L’homme n’est pas d’abord son corps, mais l’âme qui l’habite et agit à travers lui. Chacun des six cent treize commandements de la Torah correspond à une dimension précise de cette âme, qu’il vient nourrir ou préserver. Comprendre ce lien, c’est découvrir que le moindre de nos actes possède une portée spirituelle réelle et transforme notre être tout entier.
Adapté du Shaarei Kedoucha, Helek 1-1, de Rabbi Haïm Vital
Rabbi ‘Haïm Vital (1543-1620) fut le principal disciple du Ari, Rabbi Its’hak Louria, et le transmetteur de sa pensée kabbalistique. Né à Tsfat, en Galilée, d’une famille dont les racines remontaient, dit-on, à la Calabre italienne, il étudia d’abord auprès du Ramak, Rabbi Moché Cordovero, avant de devenir, à partir de 1570, le plus proche élève du Ari. En moins de deux ans d’enseignement, le maître lui transmit l’essentiel de sa doctrine ; après la disparition du Ari en 1572, le Rav ‘Haïm Vital se considéra comme le dépositaire exclusif de cette sagesse et veilla jalousement à la préserver.
C’est à lui que l’on doit la mise par écrit de la Kabbale lourianique, qu’il consigna notamment dans le Ets ‘Haïm (« l’Arbre de Vie ») et dans l’ensemble des Chemona Chéarim (les « Huit Portes »), dont le Chaar HaGilgoulim, consacré aux réincarnations de l’âme. Ces écrits devinrent la version autorisée et la plus répandue de l’enseignement du Ari. Il vécut plus tard à Damas, où il mourut en 1620, laissant une œuvre qui demeure, jusqu’à aujourd’hui, l’un des fondements majeurs de la ‘Hassidout et de toute la pensée kabbalistique.
Je vais t’expliquer combien les actes de l’homme peuvent avoir des conséquences profondes sur son âme, lorsqu’il transgresse l’un des 365 interdits de la Torah ou lorsqu’il néglige d’accomplir l’un des 248 commandements positifs que D.ieu lui a ordonné d’observer. Pour saisir cette réalité, il faut d’abord connaître la véritable nature de l’homme, la relation qui unit son corps et son âme, ainsi que la manière dont les Mitsvot influencent sa vitalité spirituelle.
Le véritable homme est son âme, et non son corps
Ceux qui possèdent une connaissance profonde des réalités spirituelles savent que le corps physique n’est pas l’homme lui-même. Il n’en est que l’enveloppe extérieure, ce que les Écritures appellent « la chair de l’homme ». Ainsi, il est écrit dans le livre de Job : « Tu m’as revêtu de peau et de chair, Tu m’as entouré d’os et de tendons » (Job 10, 11). Et ailleurs : « Il ne sera pas versé sur la chair d’un homme » (Exode 30, 32). Ces versets nous enseignent que le corps est un vêtement, tandis que l’homme véritable est la réalité intérieure qui l’habite, c’est-à-dire son âme.
Durant sa vie dans ce monde, l’âme intellectuelle, qui constitue l’identité profonde de l’homme, se revêt d’un corps matériel. Lorsque l’homme quitte ce monde, son âme se sépare de ce vêtement physique pour en revêtir un autre, plus pur et entièrement spirituel. C’est ce qu’évoque le prophète Zacharie : « Ôtez-lui ses vêtements souillés et revêtez-le d’habits précieux » (Zacharie 3, 4). Ce vêtement spirituel est appelé dans les enseignements de nos Sages Halouka Derabbanan, le vêtement spirituel de l’âme. Le corps n’est donc pas l’essence de l’homme : il n’est que le moyen par lequel son âme peut agir dans le monde matériel.
Le corps est construit à l’image de l’âme
Lorsqu’un artisan confectionne un vêtement, il lui donne une forme adaptée au corps de celui qui doit le porter. De la même manière, D.ieu a créé le corps humain selon la structure de l’âme qu’il devait accueillir. Le corps possède 248 membres et 365 tendons, ou canaux, qui relient ses différentes parties et permettent à la vitalité d’y circuler. Cette organisation physique correspond exactement à une organisation spirituelle, car l’âme possède elle aussi 248 membres spirituels et 365 canaux spirituels. Lorsque D.ieu insuffle la vie dans le corps, les membres spirituels de l’âme viennent se revêtir des membres physiques qui leur correspondent, et l’âme peut dès lors agir à travers le corps.
Le corps est ainsi l’instrument de l’âme, comme la hache est l’instrument du bûcheron. La hache ne travaille pas d’elle-même : elle n’agit que parce qu’une main la manie. De même, l’œil ne voit que parce que l’âme lui communique la faculté de voir, et l’oreille n’entend que parce que l’âme lui donne la capacité d’entendre. Lorsque l’âme quitte le corps, les organes demeurent physiquement présents, mais ils perdent leurs facultés : les yeux ne voient plus, les oreilles n’entendent plus, et les autres sens cessent de fonctionner. Cela montre que la véritable source de la vie n’est pas le corps, mais l’âme qui l’anime.
La circulation de la vitalité physique et spirituelle
Les 365 canaux spirituels de l’âme correspondent aux 365 canaux du corps. Dans le corps, les vaisseaux permettent au sang de circuler et de nourrir les différents organes. Parallèlement, les canaux spirituels transmettent une vitalité intérieure destinée aux membres de l’âme. Il existe donc deux formes de nourriture : une nourriture physique qui entretient le corps, et une nourriture spirituelle qui entretient l’âme. Ces deux dimensions demeurent étroitement liées durant toute la vie terrestre.
Lorsque l’âme quitte le corps, cette circulation de vitalité cesse, et les organes physiques comme leurs canaux se décomposent progressivement. Il apparaît alors clairement que l’homme véritable est son âme intellectuelle, tandis que son corps n’est que le vêtement temporaire qu’elle porte dans ce monde.
La faute d’Adam et le mélange du bien et du mal
Il faut maintenant comprendre un événement fondamental : la faute d’Adam, le premier homme. Avant cette faute, la réalité spirituelle et matérielle se trouvait dans un état tout différent. Mais lorsqu’Adam mangea du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, il provoqua un bouleversement profond. À partir de cet instant, le bien et le mal se mêlèrent, aussi bien dans son corps que dans son âme. C’est ce que nos Sages désignent par l’expression Zouhamat Hana’hach, l’impureté introduite par le serpent en Adam et Ève.
Cette impureté rendit possibles les maladies, les souffrances et la mort, tant sur le plan physique que spirituel. Tel est le sens de l’avertissement divin : « Car le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement » (Genèse 2, 17). Cette mort ne concerne pas uniquement le corps ; elle possède aussi une dimension spirituelle, qui est la perte de la vitalité de l’âme. La faute d’Adam ne toucha donc pas seulement sa personne : elle entraîna un mélange du bien et du mal dans l’ensemble des mondes, de sorte que toute réalité créée comporte désormais une dimension de bien et une dimension de mal. Pour approfondir cette question, il faudra se reporter à la troisième partie de cet ouvrage, aux deuxième et troisième portails.
Les quatre éléments à l’origine du corps
Selon cet enseignement, le corps humain est constitué à partir de quatre éléments fondamentaux : le feu, l’air, l’eau et la terre. Depuis la faute d’Adam, chacun de ces éléments comporte une dimension positive et une dimension négative. Le corps humain est formé à partir de la dimension positive de ces quatre éléments. Leur dimension négative, en revanche, donne naissance à quatre humeurs corporelles, traditionnellement désignées comme blanche, noire, rouge et verte.
Lorsque l’une de ces humeurs, dans sa dimension négative, prend le dessus sur l’équilibre du corps, elle peut provoquer des maladies et des souffrances, et si ce déséquilibre devient extrême, il peut entraîner la mort physique. Il s’agit ici de la conception traditionnelle du corps telle que l’expose l’auteur, et non d’une description de la physiologie selon la médecine moderne.
Les quatre éléments spirituels de l’âme
De même que le corps est constitué de quatre éléments matériels, l’âme possède quatre racines spirituelles. Ces quatre racines sont liées aux quatre lettres du Nom divin, י־ה־ו־ה. Le prophète Ézéchiel y fait allusion lorsqu’il déclare : « Viens des quatre vents, ô esprit » (Ézéchiel 37, 9). Ces quatre éléments spirituels constituent la source de l’âme sainte de l’homme.
Mais depuis la faute d’Adam, il existe également une réalité opposée, issue des quatre éléments spirituels du mal, selon le principe énoncé par nos Sages, D.ieu ayant créé une réalité qui fait face à l’autre. De ces quatre éléments négatifs provient une âme orientée vers le mal, appelée le Yétser Hara, le mauvais penchant. Cette dimension négative comprend les racines des quatre grandes catégories de dommages, ainsi que celles des quatre catégories de manifestations de la lèpre spirituelle mentionnées par nos Sages. Lorsque cette âme négative prend le dessus sur l’âme sainte, elle provoque des dommages et des maladies spirituelles, et si sa domination devient totale, elle peut conduire à une forme de mort spirituelle.
Les deux âmes présentes dans l’homme
Il existe donc chez l’homme deux dimensions spirituelles opposées. La première est l’âme sainte, dont la source est la sainteté divine ; la seconde est l’âme impure, qui provient des forces du mal. L’auteur compare leur relation à celle d’un fruit et de son écorce : l’âme sainte est le fruit, tandis que l’âme impure est l’écorce qui l’entoure. L’âme sainte possède 248 membres et 365 canaux spirituels, et l’âme impure possède une structure qui lui correspond. L’âme sainte se trouve revêtue à l’intérieur de l’âme impure, et toutes deux se revêtent ensuite du corps physique.
Il existe ainsi trois niveaux : l’âme sainte, qui constitue la dimension intérieure ; l’âme impure, qui l’enveloppe ; et le corps physique, qui forme l’enveloppe extérieure. Chacune des deux âmes a besoin d’une nourriture spirituelle pour subsister, mais leurs sources de nourriture sont différentes.
Les 613 Mitsvot nourrissent les 613 dimensions de l’âme
La nourriture de l’âme sainte provient de l’accomplissement de la Torah et de ses 613 Mitsvot. Ces 613 commandements correspondent aux 613 éléments spirituels de l’âme : les 248 commandements positifs correspondent à ses 248 membres, tandis que les 365 interdictions correspondent à ses 365 canaux. La Torah est ainsi appelée une nourriture, comme il est écrit dans les Proverbes : « Venez, mangez de mon pain » (Proverbes 9, 5).
Chaque Mitsva apporte une vitalité particulière à une partie déterminée de l’âme. Lorsqu’un homme accomplit une Mitsva, il nourrit le membre spirituel qui lui correspond. Cette vitalité provient de la lumière divine, dont la source est représentée par les quatre lettres du Nom de D.ieu. Tel est le sens du verset : « Et Tu donnes la vie à tous » (Néhémie 9, 6).
Nos Sages enseignent également que les 613 Mitsvot sont liées aux quatre lettres du Nom divin. Les deux premières lettres, י־ה, associées au mot Chemi, « Mon Nom », correspondent aux 365 interdictions ; les deux dernières, ו־ה, associées au mot Zikhri, « Mon souvenir », correspondent aux 248 commandements positifs. Ainsi, l’ensemble des Mitsvot constitue le moyen par lequel la vitalité divine vient nourrir l’âme humaine.
Que se passe-t-il lorsqu’un homme néglige une Mitsva positive ?
Puisque chaque commandement positif nourrit un membre particulier de l’âme, négliger une Mitsva revient à priver ce membre de sa nourriture spirituelle. L’auteur explique que ce membre cesse alors de recevoir la vitalité qui lui était destinée et devient, dans le langage spirituel employé ici, comme mort. Lorsque la sainteté se retire de ce membre, les forces de l’impureté peuvent prendre sa place, selon le principe exprimé par nos Sages : « Tyr ne s’est remplie que de la destruction de Jérusalem. » Autrement dit, lorsque la sainteté recule, les forces opposées se renforcent, et le membre spirituel qui ne reçoit plus sa nourriture de la sainteté commence à recevoir une nourriture provenant des forces impures.
C’est ce qui permet de comprendre l’enseignement de nos Sages : « Les méchants, même de leur vivant, sont appelés morts » (Berakhot 18b). Il ne s’agit évidemment pas d’une mort physique. Cela signifie qu’un homme peut être biologiquement vivant tout en étant privé d’une partie essentielle de sa vitalité spirituelle. En s’éloignant de la source divine de la vie, il laisse la mort spirituelle prendre place en lui.
Le rôle des 365 interdictions
Les 365 commandements négatifs jouent un rôle différent, mais complémentaire. Les commandements positifs apportent directement une nourriture aux membres spirituels de l’âme, tandis que les interdictions permettent de préserver les canaux par lesquels cette nourriture circule. Nos Sages enseignent d’ailleurs : « Lorsqu’un homme s’abstient de commettre une faute, il reçoit une récompense comme s’il avait accompli une Mitsva » (Kiddouchin 39a). L’auteur explique que le respect des interdictions maintient ouverts les canaux spirituels de l’âme, de sorte que la vitalité produite par les commandements positifs peut circuler librement et nourrir ses 248 membres.
En revanche, lorsqu’un homme transgresse une interdiction, il provoque une obstruction dans le canal spirituel correspondant. Cette obstruction résulte de l’impureté introduite par la faute, et la vitalité ne peut alors plus circuler normalement : le membre spirituel alimenté par ce canal commence à s’affaiblir. Il existe cependant une différence importante entre la négligence d’un commandement positif et la transgression d’un interdit. Lorsqu’un commandement positif n’est pas accompli, le membre correspondant est privé de sa nourriture spirituelle ; lorsqu’une interdiction est transgressée, c’est le canal qui transmet cette nourriture qui se trouve obstrué. Dans ce second cas, le membre n’est pas nécessairement privé de toute sa vitalité, mais il subit une altération, une sorte de blessure ou de défaut spirituel.
L’intention intérieure dans l’accomplissement des Mitsvot
L’auteur tire de cet enseignement une conclusion pratique essentielle. L’homme doit s’efforcer de respecter l’ensemble des 613 Mitsvot, mais il ne lui suffit pas de les accomplir extérieurement : il doit aussi comprendre leur action sur son âme et orienter son intention en conséquence.
Lorsqu’il accomplit une Mitsva positive, il doit penser que cette Mitsva permet de purifier le membre spirituel correspondant. En accomplissant le commandement, il cherche à éliminer l’impureté qui s’y trouve, afin que la sainteté propre à cette Mitsva puisse venir résider dans ce membre. C’est dans ce sens que l’auteur cite le verset : « Leurs fautes reposaient sur leurs os » (Ézéchiel 32, 27). Les fautes laissent donc, selon cet enseignement, une empreinte spirituelle sur l’homme, et l’accomplissement des Mitsvot permet d’effacer cette empreinte pour faire place à la sainteté. C’est encore le principe selon lequel, lorsque l’une des deux forces s’élève, l’autre recule.
Lorsqu’il est confronté à une interdiction, l’homme doit s’abstenir de commettre la faute, mais il doit aussi avoir conscience que cette abstention possède une action spirituelle positive. En refusant de transgresser l’interdiction, il contribue à éliminer l’impureté qui pourrait obstruer le canal correspondant de son âme, et ce canal peut alors laisser de nouveau circuler la vitalité divine. Ainsi, même lorsqu’un homme semble ne rien faire, puisqu’il se contente de s’abstenir d’un acte interdit, il accomplit en réalité un travail spirituel profond. Ne pas commettre une faute n’est donc pas simplement éviter le mal : c’est préserver et purifier les canaux par lesquels la vie divine se répand dans l’âme.
Devenir un réceptacle de la présence divine
Lorsque l’homme accomplit les commandements positifs et respecte les interdictions, son âme se purifie progressivement. Ses membres spirituels deviennent capables de recevoir la lumière divine, tandis que ses canaux permettent à cette lumière de circuler sans obstacle. L’âme devient alors un véritable réceptacle de la sainteté de D.ieu, ce que les enseignements de la Kabbale désignent par l’expression Kissé ouMerkava, « un trône et un char » pour la présence divine.
Un char ne se déplace pas selon une volonté indépendante : il suit entièrement la volonté de celui qui le dirige. De même, lorsque l’homme soumet ses facultés, ses pensées et ses actions à la volonté divine, il devient un instrument à travers lequel cette volonté peut se manifester. Tel est le sens de l’enseignement de nos Sages : « Les Patriarches sont eux-mêmes le char divin » (Béréchit Rabba 47, 6 ; Zohar I, 173). Avraham, Its’hak et Yaakov avaient atteint un degré d’union avec la volonté de D.ieu si élevé que leur existence tout entière était devenue un instrument de la sainteté divine : leur corps, leur âme, leurs pensées et leurs actions étaient entièrement consacrés à Son service. Tel est également l’objectif vers lequel chaque homme doit tendre à travers l’accomplissement des Mitsvot.
Les Mitsvot, source de la vitalité spirituelle de l’homme
Ce premier chapitre nous enseigne que les Mitsvot ne sont pas uniquement des obligations religieuses ou des règles destinées à orienter le comportement humain : elles agissent directement sur la structure spirituelle de l’âme. L’homme possède 248 membres spirituels et 365 canaux qui leur transmettent la vitalité divine. Les 248 commandements positifs nourrissent les membres de l’âme, tandis que les 365 interdictions préservent les canaux par lesquels cette vitalité circule. Chaque Mitsva accomplie renforce donc une partie particulière de l’âme, et chaque faute provoque au contraire une altération de cette organisation spirituelle : la négligence d’un commandement positif prive un membre de sa nourriture, et la transgression d’une interdiction obstrue un canal de vitalité.
L’accomplissement des Mitsvot permet ainsi de purifier progressivement l’âme, de réparer les dommages spirituels et de faire reculer les forces de l’impureté. Mais le but ultime dépasse cette seule purification : il s’agit de transformer l’homme tout entier en un réceptacle de la présence divine. L’idée fondamentale de ce chapitre est donc que chaque acte de l’homme possède une portée spirituelle réelle. Lorsqu’il accomplit une Mitsva ou qu’il s’abstient d’une faute, il ne fait pas seulement ce que D.ieu lui demande : il transforme son âme et la rend davantage capable de recevoir la vitalité divine.















