Dans les Halakhot Beth HaBe’hira, le Rambam décrit avec une précision étonnante les degrés que gravissait celui qui montait au Beth HaMikdach, bâti sur la pente de la montagne. Le Rabbi s’interroge : pourquoi un code de lois s’attarde-t-il sur un détail qui semble purement topographique ? La réponse dévoile toute la différence entre le Michkan du désert et le Temple de Jérusalem, et la manière dont la sainteté a pénétré la matière elle-même.
Rav Chmouel Rabinovitch,
Roch Kollel Tiferet Levi Its’hak de Ramat Chlomo
La description minutieuse du Rambam
Nous étudions les Halakhot Beth HaBe’hira, les lois de la Maison d’élection. Au chapitre 6, le Rambam enseigne que le Sanctuaire tout entier ne se trouvait pas sur un terrain plat, mais sur la pente de la montagne. Il détaille le parcours de celui qui y pénétrait : l’homme traversait d’abord le ‘Heil sur un sol égal, puis montait douze degrés vers la Ezrat Nachim, la cour des femmes. Il traversait ensuite toute la Ezrat Nachim sur un sol égal, puis gravissait quinze degrés pour accéder à la Ezrat Israël. De la Ezrat Israël à la Ezrat Cohanim, la cour des prêtres, se trouvait un degré unique, haut d’une Ama, une coudée. Après avoir traversé la Ezrat Cohanim sur un sol égal, il montait encore douze degrés jusqu’au Oulam, le vestibule, tandis que le Oulam, le Heikhal et le Saint des Saints se trouvaient, eux, au même niveau.
Le Rabbi pose alors une question : le Michné Torah du Rambam est un livre de lois. Pourquoi le Rambam nous rapporte-t-il un élément qui, en apparence, ne relève pas de la Halakha ? Et le Rabbi répond : du fait même que le Rambam prend soin de rapporter tout cela, en précisant exactement où l’on monte et comment l’on monte, à travers ces quatre passages successifs, du ‘Heil à la Ezrat Nachim, de la Ezrat Nachim à la Ezrat Israël, de la Ezrat Israël à la Ezrat Cohanim, puis douze degrés encore jusqu’au Heikhal, il faut nécessairement conclure que ces degrés ne s’expliquent pas seulement par la réalité du terrain. Certes, le Temple fut bâti sur la pente de la montagne, mais si la déclivité du sol n’avait été qu’une contrainte technique, le Rambam n’aurait pas déployé tant de précision dans sa formulation. Puisqu’il ne s’agissait pas d’un simple problème technique, il y a là un principe essentiel : toutes ces montées devaient exister en elles-mêmes.
Une formulation négative qui interpelle
Le Rabbi relève encore une précision dans le langage du Rambam. Celui-ci commence ainsi : « Le Sanctuaire tout entier n’était pas sur un terrain plat, mais sur la pente de la montagne. » En apparence, il aurait suffi d’écrire directement : « Le Sanctuaire tout entier était sur la pente de la montagne. » Pourquoi commencer par une négation, « il n’était pas sur un terrain plat » ?
L’explication est la suivante. Selon l’opinion du Rambam, l’accomplissement du commandement « Ils Me feront un Sanctuaire », à travers la construction du Beth HaMikdach, constitue le prolongement de ce que fit Moché Rabbénou dans le désert. Où ce commandement est-il en effet écrit ? « Ils Me feront un Sanctuaire et Je résiderai parmi eux », verset qui porte en réalité sur le Michkan, le Tabernacle. Le Temple n’est donc pas une institution entièrement nouvelle : le Beth HaMikdach est la continuation du Michkan.
Or le Michkan se dressait entièrement sur un sol plat. Il est écrit que les nuées aplanissaient tout le terrain devant les enfants d’Israël dans le désert ; on ne trouve nulle part qu’ils montaient et descendaient, tout était égal. Et nos Sages l’expliquent également : on ne trouve pas dans le Michkan la moindre mention de degrés, tout se tenait sur une surface plane.
Dès lors, puisque le Mikdach est la continuation du Michkan, on aurait pu penser qu’il devait lui aussi se dresser sur un terrain plat, et que la pente de la montagne n’était qu’une donnée du terrain que l’on aurait pu contourner. C’est précisément ce que le Rambam vient nous enseigner par sa formulation négative : le Temple, bien qu’il prolonge le Michkan, comportait un élément radicalement nouveau. Ce n’est pas par hasard qu’il ne se trouvait pas sur un terrain plat comme le Michkan, et qu’il fallut lui aménager ces montées particulières. Nous comprenons d’ici qu’il y a dans le Mikdach une dimension supplémentaire par rapport au Michkan.
Du Tabernacle de bois au Temple de pierre
L’Admour Hazakène enseigne que le Michkan était construit selon les trois règnes de la création : le sol était du Domem, du minéral ; les poutres de bois tout autour relevaient du Tsomea’h, du végétal ; et le toit, fait de peaux d’animaux, relevait du ‘Haï, du vivant. Le Michkan réunissait ainsi exactement le minéral, le végétal et l’animal.
Le Beth HaMikdach, lui, n’était plus construit ainsi. Il est écrit qu’il était tout entier de pierre, et même les quelques poutres de bois qui soutenaient le toit étaient recouvertes, de sorte qu’on ne les voyait pas. Le Mikdach relevait donc, en apparence, d’un tout autre statut. Et l’Admour Hazakène soulève ici une interrogation : le Beth HaMikdach, qui représente un niveau si élevé, n’aurait-il pas dû, en apparence, être fait d’autre chose que de Domem, le minéral étant le degré le plus bas de la création ? Il vient précisément expliquer que c’est dans le lieu le plus bas que resplendit le dévoilement le plus grand.
Avant le don de la Torah : une sainteté qui ne pénétrait pas le monde
Pour comprendre ce principe, il faut rappeler que le Michkan était construit de manière à être le cœur du campement. Ainsi qu’il est écrit, Yaakov Avinou avait déjà organisé les tribus : il connaissait le chef de chacune d’elles, il leur avait attribué leurs étendards et déterminé la place de chacune tout autour. Rien de cela n’était fortuit. Lorsqu’ils marchaient dans le désert, ils avançaient tous ensemble et campaient dans cet ordre, et le Michkan constituait le centre de tout : au milieu de tous se tenait le Michkan.
Pourquoi ? Parce que le Michkan fut, de fait, le premier dévoilement divin établi dans le monde. Avant le don de la Torah, les mondes supérieurs demeuraient en haut et les mondes inférieurs en bas : la puissance divine ne pénétrait pas dans le monde. À tel point que nos Sages l’expliquent ainsi : les Patriarches accomplirent toute la Torah, mais ils ne pouvaient même pas mettre les Téfilines, car il y est écrit « Je suis l’Éternel ton D.ieu qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte », et toutes ces sections de la Torah n’existaient pas encore. Comment les accomplirent-ils alors ? Il est écrit que Yaakov Avinou, avec les bâtons qu’il écorçait, atteignait les intentions profondes des Téfilines.
Qu’est-ce que cela signifie ? Les Patriarches étaient attachés au Saint béni soit-Il d’un attachement tel qu’ils étaient une Merkava, un char de la Divinité. Tout leur être, chacun de leurs actes était Divinité ; il était inconcevable qu’ils accomplissent quoi que ce soit qui ne fût pas Divinité. Mais cela ne se fixait pas dans le monde. On l’illustre ainsi : il est écrit qu’Avraham Avinou convertit tant d’âmes, que Sarah en convertit également, puis Its’hak à son tour. Et pourtant, lorsqu’ils descendirent en Égypte, ils n’étaient que soixante-dix âmes. Où étaient les dizaines et les centaines de milliers qui auraient dû se trouver là ? Cela n’avait pas pénétré le monde. Ils avaient agi, ils avaient révélé la parole de D.ieu, mais faire descendre concrètement la sainteté à l’intérieur du monde, cela n’advint qu’au don de la Torah.
Le don de la Torah : quand les voix ne produisaient pas d’écho
Il est écrit : « L’Éternel descendit sur le mont Sinaï », dans les voix et les éclairs. Or nos Sages enseignent que ces voix n’étaient pas comme les nôtres : lorsqu’un homme parle en un lieu donné, sa voix produit un écho ; là, il n’y eut pas d’écho. Pourquoi ? Parce que les voix pénétrèrent à l’intérieur des mondes.
Lorsque nous considérons le changement survenu entre l’avant et l’après du don de la Torah, nous voyons que le monde s’est affiné. Désormais, quand un Juif accomplit une Mitsva, qu’il met les Téfilines, qu’il fait un acte de bonté, qu’il prend une pièce et la donne à la Tsedaka, il ne se contente pas d’exécuter la parole de D.ieu : nos maîtres expliquent qu’il révèle les étincelles de sainteté enfouies dans le monde matériel. Il élève le monde.
Le Michkan voyageait, le Mikdach a sanctifié le lieu
Le Michkan était, en son temps, une structure provisoire. On ne le fit pas comme un édifice permanent ; bien plus, il voyageait avec les enfants d’Israël. Partout où ils allaient, le Michkan allait avec eux, et dès que la nuée s’élevait au-dessus du Michkan, ils savaient qu’ils devaient se remettre en route. Le Michkan fut ainsi le premier lieu où le Saint béni soit-Il établit la sainteté, faisant descendre d’en haut une sainteté considérable. Mais après le Michkan, après son passage à Guilgal puis dans les autres lieux, lorsque le roi David acquit l’emplacement du Temple et le prépara, et que le roi Chelomo le construisit, dès lors les Bamot, les autels particuliers, furent interdits à jamais : on ne pouvait plus offrir de sacrifices ailleurs qu’au Temple. C’est-à-dire que le lieu lui-même avait reçu la sainteté.
Le Rambam le rapporte également au sujet de l’emplacement du Mizbéa’h, l’autel : c’est le lieu le plus sacré qui soit. C’est là, écrit-il, que le Saint béni soit-Il créa Adam, le premier homme, de la poussière de cet endroit ; c’est là qu’Avraham Avinou se tint, et c’est là que Yaakov s’endormit. Il y avait une sainteté dans l’essence même du lieu du Mikdach.
Dans le Michkan, en revanche, le sol ne portait aucune sainteté. Pourquoi ? Parce qu’il se trouvait dans le désert : dès qu’ils quittaient l’endroit, rien n’y demeurait. Le mont Sinaï lui-même ne resta pas saint. Où la sainteté s’est-elle donc fixée ? Uniquement dans le Beth HaMikdach, où elle pénétra à l’intérieur du lieu. Quant à Guilgal, la sainteté n’y est apparemment pas demeurée. C’est seulement au Mikdach qu’il y a une sainteté dans le sol même. Et que signifie une sainteté dans le sol ? Que la Torah a pénétré à l’intérieur des mondes, à l’intérieur du monde.
Des fenêtres pour que la lumière sorte
À tel point que l’on fit dans le Mikdach des fenêtres « larges à l’extérieur et étroites à l’intérieur ». Pourquoi ? D’ordinaire, on perce une fenêtre pour que la lumière entre ; ici, c’était l’inverse : pour que la lumière sorte du Mikdach et se répande, influençant le monde entier.
Nos Sages expliquent en effet que dix miracles s’accomplissaient au Beth HaMikdach. Dans le premier Temple, tout venait d’en haut vers le bas, et l’on voyait les miracles de manière tangible. On voyait le feu descendre d’en haut. S’y trouvait le Saint Arche avec les Tables de la Loi ; s’y trouvait aussi le bâton d’Aharon, dont on voyait qu’il avait fleuri, ainsi que la fiole de manne. Sans parler de la fumée de l’encens qui montait toute droite, sans que le vent ne la fasse dévier ; de l’absence de toute odeur au Beth HaMikdach, alors qu’on y égorgeait des animaux sans discontinuer ; et du fait qu’on n’y vit jamais une mouche. Ainsi est-il écrit : le Beth HaMikdach était un lieu de sainteté, et il est dit à ce sujet que la sainteté ne se déplace pas de son lieu.
Tant que le Michkan se dressait au-dehors, sur un simple terrain, la sainteté ne pénétrait pas le sol. Les objets que le Saint béni soit-Il avait ordonné de fabriquer, le Saint Arche, la Menora, les poutres, étaient, eux, pénétrés de sainteté : il était interdit à quiconque de s’en approcher, et même parmi les fils de Lévi, celui qui portait les poutres ne portait pas le Saint Arche, chacun étant attaché à son propre degré de sainteté. Mais au Beth HaMikdach, la sainteté avait déjà pénétré la maison elle-même, la sainteté avait pénétré les mondes.
Des degrés dans la sainteté : le sens profond des marches
Or dans ces mondes, il existe désormais un ordre et une gradation. Lorsque la sainteté pénètre la terre, le sol, le minéral, lorsque le Domem devient saint et se trouve élevé, alors il faut des degrés. Ce n’est pas un hasard si, de la Ezrat Nachim, il fallait monter douze marches : là, la sainteté était déjà plus grande. Puis, de la cour d’Israël, un degré supplémentaire de sainteté menait jusqu’au domaine des Cohanim, et de là encore vers une sainteté plus haute. Toute cette sainteté découle de « Ils Me feront un Sanctuaire et Je résiderai parmi eux » : la sainteté avait désormais pénétré. Ce n’était plus comme au temps des Patriarches, où chaque action générait certes de la sainteté, mais sans se fixer dans le monde.
Le pèlerinage : venir voir et être vu
C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre les Olé Réguel, ceux qui montaient en pèlerinage au Temple. Il est écrit qu’ils doivent venir « paraître devant la face de l’Éternel », et nos Sages enseignent : de même qu’ils viennent voir, ainsi viennent-ils être vus. Ce n’est donc pas un simple déplacement : chaque Juif qui monte au Temple reçoit la sainteté du lieu.
La Guemara, au traité ‘Haguiga, enseigne que cela concerne même un petit enfant. Il existe une controverse entre Beth Chammaï et Beth Hillel : faut-il faire monter au Beth HaMikdach un enfant dès qu’il peut chevaucher les épaules de son père, ou seulement lorsqu’il peut marcher sur ses propres jambes, puisque le pèlerinage des trois fêtes, les Chaloch Regalim, implique littéralement de monter « par ses pieds » ?
Lorsque nous avons étudié ce traité, la question s’est posée : que se passe-t-il pour un si petit enfant ? Dira-t-on qu’il s’agit ici de la Mitsva d’éducation ? Se souviendra-t-il de quelque chose ? Il ne se souviendra de rien. On pourrait certes prendre la chose simplement : pour un enfant, être porté sur les épaules de son père et monter au Beth HaMikdach est une expérience extraordinaire, et l’on pourrait s’en tenir à cette explication naturelle. Mais on peut l’expliquer tout autrement : puisqu’une telle sainteté réside en ce lieu, la sainteté agit sur l’enfant. Et où le voyons-nous ? La Guemara le rapporte au sujet de Rabbi Yehochoua, dont la mère apportait le berceau à la maison d’étude alors qu’il était tout petit. Pourquoi ? Pour que la sainteté pénètre en lui.
Le regard du Tsadik : le récit du Rav Yoel Kahan
Il existe un principe : lorsqu’on amène un enfant dans un lieu saint, la sainteté pénètre en lui. Un récit remarquable l’illustre, concernant le Rav Yoel Kahan. Peu après le départ de ce monde de l’Admour précédent, avant même que le Rabbi n’accepte officiellement la direction du mouvement, son père lui envoya une lettre lui annonçant qu’un membre de la famille s’était éloigné du chemin de la Torah. Le Rav Yoel raconta qu’il éprouvait une grande crainte à entrer chez le Rabbi, mais qu’il se ressaisit, entra et lui rapporta la chose. Le Rabbi lui demanda alors : lorsque le Rabbi précédent séjournait ici, en Terre Sainte, cette personne a-t-elle vu le Rabbi précédent, et le Rabbi précédent l’a-t-il vue ? Le Rav Yoel répondit qu’il était certain que son père l’avait emmenée, alors qu’elle était toute petite, et qu’elle avait donc assurément vu le Rabbi précédent, lequel l’avait vue également. Le Rabbi conclut : « S’il en est ainsi, tout ira bien. »
On voit d’ici que parfois, un seul regard, le fait de contempler un Tsadik ou d’être vu par lui, exerce déjà une influence. Il en va de même du Beth HaMikdach : il fut construit ainsi à dessein, pour que tu saches que tout au long de ta montée en pèlerinage, tu t’élèves de sainteté en sainteté.
Recevoir la sainteté exige de donner de soi
C’est pourquoi celui qui s’élève ainsi de sainteté en sainteté doit également apporter un sacrifice, le Korban Réiya, l’offrande de la vision, tel un présent. En quoi consiste ce présent ? Il existe le Korban ‘Haguiga, l’offrande de fête, dont une partie est consommée par l’homme tandis que l’autel en consume une autre. Mais le Korban Réiya, lui, est entièrement consacré à D.ieu. Pourquoi entièrement ? Parce que si tu viens là et que tu reçois la sainteté, tu dois toi aussi donner quelque chose de toi-même. Si tu n’as pas œuvré, si tu n’as accompli aucune action, la sainteté ne se fixe pas en toi. Tu as vu, certes, et c’est très important ; mais tu dois aussi accomplir un acte lié à cette vision : apporter l’offrande de la vision.
Qu’avec l’aide de D.ieu s’accomplisse bientôt la prière : « Que nos yeux contemplent Ton retour à Sion avec miséricorde. »
















