La Kabbalat Ol, l’acceptation du joug, passe pour la marche la plus basse de l’échelle spirituelle, tandis que le Bitoul, l’effacement de soi, en occuperait le sommet. La pensée de Habad renverse cette évidence sans jamais la nier, car ce qui vient en dernier dans l’ordre de la révélation vient en premier dans l’ordre des racines. Cette étude suit ce renversement depuis les sources du Tanya jusqu’à sa conséquence la plus concrète, le geste d’une main qui donne la Tsedaka.

 

 

 

Deux axes, et non deux degrés

On présente d’ordinaire la Kabbalat Ol et le Bitoul comme deux échelons d’une même échelle, le premier situé tout en bas, le second tout en haut. La distinction est plus juste si on la déplace : il ne s’agit pas de deux degrés mais de deux axes. La Kabbalat Ol porte sur la volonté, et le moi y subsiste tout en se soumettant. Le Bitoul porte sur l’être, et le moi s’y efface, partiellement dans le Bitoul Hayech, totalement dans le Bitoul Bimetsiout.

Dans l’ordre de l’Avoda, la Kabbalat Ol est le fondement, ce que le chapitre 41 du Tanya appelle le commencement du service divin, son essentiel et sa racine, tandis que le Bitoul Bimetsiout en est l’aboutissement. Mais dans l’ordre des racines, le rapport s’inverse selon le principe du Séfer Yetsira (1:7), qui enseigne que le commencement est fiché dans la fin. Parce qu’elle ne passe par aucune faculté, la Kabbalat Ol s’enracine dans l’essence même de l’âme, là où le Bitoul obtenu par la compréhension demeure borné par l’intellect qui le produit.

Habad ne choisit pas entre les deux. Elle exige une Kabbalat Ol intériorisée par la Hassaga, la compréhension effectivement acquise, et un Bitoul qui redescende dans l’acte. C’est en effet dans l’accomplissement de la Mitsva, c’est-à-dire dans le geste du serviteur, que le Tanya situe le Bitoul réel, au chapitre 35 et dans la note qui l’accompagne.

Il faut aller plus loin encore. La Kabbalat Ol n’est pas seulement le moyen le plus sûr d’atteindre le Roi, elle est ce qui Le constitue comme Roi. Il n’y a pas de roi sans peuple, et la royauté se déploie sur des éloignés, non sur des proches qui comprennent. Le Bitoul répond à une lumière ; la Kabbalat Ol répond à un désir de royauté qui porte spécifiquement sur ce qui ne reçoit pas de lumière.

Ce que le mot Bitoul recouvre

Le Bitoul est l’annulation, l’effacement de soi. Deux registres doivent être distingués, faute de quoi le sujet tout entier se brouille.

Le premier registre est ontologique et concerne le statut réel de la création devant son Créateur. Le Chaar HaYi’houd VehaEmouna, au chapitre 3, compare la création au rayon lorsqu’il se trouve encore à l’intérieur du soleil : il y est purement et simplement annulé dans son existence même. Si la création se perçoit malgré tout comme quelque chose, c’est uniquement parce que la parole divine qui la fait exister lui demeure cachée, ce que les chapitres 4 à 6 développent à travers le Tsimtsoum et le Hester Panim, l’occultation de la Face. La conséquence est décisive : le Bitoul n’est pas quelque chose que la créature aurait à fabriquer, il est sa vérité, et l’Avoda consiste seulement à le dévoiler.

Le second registre est celui de l’Avoda, c’est-à-dire de la conscience que l’homme possède, ou ne possède pas, de ce statut. C’est là seulement que se déploient les degrés.

Sa racine dans l’âme est la ‘Hokhma, que la ‘Hassidout lit comme la force du quoi, la faculté qui reçoit le point de lumière avant toute élaboration et dont l’essence est de n’être rien par elle-même, ainsi que l’exposent les chapitres 3, 18 et 19 du Tanya. C’est pourquoi la lumière de l’Ein Sof réside dans la ‘Hokhma, et c’est pourquoi la note du chapitre 35 pose le principe qui commande toute la suite : la lumière de l’Infini béni ne réside que sur ce qui Lui est annulé.

Le joug de la royauté et le joug des Mitsvot

La Kabbalat Ol est l’acceptation du joug. La Michna Berakhot (2:2), commentée dans le traité Berakhot 13a, enseigne que l’on récite le Chema avant le passage Vehaya Im Chamoa afin de recevoir d’abord le joug de la royauté du Ciel, et seulement ensuite le joug des Mitsvot. L’ordre est ici tout le contenu : on accepte un Roi avant d’accepter ses ordres.

Le chapitre 41 du Tanya enseigne que la crainte est le commencement du service, son essentiel et sa racine. Son degré minimal est la Kabbalat Ol du Royaume des Cieux, qui consiste à se tenir devant Hachem comme un serviteur devant son maître, à la manière de celui qui se tient devant le roi, même sans éprouver de crainte véritable. Les chapitres 41 et 42 précisent que ce degré est proche de tout Juif, selon la formule du traité Berakhot 33b qui en fait une chose menue ; il ne réclame pas une Hitbonenout de haut vol, mais seulement de fixer la pensée sur ce fait que le Roi se tient au-dessus de soi et regarde.

Trois traits la structurent. Elle est d’abord antérieure, puisqu’elle précède la compréhension, selon le Naassé Venichma du Sinaï rapporté dans Chabbat 88a, où les couronnes sont accordées pour avoir dit « nous ferons » avant « nous entendrons ». Elle est ensuite indépendante, car elle ne dépend ni du sentiment ni de la compréhension du moment, et elle tient précisément lorsque ceux-ci s’effondrent. Elle est enfin totale, car elle porte d’abord sur la personne du Roi et seulement ensuite sur le détail des commandements. Un serviteur n’accepte pas des tâches, il accepte un maître.

Trois malentendus à écarter

Trois confusions doivent être écartées, sans quoi tout ce qui suit se lit de travers.

La Kabbalat Ol n’est pas la foi simple opposée à l’étude. Elle ne dispense d’aucune Hitbonenout, elle en est au contraire la condition. Le Juif qui accepte le joug sait parfaitement devant Qui il s’incline ; ce qu’il accepte sans le comprendre, c’est le contenu de l’ordre, non l’identité de Celui qui l’ordonne.

Elle n’est pas davantage une résignation. Le joug n’est pas un décret subi, il est un joug reçu, et la réception est un acte de volonté. Un homme contraint n’a pas de Kabbalat Ol.

Elle n’est pas enfin l’absence de sentiment. Le chapitre 41 du Tanya la range sous la crainte, dont elle constitue le degré minimal et non le contraire. Une Kabbalat Ol qui ne s’accompagnerait d’aucune conscience de se tenir devant le Roi ne serait plus une Kabbalat Ol mais une habitude.

Les degrés de l’effacement

Le Bitoul Hayech est l’annulation de celui qui se sent encore quelque chose et qui s’annule devant Hachem. Il subsiste comme sujet, il demeure un « je » qui se soumet. Sur le plan cosmologique, ce degré correspond aux mondes de Beria, Yetsira et Assiya, où les créatures se perçoivent séparées et se rattachent à leur source par soumission. Chez l’homme, il correspond à l’Itkafia du chapitre 27 du Tanya, où le mal est dominé sans être transformé. C’est l’Avoda du Beinoni.

Le Bitoul Bimetsiout est d’un autre ordre : l’être ne se perçoit plus comme existant par lui-même. Sur le plan cosmologique, il correspond au monde d’Atsilout, dont l’introduction des Tikkounei Zohar, dans le Pata’h Eliyahou, dit que Lui et Ses forces sont un, et où les réceptacles ne sont pas des entités séparées. Chez l’homme, il correspond au degré de Moché, qui déclare dans Chemot (16:7-8) « et nous, que sommes-nous ». Ce n’est pas là l’humilité d’un « je » qui se rabaisse, mais l’absence même d’un « je » séparé. C’est le Bitoul de la ‘Hokhma, et c’est l’Avoda du Tsadik, l’Ithapkha, où le mal est transformé parce qu’il n’y a plus de sujet pour le porter.

On peut résumer le contraste ainsi. Le Bitoul Hayech appartient aux mondes inférieurs et à la Malkhout, le moi y subsiste et se soumet, il est celui du serviteur et du Beinoni, et sa formule est « je ne suis rien devant Lui ». Le Bitoul Bimetsiout appartient à Atsilout et à la ‘Hokhma, le moi ne s’y perçoit plus, il est celui de Moché et du Tsadik, et sa formule est celle du chapitre 6 du Chaar HaYi’houd : il n’y a rien hors de Lui.

Par la raison ou au-dessus d’elle

Indépendamment du degré atteint, deux chemins mènent au Bitoul.

Le premier passe par la Hitbonenout, la contemplation méthodique : l’intellect contemple la grandeur de l’Ein Sof et le néant du créé, et le cœur suit. Les chapitres 3, 16, 42 et 43 du Tanya l’exposent, de même que le Kountrass HaAvoda et le Kountrass HaTefila du Rabbi Rachab. C’est la voie propre de Habad, la divinité saisie par la compréhension.

Le second passe au-dessus de la raison : la Messirout Nefech, le don de soi, et la Chtout Dekedoucha, la folie de la sainteté, dont le Rabbi précédent traite dans le Bati LeGani de 5710 (1950), aux chapitres 6 et 7. L’homme y sort de sa mesure sans que l’intellect l’y conduise.

La Kabbalat Ol relève formellement du second chemin et du premier degré : un serviteur qui se soumet demeure un serviteur, mais il se soumet sans raison. Tout le paradoxe qui suit tient dans cette combinaison.

La dernière marche de l’échelle

Située dans la Malkhout, la Kabbalat Ol relève de la relation du roi au serviteur et de la crainte inférieure. Elle occupe le degré le plus bas de l’échelle du Bitoul, puisque le moi n’y est pas effacé mais seulement placé sous le joug.

Et pourtant la première source

Le joug est ce que l’on accepte sans le comprendre, parce que celui qui l’impose est le Roi. Or ce qui, dans l’homme, accepte sans comprendre n’est pas l’intellect mais le Ratson, la volonté qui le précède, le Keter de l’âme, et plus profondément encore la Yé’hida. Trois passages du Tanya l’établissent.

Les chapitres 18 et 19 montrent que la Messirout Nefech du Juif le plus éloigné ne procède pas de sa compréhension mais de la ‘Hokhma de son âme, où réside l’Ein Sof. Il s’agit là d’un Bitoul Bimetsiout à l’état brut, qui se manifeste comme une Kabbalat Ol absolue : cet homme ne raisonne pas, il refuse d’être séparé.

Le chapitre 25 enseigne que cette Messirout Nefech est disponible à chaque instant. Chaque Mitsva accomplie contre l’inclination et chaque transgression évitée en constituent l’actualisation, et c’est le sens du verset qui affirme que la chose est très proche de toi.

Le chapitre 47 enseigne que la lecture du Chema est la sortie d’Égypte quotidienne : l’âme sort de la prison du corps par l’acceptation du joug du Royaume des Cieux et par le don de soi, de toute ton âme.

De là le renversement. Dernière marche dans l’ordre de l’Avoda, la Kabbalat Ol est l’expression directe de la première dans l’ordre des racines. Elle ne gravit pas l’échelle, elle la court-circuite.

Il n’y a pas de roi sans peuple

La Kabbalat Ol est acceptation du joug de la royauté. Il faut donc demander ce qu’exige la royauté comme telle, et la réponse achève le renversement.

Selon la formule connue, citée couramment au nom du chapitre 3 des Pirkei DeRabbi Eliezer, il n’y a pas de roi sans peuple. La royauté n’est donc pas une relation de proximité mais de distance. Un roi n’est pas roi de ses ministres ni de ses fils : ceux-là le connaissent, et ce qui les lie à lui est la compréhension ou l’affection, non la royauté. Il est roi d’un peuple, et la ‘Hassidout rattache le mot hébreu qui désigne le peuple à ce qui est éteint et obscurci, comme des braises qui rougeoient sans flamme. Le peuple est par définition ce qui est éloigné et ne perçoit pas.

Deux conséquences en découlent. La royauté ne se constitue que par la soumission de ceux qui ne comprennent pas. Le Bitoul des anges d’Atsilout ne fait pas un roi, il fait une lumière reçue ; ce qui couronne, c’est le oui de l’éloigné. Telle est l’Avoda de Roch Hachana, dont le traité du même nom (16a) dit de proclamer devant Lui des versets de royauté afin de Le faire régner sur nous. On ne fait pas roi par la contemplation de Sa grandeur, mais par l’acceptation de Son autorité.

La Kabbalat Ol n’est donc pas un moyen déficient d’atteindre ce que le Bitoul atteindrait mieux. Elle accomplit ce que le Bitoul, par construction, ne peut pas accomplir. C’est déjà la logique de la demeure dans les mondes inférieurs : le lieu visé est celui de l’occultation, et l’Avoda qui lui correspond est celle qui ne dépend d’aucune perception.

Le serviteur simple, le serviteur fidèle et le fils

La ‘Hassidout distingue trois figures, dans le Likkoutei Torah, section Behar, sur le verset qui déclare que les enfants d’Israël sont Ses serviteurs (Vayikra 25:55), distinction développée dans le Hemchekh de 5666 (1905-1906) et dans les Maamarim du Rabbi.

Il y a le serviteur simple, qui travaille sans plaisir et sans comprendre, par pure Kabbalat Ol. Il y a le serviteur fidèle, dont la volonté épouse celle du maître. Il y a enfin le fils, qui sert par amour et par plaisir, selon le verset de Devarim (14:1) qui nous appelle enfants de l’Éternel.

Le fils est plus haut du point de vue de la révélation. Mais le serviteur simple réalise un Bitoul que le fils n’atteint pas, car le fils éprouve du plaisir et possède donc un moi qui en jouit, tandis que le serviteur simple n’a rien en lui qui bénéficie du service. Le Juif est les deux à la fois, fils par nature et serviteur par Avoda, et c’est comme serviteur qu’il touche ce que le fils ne touche pas.

Les deux craintes et la seconde acceptation

Les chapitres 41 à 43 du Tanya distinguent deux craintes, et cette distinction commande tout le rapport entre nos deux notions.

La crainte inférieure est la crainte de la royauté : se tenir devant le Roi et ne pas se rebeller. Elle appartient à la Malkhout. Elle est exactement la Kabbalat Ol, accessible à tous, préalable à l’Avoda et condition de sa possibilité.

La crainte supérieure est la crainte de la honte, celle de l’homme qui perçoit devant Qui il se tient. Elle suppose la Hassaga, elle appartient à la ‘Hokhma et à Atsilout. Elle n’est pas le préalable de l’Avoda mais son fruit.

Il y a donc deux Kabbalat Ol et non une seule. La première est celle du serviteur qui n’a pas encore compris, et elle est le sol. La seconde est celle de l’homme qui a contemplé, qui a été transformé par ce qu’il a contemplé, et qui se replace néanmoins sous un joug excédant ce qu’il a compris. Il ne se tient plus devant le Roi par ignorance, mais par connaissance de ce qui, dans le Roi, ne se laisse pas connaître. C’est la position du fils qui sert comme serviteur, non un retour en arrière mais un achèvement.

La différence entre les deux est invisible de l’extérieur, car l’une et l’autre consistent à faire ce qui est ordonné. C’est pourquoi la Kabbalat Ol ne se mesure ni ne se compare : le même acte, chez deux hommes, peut être le premier degré ou le dernier.

Cinq différences décisives

La première différence porte sur l’objet : la Kabbalat Ol porte sur la volonté, le Bitoul sur l’être et sur la conscience de soi.

La deuxième porte sur le mécanisme : la Kabbalat Ol est une décision, un acte de volonté, instantané, tandis que le Bitoul est un processus de contemplation ou une révélation.

La troisième porte sur le sujet : la Kabbalat Ol est le fait d’un Yech qui se soumet, le Bitoul Bimetsiout celui d’un Yech qui découvre qu’il est Ayin.

La quatrième porte sur la stabilité : la Kabbalat Ol est constante par construction, puisqu’elle ne dépend d’aucun état intérieur, alors que le Bitoul contemplatif suit les variations de la Hitpaalout, dont le Rabbi Dov Ber, deuxième Rabbi de Loubavitch, gradue précisément les degrés dans le Kountrass HaHitpaalout selon la profondeur du Bitoul qu’ils expriment.

La cinquième porte sur l’accessibilité : la Kabbalat Ol est ouverte à tout Juif à tout instant, selon le chapitre 42 du Tanya, tandis que le Bitoul Bimetsiout est le degré de Moché.

À ces cinq différences s’en ajoutent d’autres, qui les prolongent. La faculté d’origine de la Kabbalat Ol est le Ratson, le Keter de l’âme et la Yé’hida, tandis que celle du Bitoul est la ‘Hokhma. La Séfira visée est la Malkhout dans un cas, la ‘Hokhma et Atsilout dans l’autre. La Kabbalat Ol se situe au-dessus de la Hassaga, alors que le Bitoul demeure dans son registre, sauf lorsqu’il prend la forme de la Messirout Nefech. La Kabbalat Ol reste extérieure tant que la Hassaga ne l’a pas traversée, tandis que le Bitoul est intérieur mais borné par le réceptacle qui le porte. Le danger propre de la première est la froideur de l’habitude, celui du second est une affirmation de soi qui se pare de sainteté. Enfin, et c’est là toute la thèse, la Kabbalat Ol est le commencement dans l’ordre de l’Avoda et l’aboutissement dans l’ordre des racines, tandis que le Bitoul est l’aboutissement dans le premier ordre et le commencement dans le second. Le renversement ne porte pas sur la valeur respective des deux notions, mais sur l’ordre dans lequel on les considère.

Quand l’effacement nourrit le moi

Le Bitoul obtenu par la Hassaga est mesuré par le réceptacle qui le produit : on est annulé à hauteur de ce que l’on a compris. Il subsiste donc un résidu, un « moi qui comprends », un « moi qui suis annulé ». Le Rabbi Rachab fait de la Yechout, l’affirmation de soi, la racine de toutes les fautes, y compris les plus subtiles, dans le Kountrass Oumaayan, et il exige dans le Kountrass Ets Ha’Haïm que l’étude de la ‘Hassidout elle-même se fasse avec Bitoul, sans quoi elle nourrit précisément le Yech qu’elle prétend dissoudre. Un Bitoul sans Kabbalat Ol est un Bitoul dont le moi garde les clés : il décide de s’annuler, et il peut décider de cesser.

La Kabbalat Ol ne connaît pas ce résidu. Non parce qu’elle serait plus riche en contenu, car elle en est vide, mais parce qu’elle ne passe par aucun réceptacle. Elle est le oui nu de l’âme au Roi.

Quand le joug devient froideur

Symétriquement, une Kabbalat Ol sans Bitoul devient ce que Yechayahou (29:13) appelle des commandements accomplis par habitude : l’acte est là, l’âme n’y est plus. Les chapitres 39 et 40 du Tanya, citant les Tikkounim, rappellent que sans crainte ni amour la Torah et les Mitsvot ne s’envolent pas vers les hauteurs. Le chapitre 41 précise cependant qu’une Kabbalat Ol consciente, même dépourvue de crainte ressentie, compte comme crainte véritable et donne des ailes à la Mitsva. La froideur ne réside donc pas dans la Kabbalat Ol elle-même, mais dans son oubli, lorsque l’acte devient automatique. Et une Kabbalat Ol purement extérieure abrite souvent sa propre Yechout, car le serviteur qui fait son devoir se sent volontiers quelqu’un.

Le lieu du Bitoul réel : l’acte

Le chapitre 35 du Tanya et sa note posent un principe : l’Ein Sof ne réside que sur ce qui Lui est annulé. Suit un constat : chez le Beinoni, la pensée et le sentiment ne sont jamais totalement annulés, et le corps et l’âme animale ne le sont pas du tout. La solution est alors que le seul lieu où le corps et l’âme animale soient réellement annulés est l’acte de la Mitsva. La main qui donne la Tsedaka ne fait rien d’autre, à cet instant, que la volonté de Hachem, et sa vitalité est absorbée dans la volonté supérieure revêtue dans la Mitsva, comme l’exposent les chapitres 35 et 37.

La conséquence pour notre sujet est considérable : le Bitoul Bimetsiout n’est pas atteint par la conscience, il est atteint par l’acte de Kabbalat Ol. Le plus haut Bitoul se réalise au niveau le plus bas, dans le geste d’un serviteur. C’est le point exact où les deux notions coïncident.

Ce point rejoint la finalité générale exposée au chapitre 36 du Tanya, la demeure dans les mondes inférieurs. Si le Yech venait à disparaître, il n’y aurait plus de mondes inférieurs pour servir de demeure. C’est le Yech qui, en se soumettant, devient demeure. De là l’avantage paradoxal du Bitoul Hayech des mondes inférieurs sur le Bitoul Bimetsiout d’Atsilout, thème développé dans les grands Hemchekhim du Rabbi Rachab de 5666 (1905-1906) et de 5672 (1911-1912) : la lumière tirée de l’obscurité touche l’Essence, tandis que la lumière qui n’a jamais quitté sa source n’a rien à Lui apporter. La vingtième lettre de l’Igueret HaKodech en fournit la base, en enseignant que seul l’Atsmout crée le Yech à partir du néant, et que le Yech créé est donc, à sa racine, le reflet du Yech véritable.

Le commandement et ses raisons

Ce que l’on vient d’établir pour l’acte, il faut l’établir pour ce qui fait de l’acte une Mitsva.

Les Mitsvot ont des raisons, les Taamei Hamitsvot, et la ‘Hassidout ne s’en prive pas, puisque le Dere’h Mitsvotekha du Tsema’h Tsedek est un traité entier de leurs raisons intérieures. Mais la Mitsva n’oblige pas parce qu’elle a une raison. Elle oblige parce qu’elle est un Tsivouï, un commandement, expression du Ratson Elyon, la volonté supérieure.

Trois indices le montrent. La raison n’épuise jamais la Mitsva, que l’on accomplit dans la totalité de ses détails matériels, y compris ceux qu’aucune raison ne couvre. L’accomplissement ne cesse pas là où la raison manque, et le paradigme en est la Para Adouma, la vache rousse, dont le Bamidbar Rabba (19:1) dit que c’est un décret gravé, une ordonnance décrétée, et qu’il n’est pas permis de spéculer à son sujet. Le ‘Hok n’est pas une Mitsva privée de raison, il est la Mitsva où la structure de toutes les Mitsvot devient visible. Enfin, la raison est un dévoilement de la volonté et se situe donc en dessous d’elle, car une volonté qui aurait une cause ne serait plus une volonté mais une conclusion. Le Ratson Elyon tient à l’Atsmout, et c’est pourquoi le lien qu’il établit n’est borné par rien.

Accomplir la Mitsva pour elle-même, par acceptation du commandement plutôt que par adhésion à sa raison, c’est donc se lier à la volonté dans son essence et non dans son dévoilement.

Une corroboration halakhique s’ajoute ici, qu’il faut formuler avec précision. La question de savoir si les Mitsvot requièrent une intention est disputée dans le traité Berakhot (13a) et ses parallèles, et le Choul’han Arou’h tranche que les commandements de la Torah l’exigent (Ora’h ‘Haïm 60:4). Mais l’intention requise n’est pas la compréhension de la raison, c’est l’intention de s’acquitter de son obligation, c’est-à-dire d’accomplir parce que cela est commandé. La Halakha n’exige donc pas la Hassaga, elle exige la Kabbalat Ol. Un homme qui accomplit sans rien comprendre, mais en sachant qu’il obéit, est quitte ; un homme qui a pénétré toutes les raisons sans intention d’obéir ne l’est pas.

La synthèse Habad : un joug intériorisé

Habad est la voie de la divinité saisie par la compréhension. Cela ne signifie pas moins de Kabbalat Ol que dans les autres voies hassidiques, mais davantage, car la Hassaga doit produire une Kabbalat Ol qui atteigne les facultés intérieures et non seulement l’action. Trois exigences se présentent, dans cet ordre.

La Kabbalat Ol vient d’abord. Le Modé Ani se dit avant que la pensée ne fonctionne, alors que les mains ne sont pas encore lavées, et c’est la Yé’hida, que rien ne rend impure, qui parle alors, selon un enseignement du Rabbi précédent repris par le Rabbi. Le Chema précède le passage Vehaya. Le Rabbi Rayats, dans le Bati LeGani de 5710 (1950), aux chapitres 6 et 7, fait de la folie de la sainteté, cette Avoda située au-dessus de la raison, la seule réponse à la folie du monde.

La Hassaga vient ensuite, afin que la Kabbalat Ol ne demeure pas extérieure. Une Hassaga qui ne repose pas sur la Kabbalat Ol devient Yechout, et une Kabbalat Ol que la Hassaga n’a pas traversée reste à la surface.

Le retour à l’acte vient enfin, là où le Bitoul devient réel.

Dès le Bati LeGani de 5711 (1951), le Rabbi caractérise l’Avoda de la septième génération par cette Kabbalat Ol : non par mérite ni par hauteur de compréhension, mais parce que tous les septièmes sont chéris, et parce que ce qui est demandé est d’achever le travail, comme le ferait un serviteur.

Trois objections et leurs réponses

On objectera d’abord que recevoir suppose quelqu’un qui reçoit, et que la Kabbalat Ol conserve donc le moi là où le Bitoul l’abolit : comment ce qui conserve serait-il plus haut que ce qui abolit ? L’objection décrit exactement ce qui fait la valeur de la Kabbalat Ol. Le Bitoul retire le moi, la Kabbalat Ol le donne. Or le dessein n’est pas que le monde inférieur disparaisse, mais qu’il devienne demeure. Un Bitoul poussé jusqu’à son terme supprimerait le lieu même où la demeure devait être bâtie, et résoudrait le problème en abolissant l’endroit où il se posait. La Kabbalat Ol laisse subsister le Yech et le retourne, ce qui constitue l’Ithapkha véritable, non l’effacement de la matière mais son passage au service. La vingtième lettre de l’Igueret HaKodech en donne la raison de fond : le Yech créé n’est pas un accident à corriger, il est à sa racine le reflet du Yech véritable, et seul l’Atsmout peut le produire.

On objectera ensuite que, si la source de la Kabbalat Ol est plus élevée, la voie Habad n’est qu’un détour coûteux. La confusion porte ici sur les deux ordres déjà distingués. Une Kabbalat Ol que la Hassaga n’a jamais traversée demeure enveloppante : elle commande l’acte et laisse les facultés intactes, l’homme obéit sans être changé, ce qui relève de l’Itkafia et non de l’Ithapkha. Habad ne conteste pas la hauteur de la source, elle conteste que l’on puisse en rester là. L’objet de la Hitbonenout n’est pas de remplacer la Kabbalat Ol, mais de la faire descendre dans les réceptacles, jusqu’à ce que ce qui était joug devienne nature.

On objectera enfin que si le Bitoul obtenu par la Hassaga est borné par l’intellect qui le produit, il n’est plus un Bitoul mais une opinion que l’on entretient sur soi-même. La distinction des deux registres répond à cela. Le Bitoul n’est pas fabriqué par la Hitbonenout, il est le statut réel de la créature, et la Hitbonenout ne fait que lever l’occultation qui l’empêche d’apparaître. Ce que le réceptacle mesure n’est donc pas le Bitoul mais la conscience du Bitoul. Il s’ensuit que la conscience n’est pas le lieu où le Bitoul s’accomplit, et l’on retrouve par un autre chemin la primauté de l’acte, où le corps n’a plus d’autre contenu que la volonté supérieure et réalise ce que la conscience ne peut que refléter.

De la théorie à la journée

Reste à traduire tout cela dans l’ordre d’exécution, du plus simple au plus exigeant.

Le Modé Ani est une Kabbalat Ol antérieure à la conscience. Ce n’est pas un sentiment mais une position : je suis à Lui avant même d’avoir pensé.

Le Chema place les deux jougs dans leur ordre, le Roi d’abord, les Mitsvot ensuite, et la formule qui demande de L’aimer de toute son âme est la Kabbalat Ol portée à son maximum.

La Tefila est le lieu de la Hitbonenout et du Bitoul par la compréhension. Son critère de réussite n’est pas l’émotion éprouvée, mais la réduction du moi à la sortie.

Les Mitsvot sont le lieu où la Kabbalat Ol exécutée devient le Bitoul réalisé, selon le chapitre 35 du Tanya. Une Mitsva accomplie sans envie, par pur joug, n’est pas un pis-aller, elle est précisément le lieu où le corps est réellement annulé.

L’étude demande le Bitoul de l’intellect, ainsi que l’enseigne le Kountrass Ets Ha’Haïm : étudier pour être changé, non pour posséder.

La régularité, enfin, relève de la Kabbalat Ol, tandis que son contenu vise le Bitoul. Le traité Chabbat (31a) fait des heures fixées pour l’étude une question posée à l’homme après ses jours, et le Rabbi Rachab fait de l’ordre la condition de toute Avoda dans le Kountrass HaAvoda : ce qui n’a pas d’heure fixe dépend de l’humeur, et ce qui dépend de l’humeur ne dépend pas de la volonté.

L’éducation obéit à la même logique. Le verset de Michlei (22:6) demande d’éduquer l’enfant selon sa voie, et cette éducation commence par l’acte et non par la raison de l’acte. Non que l’enfant soit incapable de comprendre, mais parce qu’une Avoda bâtie sur la seule compréhension tombe le jour où la compréhension vacille. La raison vient ensuite, et elle vient pour intérioriser ce qui est déjà là.

L’épreuve, enfin, est le moment de vérité. Quand le sentiment et la compréhension s’effondrent, la Kabbalat Ol nue est ce qui demeure, et c’est là que l’essence se montre, comme l’enseignent les chapitres 18, 19 et 25 du Tanya.

Deux questions de contrôle en découlent, qui répondent aux deux dangers repérés plus haut. Mon Avoda dépend-elle de mon état intérieur ? Si oui, elle repose sur le seul Bitoul et manque de sol. Mon Avoda me change-t-elle ? Si non, elle repose sur la seule Kabbalat Ol et demeure à la surface.

Ce que le serviteur touche

La Kabbalat Ol est le Bitoul de celui qui existe. Le Bitoul Bimetsiout est la Kabbalat Ol de celui qui n’existe plus. Habad demande les deux et en fixe l’ordre : accepter d’abord, comprendre ensuite, agir enfin. Et c’est dans l’acte que les deux coïncident, lorsque la volonté supérieure est accomplie par un serviteur, dans un corps qui, à cet instant, n’est plus rien d’autre qu’elle.

Repères de vocabulaire

Le Bitoul Hayech est l’annulation d’un moi qui subsiste, tandis que le Bitoul Bimetsiout est l’annulation dans l’être même. L’Itkafia désigne la soumission du mal, l’Ithapkha sa transformation. L’Atsmout est l’Essence, au-delà de la lumière comme de son occultation, et la formule Ein Od Milvado, il n’y a rien hors de Lui, exprime le Bitoul ontologique. La demeure dans les mondes inférieurs désigne la finalité de la création.

Le couple du dévoilement et de l’occultation ne s’applique qu’à la lumière, jamais à l’Essence. La Hassaga est la compréhension effectivement acquise, par opposition à la notion abstraite, et la Hitbonenout la contemplation méditative méthodique, dont la Hitpaalout est l’émotion produite, avec ses degrés. Le ‘Hok est la Mitsva dont la raison n’est pas donnée, les Taamei Hamitsvot sont les raisons des commandements, et le Tsivouï est le commandement en tant que tel, indépendamment de sa raison.

Le réceptacle est ce qui contient une lumière et, ce faisant, la limite. Le Makif est ce qui enveloppe sans être intériorisé, le Pnimi ce qui pénètre les facultés. La Messirout Nefech est le don de soi au-dessus de toute raison, le Ratson Elyon la volonté divine antérieure à ses raisons, et le Séder Hichtalchelout la chaîne des mondes, du plus élevé au plus bas. Le Yech est l’étant, ce qui se perçoit comme existant, et l’Ayin le néant, ce qui n’a pas d’existence propre ; la Yechout est l’affirmation de soi, y compris sous ses formes spirituelles. La Yé’hida est le point essentiel de l’âme, au-dessus de toute faculté. La crainte inférieure est la crainte de la royauté, la crainte supérieure la honte issue de la perception.

Sources

Talmud et la Michna : Michna Berakhot 2:2 et Berakhot 13a pour l’ordre des deux jougs et la question de l’intention requise, Berakhot 33b pour la chose menue, Chabbat 31a pour les heures fixées à l’étude, Chabbat 88a pour le Naassé Venichma, Roch Hachana 16a pour les versets de royauté, Avot 3:5 pour le joug de la Torah.

Tanakh et le Midrach : Chemot 16:7-8, Devarim 14:1, Yechayahou 29:13, Michlei 22:6, Kohelet 2:13 pour l’avantage de la lumière sur l’obscurité, Bamidbar Rabba 19:1 pour la Para Adouma, Pirkei DeRabbi Eliezer chapitre 3 pour la formule sur le roi et le peuple, et l’introduction des Tikkounei Zohar, Pata’h Eliyahou. Pour la Halakha, Choul’han Arou’h, Ora’h ‘Haïm 60:4.

Tanya : Likkoutei Amarim chapitres 3, 18 et 19, 25, 27, 35 et sa note, 36, 37, 39 à 41, 42 et 43, ainsi que 47 ; Chaar HaYi’houd VehaEmouna chapitres 3 à 6 ; Igueret HaKodech, lettre 20. Pour les Rebbeim de Habad : le Kountrass HaHitpaalout du Rabbi Dov Ber ; le Dere’h Mitsvotekha du Tsema’h Tsedek, sur la Mitsva de l’unité divine et sur la racine de la Mitsva de la prière ; le Kountrass HaAvoda, le Kountrass HaTefila, le Kountrass Oumaayan, le Kountrass Ets Ha’Haïm et les Hemchekhim de 5666 (1905-1906) et de 5672 (1911-1912) du Rabbi Rachab ; le Bati LeGani de 5710 (1950), chapitres 6 et 7, du Rabbi Rayats ; le Bati LeGani de 5711 (1951), le Kountrass Inyana Chel Torat Ha’Hassidout ainsi que les Si’hot et Maamarim du Rabbi sur le Naassé Venichma, sur le Modé Ani et sur le verset qui fait des enfants d’Israël Ses serviteurs.