À la veille de Roch Hodech Elloul, la communauté marque le cinquante-septième anniversaire du décès de Reb Yo’hanan Gordon, légendaire gabbaï du 770 Eastern Parkway. Son arrière-petit-fils et homonyme, Yo’hanan Gordon, revient sur l’humour redoutable de cet homme qui savait arracher un sourire au Rabbi comme au Rabbi Précédent.
Les bons amis
Lorsque parvint au Rabbi Précédent la nouvelle que le Rabbi et la Rebbetzin arriveraient aux États-Unis le vingt-huit Sivan 5701 (1941), il fit savoir qu’il fallait prévenir « les bons amis ». Le mazkir demanda de qui il s’agissait. La réponse tint en deux mots : Yo’hanan Gordon.
Reb Yo’hanan, qui servit durant de longues années comme gabbaï du 770 Eastern Parkway, fut un ‘Hassid au sens plein du terme. Il nourrissait pour les Rabbanim de Loubavitch un amour profond et inaltérable, et il fut la dougma ‘haya, l’exemple vivant, de celui qui ne recule devant rien pour procurer du na’hat roua’h à son Rabbi. Ceux qui l’ont connu se souviennent d’un homme qui vivait et respirait la hitkachrout, dans un dévouement total à la volonté du Rabbi — qu’il accomplissait avec application et avec entrain.
Dokchitz
Reb Yo’hanan Gordon — que certains appelaient simplement Reb Yo’hanan Dokchitzer — naquit le vingt-trois Iyar 5654 (1894) dans la bourgade ‘hassidique de Dokchitz, en Biélorussie, de Reb Israël et d’Esther. Des générations plus tôt, le grand-père d’Esther avait été envoyé à Dokchitz par le Rabbi Emtsaï pour y servir comme cho’het de la ville, et cette charge prestigieuse s’était transmise de beau-père en gendre jusqu’à Reb Israël, puis, après lui, jusqu’à Reb Yo’hanan.
Dokchitz comptait environ deux mille Juifs, en majorité des ‘Hassidim. Cinq ou six synagogues y étaient entretenues, et toutes, sauf une, suivaient le noussa’h Habad.
Enfant, Reb Yo’hanan se lia d’amitié avec un élève de la Yechiva de Dokchitz nommé Peretz Motchkine, qui partageait souvent les repas de Chabbat de la famille Gordon. C’est ensemble qu’ils partirent étudier à Loubavitch.
Les années de Loubavitch
Ces années marquèrent profondément le jeune homme : elles forgèrent sa personnalité et firent de lui le ‘Hassid aimé de tous et le soldat dévoué des Rabbanim qu’il demeura toute sa vie.
Chaque vendredi soir, les bo’hourim de Loubavitch avaient le mérite d’entendre un maamar du Rabbi Rachab. Reb Yo’hanan racontait qu’une plainte fut un jour déposée contre eux : certains s’assoupissaient durant des maamarim parfois fort longs. Lorsque l’affaire fut portée devant le Rabbi Rachab, celui-ci répondit que dormir au mont Sinaï a aussi quelque chose de particulier.
Outre les maamarim hebdomadaires, le Rabbi Rachab tenait un Farbrenguen en quelques occasions choisies, comme Youd-Tet Kislev et Sim’hat Torah. Reb Yo’hanan rapportait que la relation entre le Rabbi et les élèves était telle que ceux-ci se dissimulaient derrière les yungueleit pendant ces rassemblements, de peur que le Rabbi ne les aperçoive ; et si d’aventure le regard du Rabbi Rachab se posait sur eux, ils couraient aussitôt se cacher, saisis de crainte devant sa sainteté.
Un memouné et trois matsot
Son fils, le Rav Israël Gordon, rapportait ce souvenir. Adolescent, âgé de dix-sept ou dix-huit ans, son père se trouvait à Loubavitch lorsque toute la Yechiva célébrait le Séder de Pessa’h en commun, les plus jeunes élèves compris. Les aînés étaient nommés memounim pour surveiller les tables des plus jeunes, et cette année-là son père avait la charge d’une table de garçons de treize ou quatorze ans.
Avant le début du Séder, le Rabbi Précédent, alors menahel de la Yechiva, vint vérifier l’installation. Arrivé à cette table, il souleva la housse des matsot pour voir ce qu’elle abritait.
Il existe deux qualités de matsa : la matsa chmoura micha’at ketsira, surveillée depuis la moisson, et la matsa chmoura micha’at te’hina, surveillée seulement à partir de la mouture. À Loubavitch, en ce temps-là, on ne disposait pour l’essentiel que de la seconde. Le Rabbi Précédent fut donc surpris de découvrir trois matsot de la première qualité.
Il demanda comment elles étaient parvenues là. Le jeune homme répondit qu’un memouné sait se débrouiller : quand on a la charge des bo’hourim, on trouve le moyen de leur procurer les meilleures matsot. Le Rabbi Précédent en conçut quelque mécontentement et lui annonça qu’il n’aurait pas droit au repas de midi le lendemain.
L’humiliation fut cuisante : celui qui veillait sur les plus jeunes se voyait sanctionné devant eux. Le lendemain matin, après la prière, le Hallel et Moussaf, chacun partit manger. Le jeune Yo’hanan se rendit au taïtchelé, la petite rivière qui servait tour à tour de mikvé, de lavoir et de piscine, et s’assit là pour se reposer. Il n’y était pas depuis plus de dix ou quinze minutes lorsque deux de ses camarades — Peretz Motchkine et Chlomo ‘Haïm Kesselman, qui deviendraient l’un et l’autre des ‘Hassidim célèbres — arrivèrent en courant et l’appelèrent par son nom : le Rabbi Précédent le réclamait pour le repas de fête.
Cho’het malgré la crainte
En 5677 (1917), après plusieurs années d’étude à Loubavitch puis à Schedrin, Reb Yo’hanan épousa Zicha, fille de Reb Nissan Klovnov, cousin de Reb ‘Hatché Feigin. Le jour de leurs noces, qui était aussi Chouchan Pourim, la nouvelle parvint qu’une révolution avait éclaté contre le tsar honni : la fête en prit une tout autre intensité.
Le couple s’installa à Dokchitz, où Reb Yo’hanan apprit la che’hita auprès de Reb Bentsion Chanowitz, cho’het de la localité voisine de Gloubaké. Quelques années plus tard, son père Reb Israël s’éteignit. La communauté voulut lui confier la charge paternelle ; il hésita, redoutant d’assumer une responsabilité aussi lourde.
Le rov de Dokchitz était alors Reb Leib Cheinine, un tomim de Loubavitch dont on rapportait que le Rabbi Rachab avait dit qu’il était le beinoni du Tanya. Selon une autre version, le Rabbi Rachab aurait dit que la fondation de toute la Yechiva se justifiait pour lui seul. Apprenant le refus, Reb Leib demanda à Reb Yo’hanan ses raisons ; celui-ci répondit qu’il craignait de commettre des erreurs. Reb Leib le regarda et lui demanda qui, alors, il devrait nommer : quelqu’un qui n’a pas peur d’en commettre ?
Reb Yo’hanan servit fidèlement comme cho’het de la ville pendant dix ans. Durant cette période naquirent trois enfants : Nissan, Chalom Dov Ber et Esther.
Nissan reçut en partage un talent d’écriture peu commun — plus tard dans sa vie, il aurait le mérite de consigner les récits de l’enfance du Rabbi tels qu’il les entendit de la Rebbetzin Chana. Comme dans bien des villes juives, les rapports entre ‘Hassidim et mitnagdim étaient vifs, et le jeune Nissan mettait sa plume au service de placards dirigés contre le Rav Galinkine, le rov mitnaguèd de la ville, et en faveur de Reb Leib Cheinine. Un matin, découvrant la ville tapissée d’affiches, le Rav Galinkine fut entendu marmonner que le fils de Yo’hanan était déjà debout.
Youd-Beth Tamouz dans une bourgade de Biélorussie
Le Rav Israël Gordon rapportait encore ceci. Le Rabbi Précédent fut arrêté le quinze Sivan 5687 (1927), et lorsque la nouvelle atteignit les communautés juives de Russie, de Biélorussie, d’Ukraine, de Pologne, de Lituanie et de Lettonie, une inquiétude intense s’empara de tous.
À Dokchitz, rapportaient ses frères aînés, le rov Reb Leib Cheinine décréta un bitoul melacha : tout travail cessa, les commerces fermèrent, et l’ensemble de la population se rassembla dans la plus grande synagogue pour réciter les Tehilim ensemble. C’est Reb Yo’hanan qui officia, et il le fit avec une émotion et des larmes que l’on n’oublia pas.
L’année suivante, le premier anniversaire de Youd-Beth Tamouz tomba un Chabbat. L’usage à Dokchitz, contrairement à celui des synagogues d’aujourd’hui, voulait que les kiddouchim se tiennent dans les maisons ; ce Chabbat-là, pourtant, un kiddouch fut organisé à la synagogue. Reb Leib Cheinine et Reb Yo’hanan — les deux hommes de la ville à avoir étudié à Loubavitch — étaient si heureux qu’ils dansèrent sur les tables. La joie fut à la mesure exacte de la tristesse de l’année précédente.
Le mariage auquel il fallait aller
En 5688 (1928) se répandit la nouvelle que le Rabbi Précédent avait quitté la Russie et vivait désormais à Riga, en Lettonie. Impatient de revoir celui qu’il n’avait pas approché depuis des années, Reb Yo’hanan emprunta de l’argent et, Tichri 5689 (1928) venu, partit passer Roch Hachana auprès de lui. Il y officia au amoud pour la prière du matin de Roch Hachana, servit de baal koré, et s’abreuva de la présence du Rabbi Précédent comme il l’avait fait, des années plus tôt, auprès du Rabbi Rachab.
Peu après son retour à Dokchitz, il reçut une invitation : le Rabbi Précédent le conviait au mariage du Rabbi et de la Rebbetzin, qui devait se tenir en Pologne. Or il venait de s’endetter pour son voyage de Roch Hachana et ne voyait pas comment financer une nouvelle expédition. À la difficulté financière s’ajoutait la maladie : une angine, un virus, une fièvre si forte qu’il ne pouvait quitter son lit. La date approchait et il tenait la chose pour impossible.
C’est alors que Reb Leib Cheinine vint le visiter. Sachant son rov sans fortune, Reb Yo’hanan supposait qu’il ne ferait pas le voyage non plus. À sa surprise, Reb Leib lui annonça qu’il partait, et s’étonna à son tour d’apprendre que Reb Yo’hanan n’en avait pas l’intention. Au mariage de la fille du Rabbi avec le cousin du Rabbi, raisonna-t-il, tous les Rabbanim, depuis le Baal Chem Tov, seront assurément présents. Et quand tous les Rabbanim viennent, faudrait-il rester chez soi ?
Il n’y eut plus de doute. Reb Yo’hanan rassembla ses forces, sortit emprunter davantage d’argent, et son épouse veilla à ce qu’il dorme, boive du thé et prenne de l’aspirine. Sa fièvre baissa quelque peu et il put prendre la route de Varsovie. Tout au long du trajet, ses compagnons dansaient et chantaient d’enthousiasme tandis que lui brûlait de fièvre. À l’arrivée, quelqu’un signala au Rabbi Précédent qu’il était souffrant ; il se rétablit heureusement et put participer pleinement à la sim’ha.
Toute sa vie, il évoquerait cette semaine de joie sans bornes et le zе’hout d’y avoir pris part. Il aimait rappeler comment le Rabbi Précédent, transporté, avait posé une serviette sur son épaule et faisait le tour de l’assemblée en versant le machké à chacun, bénissant chaque homme selon son besoin propre : il savait exactement qui attendait une bénédiction pour le chidou’h d’un enfant, qui pour la parnassa, qui pour la santé.
Ainsi le racontait Reb Yo’hanan. D’autres témoins ajoutaient un détail qu’il taisait : lui-même s’était éclipsé en voyant approcher le Rabbi Précédent, ne supportant pas l’idée d’être servi par lui.
Des années plus tard, il écrivit au Rabbi Précédent pour lui rapporter ses hésitations d’alors et l’encouragement de Reb Leib Cheinine. Il concluait sa lettre par un souhait poignant : que ce qu’il avait vu, entendu et ressenti à ce mariage demeure en lui pour toujours.
Son fils Israël rapportait encore que son père lui parlait souvent des filles du Rabbi Précédent, qu’il avait connues petites à Loubavitch ; de sa mère, la Rebbetzin Chterna Sarah ; de sa grand-mère, la Rebbetzin Rivka, épouse du Rabbi Maharach. Et puis il lui parlait du nouveau gendre, celui qui deviendrait des années plus tard le Rabbi : cet homme, disait-il, est quelque chose de tout à fait particulier. Un immense érudit en niglé comme en ‘Hassidout et en Kabbala ; un homme jeune qui sait sans mesure ; qui sait tout et fait tout très discrètement, comme s’il était un homme ordinaire ; qui n’aime pas se montrer — sa manière de s’habiller, de marcher, de parler aux gens, tout chez lui est humble et cordial.
Une naissance annoncée
Lorsque l’épouse de Reb Yo’hanan se retrouva enceinte passé la quarantaine, le couple s’inquiéta pour l’enfant : elle avait déjà connu plusieurs fausses couches. Elle se rendit à Vilna, où un hôpital pouvait prendre en charge ce type de situation. Après examen, le médecin lui indiqua qu’elle devrait être hospitalisée dès son septième ou huitième mois, faute de quoi la mère et l’enfant seraient en grand danger.
De retour chez elle, elle rapporta la nouvelle à son mari, qui appela aussitôt le Rabbi Précédent depuis l’unique téléphone de Dokchitz. La réponse fut qu’elle devait rester chez elle et que la mère comme l’enfant seraient en bonne santé. Elle mit au monde un garçon en parfaite santé, qu’ils appelèrent Israël, du nom du père de Reb Yo’hanan. Cet enfant deviendrait plus tard le Chalia’h du Rabbi à Worcester, dans le Massachusetts, puis à Morristown, dans le New Jersey.
Partir pour l’Amérique
Jeune homme, Reb Yo’hanan avait vu ses trois frères aînés émigrer en Amérique tandis qu’il demeurait à Dokchitz pour prendre soin de ses parents vieillissants. Sa mère puis son père disparus, ses frères le pressèrent de les rejoindre avec sa famille plutôt que de rester seul en Europe. Il résista : il avait entendu dire que ses neveux et nièces, là-bas, ne pouvaient étudier dans de bonnes institutions juives — et encore moins ‘hassidiques. Sur ce point, il n’était pas prêt au moindre compromis.
Lors de la visite du Rabbi Précédent aux États-Unis en 5689 (1929), les frères de Reb Yo’hanan entrèrent en ye’hidout. Le Rabbi Précédent leur demanda pourquoi leur frère Yo’hanan ne les avait pas rejoints en Amérique. Ils expliquèrent que l’état de l’éducation juive dans di goldene medina l’en dissuadait. Le Rabbi Précédent leur répondit qu’il lui donnerait, lui, l’instruction de venir.
Quand Reb Yo’hanan se présenta devant le Rabbi Précédent à Tichri 5691 (1930), il s’entendit dire, à sa grande surprise, qu’il devait s’installer aux États-Unis. Il objecta que l’Amérique est une eretz o’helet yochveha, une terre qui dévore ses habitants, et que ceux qui s’y rendent se refroidissent dans leur Torah et leurs Mitsvot. Le Rabbi Précédent lui promit que ses enfants resteraient des Juifs droits. Reb Yo’hanan insista : il voulait que ses enfants grandissent comme des ‘Hassidim. Ils grandiront comme des ‘Hassidim, répondit le Rabbi Précédent. Il insista encore : il voulait qu’ils puissent étudier dans les Yechivot du Rabbi, inexistantes en Amérique. Ils y étudieront, lui fut-il répondu.
Fort de cette bénédiction, Reb Yo’hanan partit seul pour les États-Unis à Hanouka 5692 (1931) ; sa famille le rejoignit deux ans plus tard, à Hai Elloul 5694 (1934). Le Rav Chalom Dov Ber Gordon décrirait plus tard la scène du départ de son père : toute la ville l’escorta, et les Juifs de Dokchitz pleuraient comme des enfants en le regardant s’éloigner.
La parole du Rabbi se vérifia : tous ses enfants suivirent son chemin, et ses fils eurent même le mérite d’étudier dans les Yechivot du Rabbi. Nissan, l’aîné, étudia à Tom’hei Temimim en Europe ; les autres dans la Yechiva que le Rabbi Précédent ouvrit dès son arrivée aux États-Unis.
La fin de Dokchitz juive
De la bourgade qu’il avait quittée, il ne resterait rien. Lorsque les nazis arrivèrent à Dokchitz, ils rassemblèrent tous les Juifs de la ville et les entassèrent dans la synagogue, où Reb Leib Cheinine était encore en pleine prière du matin — on était déjà en début d’après-midi. Assurés que tous s’y trouvaient, ils verrouillèrent les portes et mirent le feu au bâtiment.
La panique fut immédiate ; des hommes escaladaient les murs, les cris de terreur montaient de toutes parts. Au milieu du chaos, Reb Leib Cheinine se tourna vers sa communauté et demanda le silence. Il leur rappela que, de même que dans le Beth Hamikdach les korbanot devaient être offerts avec les pensées et l’intention justes, de même, lorsque des Juifs s’offrent eux-mêmes en korbanot devant le Créateur, ils doivent veiller à garder l’esprit et le cœur purs, afin d’être un sacrifice digne de ce nom.
Puis Reb Leib, toujours revêtu de son talith et de ses Téfilines, entonna le niggoun de Sim’hat Torah, et toute la foule enfermée dans la synagogue en flammes reprit avec lui. Quand les nazis comprirent ce qui se passait, ils entrèrent de force et assassinèrent Reb Leib.
Quelques Juifs survécurent à l’incendie en creusant un tunnel depuis la cave, y demeurèrent jusqu’à ce que le feu retombe, puis s’échappèrent et rejoignirent les partisans dans les forêts. L’un d’eux, parvenu plus tard aux États-Unis, rendit visite à Reb Yo’hanan dans sa soukka et lui raconta la fin de Dokchitz. Achevant son récit, il soupira que Reb Leib, à la fin, avait perdu la raison. Reb Yo’hanan le reprit aussitôt : il n’était pas descendu au-dessous de la raison, il s’était élevé au-dessus d’elle ; ce qu’il avait fait était lemaala mitaam vadaat.
Enseigner après le travail
La vie américaine fut rude. Reb Yo’hanan travaillait de longues heures comme cho’het, mais la dureté de son quotidien ne le détourna jamais de l’ouvrage d’un ‘Hassid. Chaque soir, en rentrant du travail, il s’arrêtait dans une synagogue de Brownsville pour y enseigner le Ein Yaakov aux Juifs rassemblés.
En 5698 (1938), le Rabbi Précédent le désigna comme l’un des chlochet haro’im, les trois bergers chargés de prendre soin des filles des ‘Hassidim Habad. Un groupe nouveau fut constitué, A’hot Hatmimim, où les jeunes filles reçurent des cours et connurent des Farbrenguens auprès de ces ‘Hassidim. L’organisation était particulièrement chère au Rabbi Précédent, qui demanda même à être informé des horaires des cours.
Chaque dimanche, Reb Yo’hanan donnait un cours aux jeunes filles de Beth Yaakov, alors un Talmud Torah du soir. Elles venaient chaque semaine de Williamsburg, de Boro Park et de Bensonhurst pour étudier la ‘Hassidout et l’histoire des Rabbanim. Celles qui y participèrent se souviennent encore avec précision du plaisir qu’elles y prenaient. À cela s’ajoutaient les cours qu’il donnait régulièrement à des Juifs âgés.
Même dans sa vieillesse, le Rabbi insista pour qu’il poursuive ces cours commencés des années plus tôt. Comme il se plaignait que son ouïe faiblissait et qu’il n’entendait plus les questions de son auditoire, le Rabbi lui répondit que l’essentiel était qu’eux l’entendent, et non l’inverse.
Des Farbrenguens dans un salon de Brooklyn
Les ‘Hassidim étaient alors peu nombreux aux États-Unis, et les enfants de Reb Yo’hanan gardèrent un souvenir nostalgique des Farbrenguens de ces années-là. Sa fille, Esther Goldman, racontait que le métier de son père lui faisait rapporter à la maison des foies, des rates et toutes sortes de « délicatesses » que sa mère préparait, et autour desquelles les ‘Hassidim se réunissaient. Le Rav Israël Jacobson, le Rav Éliyahou Simpson, le Rav Chlomo Aharon Kazarnovsky et le Rav Avner Shifrin comptaient parmi ceux qui vivaient dans le quartier, et ces Farbrenguens étaient d’une qualité rare. Quand on n’était qu’une poignée, disait-elle, on formait une seule famille : les Farbrenguens de la maison s’achevaient souvent dans les larmes, les niggounim se chantaient comme de vrais niggounim ‘hassidiques, et chacun s’y retrouvait dans l’état d’esprit qui convient à un ‘Hassid.
Il entretenait son lien avec le Rabbi Précédent, resté en Europe, par lettres, et lui envoyait de l’argent pour soutenir ses activités. Il subsiste des lettres de la Rebbetzin Chterna Sarah le remerciant pour les sommes adressées à la Yechiva d’Otwock et lui demandant d’encourager d’autres donateurs.
L’arrivée du Rabbi Précédent
La proximité se poursuivit lorsque le Rabbi Précédent débarqua aux États-Unis le neuf Adar Cheni 5700 (1940). Esther Goldman se souvenait de ce jour : son père était une fois de plus alité, une angine et une forte fièvre le clouant au lit. Quand on vint lui annoncer que le Rabbi arrivait, il se leva et se mit à sauter sur place comme un petit enfant. C’était un homme d’une grande émotivité, et voilà comment elle s’exprimait chez lui ; il aimait le Rabbi de tout son cœur et de toute son âme.
Deux mille dollars pour hâter la Guéoula
En 5702 (1942), le Rabbi Précédent lança la campagne Lealter litchouva, lealter ligueoula : le repentir immédiat amène la Rédemption immédiate. Elle répondait aux tragédies effroyables qui frappaient les Juifs d’Europe, que le Rabbi Précédent désignait comme les douleurs de l’enfantement de Machia’h ; l’heure de sa venue était arrivée.
L’attachement de Reb Yo’hanan au Rabbi Précédent était tel qu’il fit racheter son assurance-vie, d’un montant de deux mille dollars — une somme considérable pour l’époque —, et remit l’intégralité de la somme au Rabbi Précédent pour la campagne. Son raisonnement était limpide : à quoi bon une assurance-vie si Machia’h est sur le point de venir ?
C’est aussi durant ces années noires que se place l’un des épisodes les plus racontés à son sujet. Le Rabbi Précédent était accablé par le flot ininterrompu de nouvelles venues d’Allemagne et de Pologne, et ses gabbaïm avaient épuisé toutes les idées pour alléger son fardeau. Ils firent appeler Reb Yo’hanan et le pressèrent de venir sans délai. Il racontera avoir passé tout le trajet vers le 770 à prier pour que les mots justes lui soient donnés. Debout devant le Rabbi Précédent, il déclara qu’une arrestation n’a rien dont on puisse se vanter, puisque tout le monde en Russie a été arrêté au moins une fois ; que deux relèvent déjà du hidour Mitsva ; mais que trois tiennent franchement de l’ostentation. Le Rabbi Précédent, qui en avait connu sept avant de gagner l’Amérique, éclata de rire — à la manière de son ancêtre et homonyme, Its’hak Avinou.
La confiance que lui témoignait le Rabbi Précédent se lisait dans de menus détails. Un jour que celui-ci tenait un Farbrenguen dans son appartement du premier étage du 770, Reb Yo’hanan se tenait à ses côtés. La foule pressait pour se rapprocher, et il commença à s’alarmer à voix haute, craignant d’empiéter sur l’espace du Rabbi. Le Rabbi Précédent se tourna alors vers lui pour lui dire, simplement, qu’il ne le gênait pas.
À plusieurs reprises, le Rabbi Précédent le choisit pour le remplacer comme officiant lors du yahrtzeit de sa grand-mère, la Rebbetzin Rivka, et lors de celui de son oncle, le Raza — occasion dont il consigna même la mention dans son journal.
Youd Chevat 5710
Tôt le Chabbat matin, Reb Yo’hanan se rendait au mikvé et, sur le chemin du retour, passait par le 770 pour s’assurer que tout était prêt pour la prière. Le Chabbat Youd Chevat 5710 (1950), il était en chemin lorsqu’on lui apprit la terrible nouvelle : le Rabbi Précédent avait quitté ce monde. Il poursuivit jusqu’au 770, puis rentra chez lui.
Son gendre, le Rav Chimon Goldman, se souvenait de ce moment. Son épouse et lui séjournaient alors chez ses beaux-parents, dont la maison donnait sur Eastern Parkway ; de la fenêtre du salon, on voyait entrer et sortir les gens du 770. Quand son beau-père revint, il comprit à son visage, avant même qu’il n’entre, que quelque chose de terrible s’était produit. Son visage était effrayant, blanc comme un linge ; il joignit les mains et dit qu’ils avaient perdu leur père.
Un homme ordinaire ne peut concevoir ce qu’éprouve un ‘Hassid à la disparition de son Rabbi. Reb Yo’hanan était entièrement brisé. Les ‘Hassidim, eux, se tournèrent aussitôt vers le Rabbi pour y chercher inspiration et direction, et le supplièrent d’accepter la nessiout ; mais celui-ci écartait leurs demandes, affirmant avec beaucoup d’émotion que le Rabbi Précédent continuait d’exercer son influence.
Après la levaya, Reb Yo’hanan confia à son fils Chalom Dov Ber qu’il redoutait le mauvais œil : il avait pris part à la tahara et s’était vu attribuer, par tirage au sort, l’une des tâches les plus élevées. Lors de la tahara du Maguid de Mezritch, l’Admour Hazaken avait reçu la même charge et s’en était inquiété pour la même raison.
Peu après, l’épouse de Reb Yo’hanan tomba gravement malade. Ses enfants lui cachèrent la gravité du pronostic. Un jour qu’il rencontra le Rabbi, celui-ci lui demanda des nouvelles de sa femme. Reb Yo’hanan répondit que les médecins voulaient opérer et ajouta — laissant entendre que le Rabbi refusait toujours d’accepter la nessiout malgré les demandes des ‘Hassidim — qu’il n’y avait plus personne à qui demander conseil. Le Rabbi lui répondit qu’il devait le demander au Rabbi Précédent, et que le Rabbi Précédent trouverait certainement le moyen de lui répondre.
Lorsque ses enfants apprirent ces paroles, ils entrèrent dans le bureau du Rabbi et lui exposèrent ce que les médecins avaient constaté. Le Rabbi leur dit de procéder à l’opération et donna sa bénédiction. Celle-ci réussit et sa femme vécut encore plusieurs années. À sa disparition, en 5717 (1957), le Rabbi se rendit au domicile de Reb Yo’hanan pour consoler la famille.
S’attacher au Rabbi
Immédiatement après la disparition du Rabbi Précédent, Reb Yo’hanan accepta le Rabbi comme son Rabbi et s’attacha à lui avec la même dévotion et le même amour qu’il avait éprouvés pour son prédécesseur.
Il cessa aussitôt de lui serrer la main, comme il convient qu’un ‘Hassid ne serre pas la main de son Rabbi. Durant cette même période, l’un de ses fils, Chalom Dov Ber, entra dans le bureau du Rabbi avec l’un de ses jeunes enfants ; le Rabbi tendit la main vers l’enfant, qui refusa de la prendre. Le Rabbi eut ce mot : voilà que l’enfant, déjà, ne veut plus me serrer la main.
En tant que gabbaï du 770, il eut le mérite, le Chabbat qui suivit Youd Chevat 5711 (1951), d’appeler le Rabbi à la Torah sous le titre d’Adoneinou Moreinou Verabbeinou pour le maftir, la montée traditionnellement réservée aux Rabbanim.
Les ‘Hassidim se rappellent comment, chaque année à Sim’hat Torah, il appelait le Rabbi pour ‘Hatan Béréchit en prononçant le nom du Rabbi Précédent aux côtés de celui du Rabbi. Durant ces premières années, il récitait la formule en pleurant d’émotion. Il en vint à inscrire les noms du Rabbi et du Rabbi Précédent dans son siddour, afin de ne pas buter sur eux sous l’effet du bouleversement qui le saisissait à cet instant.
Étant cho’het, il eut le mérite d’abattre chaque année, la veille de Yom Kippour, la volaille des kaparot du Rabbi. Mais cette charge en emportait une autre : le Rabbi avait indiqué que celui qui commence le travail le matin de la veille de Yom Kippour doit l’achever, et qu’il revenait donc au cho’het d’administrer les malkout au Rabbi. Pour un ‘Hassid, la chose était évidemment très difficile, et chaque année une angoisse intense s’emparait de lui plusieurs heures à l’avance.
Gabbaï du 770
En 5707 (1947), Reb Yo’hanan fut nommé gabbaï du 770, fonction qu’il occupa jusqu’à sa disparition en 5729 (1969). Cette position lui valut de se trouver très souvent auprès du Rabbi. En 5725 (1965), lorsque le Rabbi officia au amoud après la disparition de sa mère, la Rebbetzin Chana, Reb Yo’hanan ne manqua pas une seule prière.
Le 770 était en permanence habité par sa présence joyeuse, spirituelle, et par ces reparties acérées qu’il semblait toujours avoir au bord des lèvres. Il s’en servait souvent pour amener un sourire sur le visage du Rabbi.
Un jour, il vit tous les bo’hourim massés dans la petite salle chercher à apercevoir le Rabbi, parti se laver les mains à l’évier du fond du couloir. Il leur lança à voix haute s’ils craignaient qu’on leur vole leurs manteaux. Le Rabbi regagna son bureau avec un large sourire.
Une autre fois, son propre fils, le Rav Chalom Dov Ber Gordon, de passage à Brooklyn depuis sa Chlihout de Newark, dans le New Jersey, fut honoré par lui de la Hagba. Emporté par l’élan, celui-ci souleva le Sefer Torah puis s’assit directement avec lui, sans observer l’usage Habad qui veut qu’on le repose d’abord sur la bima le temps qu’il soit roulé et habillé. Sans ciller, son père cita un verset des Tehilim décrivant Israël se mêlant aux nations et apprenant leurs usages — assez haut pour que le Rabbi, à quelques pas, l’entende distinctement. Le Rabbi eut un rire léger.
Outre ses fonctions de gabbaï, il servit comme baal koré du Rabbi jusqu’en 5715 (1955), année où, sentant sa voix faiblir, il céda la charge à Reb Mottel Shusterman. Il fut également placé à la tête de la ‘Hevrat Bikour ‘Holim, que le Rabbi Précédent avait créée en 5704 (1944) parmi les activités de Ma’hané Israël, pour prendre soin des besoins physiques et spirituels des Juifs blessés et malades.
Le treize Nissan 5711 (1951), quelques semaines seulement après que le Rabbi eut accepté la nessiout, celui-ci lui adressa une lettre où il exprimait le na’hat roua’h que lui procurait son travail. Il y écrivait suivre ses activités dans les domaines que le Rabbi Précédent avait placés sur ses épaules, et se réjouir de le voir les poursuivre ; qu’il y ajouterait sûrement encore, et que D.ieu lui donnerait la force nécessaire, car D.ieu ne demande jamais à un homme plus qu’il n’est capable de donner. La lettre poursuit en louant le mérite de ceux qui accomplissent l’ouvrage du Rabbi, s’agissant en particulier de ses activités de gabbaï à la synagogue du 770 — le Loubavitch de Loubavitch —, de son engagement pour le maamad et pour les maot ‘hitim. Elle s’achève par une bénédiction pour sa santé et celle de son épouse, et pour qu’il ait du na’hat ‘hassidique de tous ses enfants et petits-enfants.
La caisse d’entraide
La situation financière de la plupart des Juifs de la région de New York, durant ces premières années américaines, laissait fort à désirer. Le pays ployait sous les effets de la Grande Dépression de 1929 et des masses considérables d’hommes se retrouvaient sans travail. La difficulté était plus grande encore pour les immigrants, qui ne parlaient pas la langue, et pire encore pour ceux qui tenaient à observer le Chabbat, alors considéré comme un jour ouvré ordinaire.
C’est ce qui conduisit plusieurs hommes soucieux à ouvrir une caisse d’entraide, la Guemilat Hessed Chomrei Chabbat, qui prêtait de petites sommes aux Juifs pratiquants tombés dans la difficulté. Reb Yo’hanan y entra comme membre du comité, avant que l’ensemble n’échoie à sa seule responsabilité. Le Rabbi Précédent recevait chaque année un rapport de son activité, y contribuait annuellement et l’encourageait en ye’hidout comme par lettres.
Après la disparition du Rabbi Précédent, Reb Yo’hanan entra dans le bureau du Rabbi et, avec cette largeur ‘hassidique qui le caractérisait, lui demanda s’il accepterait de placer la caisse sous sa nessiout. Le Rabbi accepta — chose qu’il n’accordait presque jamais à une institution déjà existante. Il maintint en outre la tradition des dons annuels du Rabbi Précédent, en modifiant le montant chaque année, peut-être pour ne pas créer de ‘hazaka. Il adressait également chaque année une lettre au melavé malka organisé au profit de la caisse.
À l’encouragement s’ajoutait l’exigence : le Rabbi demandait constamment à la direction d’élargir le champ de son action. Un jour, à cette époque, le Rabbi lui demanda s’il restait de l’argent sur le compte. Reb Yo’hanan expliqua qu’il gardait toujours une petite réserve au cas où un donateur réclamerait son argent. Le Rabbi ne s’en satisfit pas et lui dit de prêter tout ce qu’il pourrait prêter.
Une bonté qui ne comptait pas
La caisse n’était qu’une expression parmi d’autres de la délicatesse de cet homme. Un épisode en donne la mesure.
Par une soirée d’été où le thermomètre dépassait les trente degrés, après avoir achevé son épuisant travail à l’abattoir, Reb Yo’hanan enchaîna bus et métros jusqu’à un immeuble de Brownsville. Il y gravit plusieurs étages jusqu’à l’appartement d’une vieille dame, pour y récupérer deux ou trois dollars qu’elle avait mis de côté pour le maamad, le fonds traditionnel destiné à la maison du Rabbi.
Il faisait ce trajet périodiquement. Depuis que cette femme s’était plainte d’être trop faible pour apporter elle-même son don, il avait pris sur lui d’aller le chercher, sans se soucier du dérangement. Ses enfants protestaient vivement : ils étaient prêts à combler eux-mêmes ces quelques dollars pourvu qu’il renonce à un voyage très dommageable pour sa santé fragile. Reb Yo’hanan ne céda pas. Il leur expliqua qu’il ne se traînait pas jusque là-bas pour l’argent, mais pour cette vieille femme oubliée qui vivait seule. Vous devriez voir son visage, leur dit-il, quand j’arrive chez elle.
Un chtreimel et une histoire
Deux Chabbatot par an, Reb Yo’hanan se levait pour faire des annonces pendant le Farbrenguen du Rabbi. Le premier était Chabbat Béréchit, où l’usage veut que le gabbaï mette aux enchères les « Mitsvot » de l’année à venir : qui financera le ner lamaor et les autres besoins de la synagogue. Avant d’ouvrir les enchères, le Rabbi lui demandait de monter sur la table, de coiffer un chtreimel et de raconter à l’assemblée une histoire ‘hassidique.
De même, Chabbat Michpatim, dont la paracha énonce le prêt d’argent à son prochain, il se levait pour inviter tous les présents au melavé malka de la caisse d’entraide, le soir même. Là encore, son annonce faite, il coiffait un chtreimel et régalait l’assistance d’un mot d’esprit.
Quand Reb Yo’hanan parlait, le plaisir se lisait sur le visage du Rabbi : c’était le seul moment, durant les Farbrenguens, où le Rabbi s’adossait à sa chaise pour écouter attentivement le récit. Il arriva même que le Rabbi corrige ou complète lui-même l’histoire racontée. Après sa disparition, la tradition fut poursuivie chaque Michpatim par son gendre, Reb Chimon Goldman, qui reprit la caisse, et chaque Chabbat Béréchit par le nouveau gabbaï, Reb Shea Pinson.
Reb Yo’hanan était un trésor vivant de récits et de vertlé’h sur les ‘Hassidim et les Rabbanim des générations passées, et il ne gardait rien pour lui. Beaucoup des histoires que l’on connaît aujourd’hui sur les ‘Hassidim d’autrefois, sur Reb Hillel Paritcher et bien d’autres, ont été transmises par lui — qui les tenait, à Loubavitch, du machpia Reb Chmuel Gronem Esterman.
En 5717 (1957), lorsque le Rabbi demanda au Kovets Loubavitch d’envoyer aux ‘Hassidim des questionnaires afin qu’ils consignent leurs souvenirs du alter heim, Reb Yo’hanan répondit avec enthousiasme et beaucoup de matière sur la vie ‘hassidique à Dokchitz et sur les ‘Hassidim qui y vivaient. Le Rabbi demanda aux rédacteurs de lui faire parvenir des formulaires supplémentaires, afin qu’il dispose de la place nécessaire à ses souvenirs.
Il n’était pas seulement un collectionneur d’histoires : il était un conteur, dont la verve et le visage souriant faisaient sourire tous ceux qui l’écoutaient.
Le Golem, le Maharal et le jeune étudiant
Un récit rapporté par ses descendants illustre bien la finesse de cet esprit. Un minyan de Min’ha peinait à réunir un dixième homme. Un impatient ordonna à un jeune Ba’hour, plongé dans son étude, de quitter le Beth Hamidrach et d’aller chercher quelqu’un. L’étudiant revint bredouille et se fit vertement tancer : il valait moins que le Golem de Prague, lui reprocha-t-on, car le Golem, au moins, accomplissait les missions que le Maharal lui confiait.
Reb Yo’hanan s’interposa aussitôt. La comparaison, objecta-t-il, était exactement inversée : lorsque le Maharal envoyait le Golem en mission, le Maharal, lui, restait au Beth Hamidrach à étudier ; ici, c’est le Maharal qu’on avait expédié dehors, tandis que le Golem demeurait à l’intérieur.
Le Guéhinom était fermé
Un jour mémorable, Reb Yo’hanan se sentit défaillir au milieu d’un Farbrenguen du Rabbi et dut être transporté dehors. Après un court repos, il reprit ses esprits et se sentit mieux. Ne voulant pas que le Rabbi s’inquiète de son état, il se posta dans le hall du 770 au moment où le Rabbi regagnait son bureau. En passant devant lui, le Rabbi le regarda et fit un geste, attendant de savoir comment il allait.
J’ai quitté ce monde, répondit Reb Yo’hanan. Mais le Guéhinom est fermé le Chabbat, et le Gan Eden n’a pas voulu me laisser entrer. Alors me voici.
Entendant ce « rapport », le Rabbi regagna son bureau avec un large sourire.
Une lettre à la Rebbetzin Chana
En 5721 (1961), la Rebbetzin Chana remit à Reb Yo’hanan un don destiné au 770. En lui adressant une lettre de reçu, il saisit l’occasion de lui transmettre deux récits ‘hassidiques.
Le premier : lorsque le Baal Chem Tov organisa le service divin des Juifs selon les temps et les occasions, il fut établi que la veille de Yom Kippour, à l’heure de Min’ha, était le moment de la techouva tata’a, où l’on fait le bilan de toutes ses actions de l’année écoulée. Pour que ce bilan soit un bilan juste, il faut du calme et de la tranquillité, afin de n’être pas dérangé. Les fidèles du Beth Hamidrach du Baal Chem Tov voulurent donc supprimer l’usage des plateaux de collecte de la Tsedaka la veille de Yom Kippour, qui perturbait leur concentration. Le Baal Chem Tov les reprit vivement : croyaient-ils vraiment qu’en se frappant la poitrine ils allaient troubler l’Accusateur ? Non — c’est en jetant des pièces dans les plateaux qu’ils feraient le bruit capable de le troubler.
Le second : lors d’un Farbrenguen du Rabbi Précédent — à Youd Kislev, croyait-il se souvenir —, l’un des anciens de la communauté, un certain M. Prodinsky, leva son verre en souhaitant que D.ieu accorde des délivrances au peuple d’Israël. Le Rabbi Précédent lui répondit qu’il en faudrait plutôt une seule — et la bonne.
Reb Yo’hanan achevait sa lettre par un vœu venu du fond du cœur : qu’elle ait le mérite de voir son fils, issu de la maison de David, révélé comme le conducteur du peuple d’Israël et son libérateur.
Le dernier chtreimel
En 5729 (1969), lorsque Reb Yo’hanan se leva pour parler au Farbrenguen, il se trouva de nouveau qu’aucun chtreimel n’avait pu être trouvé. Le Rabbi prit alors la serviette de tissu qui couvrait le gâteau posé sur la table et la lui lança pour qu’il s’en coiffe.
Ce fut la dernière fois qu’il prit la parole à un Farbrenguen. Cette année-là, le vingt-neuf Menahem Av, il quitta ce monde.
Porter son nom
Cinquante-sept ans plus tard, son arrière-petit-fils et homonyme, Yo’hanan Gordon, observe que le nombre cinquante-huit — celui de l’année dans laquelle on entre à Roch Hodech Elloul — correspond à la valeur numérique du mot ‘hen, la grâce. Cette racine se loge dans son propre prénom comme dans celui de son épouse, ‘Hana. Et de ‘hen, note-t-il, son aïeul en avait à revendre : il incarnait la qualité même que son nom recelait.
Élevé, lui, dans le réseau des Yechivot lituaniennes — la lignée maternelle de la famille passe par la Pologne et la Sibérie, où son grand-père maternel étudia à la Yechiva de Novardok sous la direction du Rav Yehouda Nekritz —, il a vécu toutes ces années avec la conscience de son ascendance Loubavitch. Il est rare, dans le monde Habad, qu’un autre que le Rabbi devienne objet de vénération publique : l’accent y est mis à tel point sur le bittoul que celui qui n’est pas le Rabbi n’est, pour ainsi dire, personne. Ironie profonde : n’être personne, chez Habad, est peut-être le plus grand compliment qu’un ‘Hassid puisse recevoir. C’est bien pourquoi il trouve remarquable que, des décennies après sa disparition, des gens qui ne l’ont jamais croisé s’illuminent encore en entendant ce nom.
Chaque visite au Ohel le ramène à la même question : en fait-il assez pour honorer le nom qu’on lui a confié ? Il rapporte s’être présenté un jour, avant l’épidémie et alors qu’il était encore rasé de près, à un ‘Hassid âgé, qui lui lança avec malice qu’il avait de la chance que son arrière-grand-père ne soit plus de ce monde. « S’il était en vie, répondit-il, je ne porterais pas son nom. » Le vieil homme rit, puis ajouta que s’il l’avait vu ainsi, il l’aurait tué.
En rassemblant ces récits, il lui est venu qu’ils correspondaient peut-être aux cinq niveaux de l’âme. La prière murmurée en chemin avant de paraître devant le Rabbi Précédent renvoie à l’essence cachée de Ye’hida, d’où tout le reste procède. L’épisode de la Hagba relève de ‘Haya, cet éclair de perception qui transforme un moment gênant en instant capable d’arracher un sourire au Rabbi. La défense du jeune Ba’hour incarne Nechama, la sagesse mise au service de la compassion pour préserver la dignité d’un autre Juif. La réponse donnée après l’évanouissement révèle la chaleur et la vitalité de Roua’h. Et le dernier récit, celui du tissu substitué au chtreimel peu avant sa disparition, trouve son expression dans Nefech, là où toute une vie de service divin laisse son empreinte sur le monde matériel.
C’est peut-être cela, au fond, que signifie porter le nom d’un autre. Nous ne sommes pas appelés à devenir ceux qui nous ont précédés : il nous est confié de porter quelque chose de leur âme en avant, dans notre propre génération.
D’après un article de A Chassidisher Derher (Adar I 5776) et un texte de Yo’hanan Gordon publié sur COLlive.













