsque le donateur est une personnalité éminente. En effaçant sa participation, elle permettait aux bénéficiaires de recevoir l’aide nécessaire sans le poids psychologique d’une dette envers « la femme du Rabbi. »
Cette approche de la charité, motivée par une authentique préoccupation pour le bien-être matériel et émotionnel des autres, représente un modèle de générosité qui transcende la simple philanthropie. Il ne s’agit pas seulement de donner, mais de donner d’une manière qui préserve et renforce l’intégrité du bénéficiaire – un principe que la Rebbetzin mettait en pratique dans chacune de ses interactions.
L’héritage spirituel
Après le décès de la Rebbetzin le 22 Shevat 5748 (10 février 1988), le Rabbi parla souvent de sa grandeur et demanda aux fidèles de l’imiter. « Si nous ne l’avions pas déjà su, le Rabbi nous a dit à quel point elle était grande, » note Esther. « Il nous a demandé que nous fassions des choses en son mérite et nous a dit que les vivants devraient prendre à cœur, que nous devrions penser à elle et essayer de l’imiter. »
Trois jours seulement après son décès, le Rabbi demanda publiquement la création d’institutions, d’écoles et de fonds en mémoire de son épouse. La communauté répondit avec un élan remarquable, la première initiative étant une association de prêt sans intérêt nommée « Keren ChaMeSh » (Fonds ChaMeSh), acronyme formé des initiales de son nom complet – Haya Mouchka Schneerson.
Commentant ce nom, le Rabbi fit une observation significative : habituellement, lorsqu’on nomme quelque chose en mémoire d’une personne décédée, on utilise uniquement le prénom, car c’est ce qui résonne véritablement avec l’âme. Le nom de famille change souvent, particulièrement pour une femme qui adopte celui de son mari. Pourtant, dans ce cas, le Rabbi insista pour inclure la lettre « Shin » de Schneerson dans l’acronyme, expliquant : « Dans son cas, son nom est Schneerson parce qu’elle est la descendante directe du premier Rabbi de Loubavitch, qui s’appelait Schneur Zalman. »
Cette reconnaissance de l’héritage familial de la Rebbetzin souligne l’importance de la continuité dynastique dans le mouvement Chabad, tout en reconnaissant sa place unique dans cette lignée – non pas simplement comme épouse du septième Rabbi, mais comme descendante directe du fondateur.
Trente-trois jours après son décès, à l’occasion de ce qui aurait été son 87e anniversaire, le Rabbi lança une initiative particulièrement significative : une campagne pour célébrer les anniversaires juifs selon la tradition. Il expliqua que « c’est comme un Rosh Hashanah pour chacun individuellement » – tout comme le Nouvel An juif est un moment d’introspection et de résolutions pour la communauté entière, l’anniversaire personnel est une opportunité de réflexion et de renouvellement individuel.
Le Rabbi détailla plusieurs coutumes à observer lors des anniversaires : organiser un rassemblement joyeux avec amis et famille, recevoir leurs bénédictions et en donner à son tour. « Car on nous dit que le jour de l’anniversaire, notre chance, notre mazal, est rehaussé ce jour-là, et nous avons le pouvoir de demander à Dieu de bons vœux, et nous avons le pouvoir de bénir d’autres personnes. »
Cette initiative illustre comment le Rabbi transformait son deuil personnel en une occasion d’enrichissement spirituel pour la communauté entière. Au lieu de garder le souvenir de son épouse dans la sphère privée, il créa des mécanismes permettant à chacun de s’inspirer de son exemple et de commémorer sa mémoire à travers des pratiques significatives.
L’impact de la Rebbetzin sur la communauté se manifesta également dans la popularité de son nom. Après son décès, de nombreux parents nommèrent leurs filles Haya Mouchka, ou adoptèrent des dérivés comme Chaya ou Mushka, souvent combinés avec d’autres prénoms (Esther Mushka, Rivka Mushka, etc.) lorsque les conventions familiales empêchaient l’utilisation du nom complet. « Tout le monde voulait ce nom parce qu’elle était si spéciale, » observe Esther.
Ce phénomène de commémoration nominative, courant dans la tradition juive ashkénaze qui nomme les enfants d’après des proches décédés, prit une dimension communautaire exceptionnelle, transformant la Rebbetzin en une sorte de matriarche spirituelle dont le nom était un héritage précieux à transmettre aux générations futures.
Une sensibilité extraordinaire
Une autre histoire touchante survint lorsqu’Esther eut son premier fils. Son père, qui était extrêmement proche d’elle, devait se rendre en Israël en mission pour le Rabbi justement à ce moment critique. Il avait été chargé d’apporter une couronne en or qu’il avait fait confectionner pour un rouleau de la Torah spécial dédié aux enfants.
Le père d’Esther était profondément partagé, ne voulant pas laisser sa fille seule pour sa première césarienne, mais sachant qu’il ne pouvait refuser la mission confiée par le Rabbi. Il dut avoir partagé ce dilemme avec la Rebbetzin lors d’une de leurs conversations quotidiennes.
Dès qu’Esther eut accouché, la Rebbetzin fut informée et prit immédiatement les choses en main. Elle appela au domicile d’Esther pour s’assurer que les autres enfants étaient bien pris en charge, donnant à sa fille aînée des conseils pratiques pour s’occuper des plus jeunes. Puis elle appela Esther à l’hôpital, non pas une fois mais deux fois par jour, pour prendre de ses nouvelles, s’enquérir du comportement des infirmières et de son bien-être général.
« Elle me traitait comme si elle était ma mère, » se souvient Esther avec émotion. « J’ai compris qu’elle se sentait responsable parce que mon père n’était pas là, ma mère n’était pas là, et elle se sentait concernée. »
Mais le geste le plus extraordinaire survint le troisième jour après la naissance. Ce jour-là correspondait au 20 Av, anniversaire de la mort du père du Rabbi, date à laquelle celui-ci donnait traditionnellement un long discours (farbrengen) à la communauté. Ces allocutions, qui duraient plusieurs heures, étaient retransmises par téléphone pour ceux qui ne pouvaient être présents.
La Rebbetzin appela Esther pour s’assurer qu’elle pourrait écouter le discours. Apprenant qu’Esther avait accès à cette retransmission téléphonique, elle fit une suggestion inattendue : « Je veux vous suggérer de prendre votre bébé dans votre lit et de mettre le téléphone entre votre oreille et l’oreille du bébé. »
Esther fut stupéfaite. L’idée qu’un nourrisson de trois jours puisse bénéficier d’un discours en yiddish parsemé d’hébreu, traitant de concepts religieux profonds que même les adultes peinaient à comprendre, semblait complètement irréaliste. Pourtant, la Rebbetzin insista : « Oui, c’est très important. Même un nouveau-né devrait entendre le Rabbi, même un nouveau-né devrait apprendre ces leçons. »
Cette conviction que même les plus jeunes enfants peuvent et doivent être exposés aux enseignements spirituels les plus élevés – bien avant qu’ils ne puissent les comprendre intellectuellement – témoigne d’une vision profonde du développement humain et de l’éducation spirituelle. La Rebbetzin semblait croire que certaines vérités peuvent être absorbées à un niveau qui transcende la compréhension rationnelle, particulièrement dans les premiers stades de la vie.
« Je dois vous dire que j’étais sous le choc à ce moment-là, mais je l’ai fait, » confie Esther. « Dieu merci, ma fille, qui était le bébé à l’époque, est devenue une femme merveilleuse et est l’une des émissaires en Europe. » Sans établir explicitement une causalité, Esther suggère qu’il pourrait y avoir un lien entre cette exposition précoce aux enseignements du Rabbi et le parcours spirituel ultérieur de sa fille.
Ces histoires illustrent comment la sensibilité de la Rebbetzin s’étendait bien au-delà des simples convenances sociales. Elle était profondément attentive aux états émotionnels des autres – qu’il s’agisse de l’embarras d’une adolescente, de l’anxiété d’une jeune mère, ou même des besoins spirituels d’un nouveau-né. Cette capacité à percevoir les besoins non exprimés et à y répondre avec délicatesse caractérise une intelligence émotionnelle et une empathie exceptionnelles.
L’héritage d’une vie exemplaire
En conclusion, Esther Sternberg partage ce qu’elle espère que les gens retiendront de ces histoires : « Nous pouvons apprendre d’elle à être moins ostentatoires dans nos vies, à donner discrètement, et à être dévoués aux bonnes valeurs. Dans un monde où être juif est plus important que jamais, nous devrions mettre toute notre force à soutenir les institutions qui préservent notre héritage. »
L’exemple de la Rebbetzin offre un modèle particulièrement pertinent pour notre époque dominée par les médias sociaux et la mise en scène permanente de soi. À contre-courant de cette tendance, elle incarnait l’idéal d’une vie de service discret et d’accomplissement silencieux. Son influence s’exerçait non pas à travers des déclarations publiques ou des postures médiatiques, mais à travers des interactions personnelles authentiques et des actes de bonté souvent invisibles pour tous sauf leurs bénéficiaires directs.
La Rebbetzin vivait selon le principe talmudique qui valorise « celui qui fait le bien en secret », considérant que la vraie vertu réside dans les actions accomplies sans recherche de reconnaissance. Cette discrétion n’était pas motivée par la timidité ou l’insécurité, mais par une humilité authentique et une compréhension profonde que la valeur d’une action réside dans l’acte lui-même, et non dans l’approbation qu’il suscite.
Son dévouement envers les « bonnes valeurs » se manifestait dans sa loyauté indéfectible envers la mission de son mari, son soutien aux émissaires Chabad partant dans des contrées lointaines pour répandre le judaïsme, et sa préoccupation constante pour le bien-être matériel et spirituel de la communauté. Elle incarnait l’idéal hassidique d’un service divin joyeux mais profond, où chaque interaction humaine est vue comme une opportunité de sanctification.
Dans un monde de plus en plus polarisé et fragmenté, la Rebbetzin représente un exemple de cohérence intérieure et d’intégrité. Ses valeurs et principes ne vacillaient pas selon les circonstances ou les audiences – qu’elle interagisse avec un médecin éminent, une jeune mariée anxieuse, ou les émissaires partant établir des centres Chabad dans des endroits reculés, elle manifestait la même considération authentique et le même souci du bien-être d’autrui.
Son héritage perdure non seulement dans les institutions formelles portant son nom, mais aussi dans les innombrables vies qu’elle a touchées directement et indirectement. Des femmes comme Esther Sternberg, transformées par son exemple, ont à leur tour influencé d’autres personnes, créant un effet d’ondulation qui continue de se propager longtemps après son départ physique.
Comme l’a souligné le Rabbi lui-même dans ses enseignements après son décès, la Rebbetzin n’est pas simplement un souvenir à honorer, mais un modèle vivant à étudier et à imiter. Les qualités qu’elle incarnait – humilité, discrétion, sensibilité aux autres, dévouement aux valeurs et principes – restent des vertus intemporelles qui peuvent enrichir toute vie, indépendamment de l’affiliation religieuse ou culturelle.
L’invitation d’Esther Sternberg à s’inspirer de la Rebbetzin résonne avec une urgence particulière à notre époque où l’authenticité devient de plus en plus rare. Dans un monde obsédé par l’image et la perception, l’exemple d’une vie consacrée à l’être plutôt qu’au paraître offre un correctif puissant et nécessaire. L’héritage de la Rebbetzin Haya Mouchka n’est pas figé dans le passé, mais demeure une source d’inspiration dynamique pour quiconque aspire à vivre avec intégrité, compassion et véritable grandeur d’âme.
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