La Michna enseigne que le monde repose sur trois piliers, dont l’Avoda, le service divin qui culmine dans la prière. Mais qu’est-ce que prier réellement ? À travers des images aussi simples qu’un flocon de neige, une toile de maître ou le parfum d’un restaurant, ce texte dévoile que la véritable « Hitbonenout » ne consiste pas à apprendre davantage, mais à s’unir tout entier à l’objet de sa pensée.
Rav Yossef Itshak Ofen
les trois piliers et les deux mouvements de l’âme
La Michna affirme que le monde repose sur trois choses : sur la Torah, sur l’Avoda (le service divin) et sur la Guemilout ‘Hassadim, les actes de bonté. Dans son explication, le Rabbi montre que ces trois piliers se ramènent en réalité à deux mouvements opposés. La Torah et les actes de bonté, qui englobent l’ensemble des Mitsvot, représentent une descente de lumière, un flux qui s’écoule d’en haut vers le bas. L’Avoda, elle, suit le chemin inverse : elle s’élève du bas vers le haut.
Ces deux directions correspondent à ce que les textes appellent le Ratso vaChov, l’élan et le retour. Au sens littéral du verset d’Ézéchiel, « les ‘Hayot vont et reviennent » désigne les créatures célestes du monde sacré. Mais selon l’interprétation de la ‘Hassidout, ce mouvement décrit la vitalité divine, l’âme elle-même, qui se déploie dans cet incessant va-et-vient. Et tout cela n’a qu’un seul but : le service de l’homme, qui doit lui aussi épouser ce rythme de l’élan et du retour.
la prière, ou l’âme qui s’élève vers son Créateur
La prière est précisément cet élan, ce Ratso par lequel l’homme se précipite vers le Saint béni soit-Il. Lorsque l’âme descend dans ce monde, elle s’éloigne de D.ieu. Et pourtant, nos Sages enseignent qu’il s’agit d’une descente en vue d’une élévation : c’est ici-bas, précisément, que l’âme peut atteindre ce qu’elle ne saurait saisir là-haut, dans le Gan Eden. Malgré l’éloignement apparent, l’homme dispose en ce monde de moyens pour se rapprocher du Créateur, de Son Essence même.
Le HaYom Yom l’exprime sans détour : par la prière, l’homme se tient véritablement face à face avec l’Atsmout Ein Sof, l’Essence infinie elle-même.
le Da’at de Moché en chaque Juif
Il importe ici de rappeler ce qui est exposé au chapitre quarante-deux du Tanya, où l’auteur explique que chaque Juif porte en lui une étincelle de Moché Rabbénou. Car l’essence de Moché, c’est le Da’at, la connaissance profonde. Sa mission fut d’enseigner au peuple à connaître la grandeur de D.ieu et à Le servir de tout son cœur, selon le verset : « Connais le D.ieu de ton père et sers-Le d’un cœur entier. » Le service du cœur découle en effet de la connaissance.
Mais le Tanya précise aussitôt que ce Da’at n’est pas un simple savoir, transmis par les livres ou recueilli de la bouche d’autrui. Le véritable Da’at consiste à approfondir sa pensée dans la grandeur divine et, selon l’expression même du texte, à ancrer son esprit dans le Nom divin avec force et fermeté du cœur et de l’esprit, jusqu’à ce que la pensée s’y attache aussi puissamment qu’elle s’attache à un objet matériel que l’œil contemple et où la réflexion se plonge. Car le mot Da’at, comme on le sait, exprime un lien, un attachement.
Ainsi, dans l’âme de chaque enfant d’Israël se trouve enracinée une part de la Néchama de Moché. Il est l’un des sept bergers, la totalité qui englobe tout, celui qui nourrit et soutient les âmes par la Divinité. Le Rabbi de notre génération est le Moché Rabbénou de notre temps : premier libérateur, il est aussi le dernier. Certes, son enseignement, ses Maamarim et ses Si’hot constituent un savoir d’une profondeur inépuisable. Mais l’essentiel du Da’at ne réside pas dans la seule connaissance : il s’agit d’approfondir et d’ancrer la pensée, afin qu’elle s’attache à son objet comme à une chose matérielle que l’on regarde et que l’on contemple intensément.
le ba’hour et la neige qui tombait
Pour comprendre ce qu’est véritablement la « Hitbonenout », la « Hitbonenout », il suffit de l’observer dans la vie la plus ordinaire : que l’on prenne pour exemple une chose matérielle que l’on regarde et où la pensée se plonge, parce qu’elle captive.
On raconte ainsi l’histoire d’un jeune ba’hour, surpris à la fenêtre, fasciné par la neige qui tombait. Les flocons descendaient lentement, et peu à peu tout devenait blanc ; ce spectacle le captivait au plus haut point. Que pouvait-il bien y avoir à contempler ? Qui ignore comment tombe la neige ? Quiconque en a vu une seule fois dans sa vie sait déjà que des flocons légers s’amoncellent jusqu’à recouvrir de blanc toute la surface. Ce n’était donc pas affaire de savoir : il connaissait déjà tout cela avant même de s’approcher de la vitre, et dès les premiers instants il aurait pu l’expliquer parfaitement.
Et pourtant, on le vit demeurer ainsi dix minutes durant, et davantage, absorbé par cette neige qui tombait. Lorsqu’on l’appela, il n’entendit rien, tant son esprit était happé par les flocons. Il fallut l’appeler une fois, puis une seconde, pour qu’il revînt enfin à lui. Voilà l’illustration la plus pure de ce qu’est la « Hitbonenout ». Ce n’est pas acquérir un savoir supplémentaire : à observer ainsi, à fixer sa pensée sur cette chose, il n’a rien appris de nouveau. Ce qui s’est ajouté en lui, en revanche, c’est que la chose s’est unie à lui ; il l’a intériorisée. Au point qu’il pourrait, la nuit venue, en rêver encore. Pourquoi ? Parce que cela n’a pas glissé sur lui de manière superficielle : cela a pénétré jusqu’au plus profond de son être.
le peintre qui s’évanouit devant sa propre toile
Et c’est là encore une chose toute matérielle. Considérons un homme qui regarde un tableau. Il existe une Réchima du Rabbi où il relate une visite dans un musée, et les toiles qu’il y vit. Il évoque notamment un tableau représentant une scène de guerre, peint avec un tel souci du détail que l’on croyait y assister réellement.
Le peintre qui en était l’auteur s’était abîmé tout entier dans cette toile ; il continua de la contempler longtemps après l’avoir achevée. Et il finit par s’évanouir. Les médecins en établirent la cause : à force de contempler son œuvre, qu’il avait rendue si vivante qu’elle semblait sortir de la réalité même, il fut saisi d’une telle frayeur devant cette guerre qu’il perdit connaissance. On mesure ici à quel point la « Hitbonenout » agit sur l’être humain.
le parfum d’un restaurant et le ciment qui fascinait
Prenons un homme qui marche dans la rue et perçoit le fumet d’un restaurant, l’odeur d’un mets savoureux. S’il est pressé, il poursuit son chemin. Mais s’il dispose de temps, il s’arrête, s’attarde, se met à regarder ; l’odeur l’attire, il entre, examine les plats, hésite, puis choisit enfin celui qu’il préfère, et le voilà tout entier absorbé. En apparence, qu’y a-t-il là à contempler ? Ce n’est pas une simple pensée : il veut savourer le bon goût de la chose, et il s’y immerge pleinement. La leçon est claire : la moindre chose, pour peu qu’elle captive, attire l’homme et le porte à la « Hitbonenout ».
On peut en donner un dernier exemple, observé chez des ba’hourim occupés à édifier une partie d’un bâtiment. Il leur fallait préparer du mortier : on prend du sable et un sac de ciment, on y ajoute de l’eau, on verse le tout dans une bétonnière, on mélange, et il en sort cette sorte de boue grise. Cela aussi captivait les jeunes gens. Aussi, avant la prière, les voyait-on debout devant la machine, à observer cinq minutes, puis dix, un quart d’heure, une demi-heure, toute la pause durant. Non qu’ils ignorassent le fonctionnement de la bétonnière ou ce qu’il faut y verser pour obtenir le mortier : cela les captivait, voilà tout. Et c’est pourquoi ils s’y trouvaient plongés tout entiers.
Ainsi la « Hitbonenout » n’est-elle rien d’autre qu’un regard intense porté sur une chose, suivi de son intériorisation, jusqu’à ne plus faire qu’un avec elle. Telle est la définition même de la « Hitbonenout ».
la prière est cette même « Hitbonenout »
Or la prière n’est pas autre chose. Point n’est besoin d’être un grand Maskil, un esprit d’une pénétration exceptionnelle, pour en saisir les concepts. Il suffit de regarder intensément, d’approfondir et d’ancrer sa pensée, jusqu’à ce que la grandeur divine cesse de demeurer un savoir extérieur pour devenir une réalité intériorisée, à laquelle l’âme s’unit tout entière, comme un enfant fasciné par la neige qui tombe.
















