Même lorsque le Saint béni soit-Il livre le Temple à la destruction, Il laisse toujours subsister un point que rien ne peut briser. Ce point demeuré intact est celui à partir duquel toute reconstruction devient possible, plus profonde et plus solide qu’auparavant. Car il existe, au cœur de chaque juif, un sanctuaire intérieur qu’aucune main, pas même la sienne, ne saurait détruire.

 

 

 

Rav Chmouel Bitton

 

 

Un point qui survit à toute destruction

Je trouve cela profondément saisissant : au moment même où le Saint béni soit-Il provoque la destruction, une destruction que tant de voix avaient annoncée sans que nul n’y croie vraiment, jusqu’à ce qu’elle survienne enfin, Il choisit malgré tout de préserver quelque chose. La destruction du premier Beth Hamikdach, puis celle du second, n’ont pas tout emporté. Il reste une trace, il reste un point : le Kotel, le Mur occidental. De l’immense ensemble que formaient le mont du Temple et le Sanctuaire, un fragment subsiste, tient bon, survit au feu, ce feu qui ne parvient pas à le consumer.

La leçon du Déluge

Je pense à cela également à propos du Déluge. D’un côté, nous savons que le Saint béni soit-Il a promis de ne plus jamais recommencer. Mais le Déluge lui-même ne fut pas un anéantissement total du monde. Malgré ces quantités d’eau déversées qui submergèrent l’univers, celui-ci demeura. L’arche dans laquelle se trouvaient Noa’h, sa famille et des représentants de toutes les bêtes et de tous les animaux tint bon.

Et je songe à ceci : au terme de chaque destruction, le Saint béni soit-Il nous dit que, même si dans notre propre existence nous sommes parfois contraints d’abattre des murs et de laisser s’effondrer certaines choses, parce qu’il n’y a pas d’autre issue, parce que parfois il n’y en a vraiment pas, quelque chose subsiste toujours.

Quand il n’y a plus d’autre choix

Ainsi en fut-il du peuple d’Israël en son temps, lorsqu’il ne comprit pas par la voie douce ce que signifient l’Ahavat ‘Hinam, l’amour gratuit, et l’Avodat Hachem, le service de D.ieu. Tout était devenu affaire de négoce, jusqu’à la vente de la prêtrise ; Jérusalem se gouvernait comme une simple arène politique. Nous étions parvenus à ce point extrême où seule une gifle, seule la destruction, pouvait remettre les pendules à l’heure. Et pourtant, dans le même mouvement, on voit qu’Il laisse subsister quelque chose. Comme si le Saint béni soit-Il déclarait : une destruction ne peut jamais tout détruire. La reconstruction qui suit, la réparation qui vient après, doit toujours s’appuyer sur ce point précis demeuré intact, et se rebâtir à partir de lui.

La destruction qui met à nu

Parfois, la destruction est précisément ce qui dénude ce point, ce centre à partir duquel on va se reconstruire bien plus profondément, bien mieux, bien plus solidement, alors même que, d’ordinaire, ce point demeure caché. Cela me rappelle les maisons frappées par la plaie de la tsaraat, qu’il fallait démolir et au fond desquelles on finissait par découvrir les trésors d’or que les peuples précédents avaient dissimulés là, avant l’arrivée des juifs en terre d’Israël. On dit en quelque sorte au propriétaire : détruis ta maison ; mais au bout du compte, des trésors t’y attendent.

Car toute destruction est un décapage. Elle pèle, elle retire tout ce qui recouvrait, tout ce qui dissimulait la Pierre de fondation, l’Even Hachtiya, la Che’hina elle-même. Songeons à la grande entreprise des Cohanim qui parcouraient Jérusalem. Nous connaissons ces grands prêtres qui achetaient la prêtrise à prix d’argent et de relations, indifférents au fait qu’ils mourraient dans l’année, pourvu qu’ils obtinssent la charge. Il y a là une part de bassesse ; mais il y a aussi une part d’élévation. Le Rabbi, précisément, sut trouver du mérite à ces Cohanim qui entraient dans le Kodech Hakodachim, le Saint des Saints. On peut regarder cela sous un angle négatif ; on peut aussi le regarder sous un angle positif. Il est clair, néanmoins, qu’il régnait là une situation corrompue qu’il fallait décaper.

Le point que rien ne peut ébranler

Et au terme du processus, la destruction pèle, pèle encore, pèle toujours, et met enfin à nu le point lui-même, ce point qui, lui, est bon, et non seulement bon : il est insécable. C’est le point que rien ne peut ébranler. Or il arrive que cette chose, qui est en réalité le moteur de tout le service divin, se trouve voilée, dissimulée, et la destruction est ce qui permet de l’atteindre. Mais toujours, toujours, toujours, toute reconstruction n’est jamais véritablement neuve : elle doit aller rechercher le point demeuré intact, et c’est à partir de lui qu’elle rebâtit.

Il n’existe pas de véritable page blanche

Je crois qu’il en va de même dans l’existence. Lorsqu’un homme déclare : « Je fais table rase, j’ouvre une page entièrement nouvelle de ma vie », et qu’il tourne réellement la page, cela ne fonctionne pas. Car il reste toujours le « toi » : ta personnalité, celle que le Saint béni soit-Il a créée pour toi et t’a donnée. Même s’il y eut des chemins de vie qui furent des erreurs, des voies qui n’étaient pas justes, et même s’il est légitime de tourner la page, cherche plutôt où se situent les zones intactes. Où est le Mur occidental resté debout, celui qui, lui, va bien ? Où est l’arche de Noa’h ? Où est la terre elle-même qui, même submergée, demeure la terre de ce monde que le Saint béni soit-Il créa au commencement de la Création, cette terre avec laquelle Il veut poursuivre le monde, quand bien même Il lui aurait fait subir un lavage vertigineux, afin de rebâtir à nouveau.

La Si’ha du Rabbi et le sanctuaire intérieur

Il ne s’agit pas seulement qu’un reste subsiste de ce qui précédait la destruction, afin de disposer d’un point de départ pour la reconstruction qui suivra. C’est bien plus profond que cela. Parfois, la destruction elle-même survient parce qu’on a déposé tant de couches sur la Pierre de fondation du Temple qu’il fallait retirer tout ce qui la recouvrait pour qu’on puisse enfin la voir : le socle, le moteur, l’âme.

Il existe une Si’ha du Rabbi de Loubavitch, une Si’ha admirable, qui d’ailleurs ne porte pas sur Ticha BeAv, mais précisément sur Chabbat Techouva. Permettez-moi d’en traduire un bref passage depuis la langue yiddish. Le Rabbi dit ceci : la destruction du Beth Hamikdach n’a touché que le Temple matériel, celui des pierres, de l’or et de l’argent. Mais le Temple spirituel, celui qui se trouve au plus intime de chaque juif, le Temple qui réside à l’intérieur de l’âme de chaque juif, subsiste de manière entière et permanente, à tel point que même un juif ne peut, à D.ieu ne plaise, le détruire ; et à plus forte raison un non-juif ne le peut-il pas.

Même de l’intérieur, on ne peut le détruire

Cette phrase m’a saisi : même un juif ne peut le détruire. Car il arrive qu’un homme traverse un processus de destruction intérieure, une sorte de maladie auto-immune, l’une des plus cruelles hélas, où la désagrégation vient du dedans. Il lui semble alors que tout s’est effondré en lui, qu’il ne reste plus rien. Et le Rabbi affirme : il est une chose que, même si tu le voulais, tu ne pourrais détruire ; même en y travaillant de toutes tes forces, tu n’y parviendrais pas. C’est précisément le sanctuaire intérieur, le Temple qui réside au plus profond de l’âme. Impossible de le détruire, quand bien même tu mobiliserais tous les instruments de ton poison intérieur.

Et je le répète : il ne s’agit pas seulement de ce qu’un reste subsiste, sans quoi comment bâtirait-on le neuf, mais de ce que, parfois, il fallait d’emblée tout décaper et provoquer la destruction, afin d’atteindre cette essence intérieure qu’on ne peut détruire, ce point absolument inébranlable. Et c’est de lui que commencera la reconstruction, car la reconstruction est un impératif. Nul ne prétend qu’il fasse bon vivre dans la destruction, ni qu’il fasse bon se contenter du demi-Mur occidental resté là, dans un coin. Au bout du compte, le Saint béni soit-Il veut la demeure parfaite dans ce monde, et la vie doit embrasser toutes ses dimensions. Mais voici le grand récit : comment faisons-nous en sorte que la part qui ne peut être détruite parvienne à pénétrer toutes les parts qui, elles, peuvent l’être.