Au 27e Kinous Hachlouhim, le Rav Chabtaï Slavatitsky, Chalia’h à Anvers depuis des décennies, a prononcé un discours qui a saisi l’assistance par sa profondeur et son authenticité. Partant du thème annuel — « D.ieu est bon envers ceux qui Lui sont bons » — il a invité chaque Chalia’h à regarder le monde, et surtout lui-même, avec un œil bienveillant. À travers des récits personnels bouleversants et une analyse ‘hassidique rigoureuse, il a rappelé une vérité fondamentale : chaque Juif, même le plus éloigné en apparence, porte en lui une sainteté irremplaçable, supérieure à celle d’un Sefer Torah.

 

 

 

Un toast au Rabbi, et un thème qui change tout

Le Rav Slavatitsky a ouvert son allocution par une formule d’excuse souriante — il allait s’exprimer en hébreu, lui qui ne connaît de la langue française que quelques mots appris à Marseille et à Porquerolles — avant d’inviter toute l’assemblée à porter un toast au Rabbi : Lé’haïm. « Que nous lui procurions une satisfaction véritable », a-t-il dit, « dans la joie et l’allégresse du cœur. »

Le thème retenu pour ce Kinous — Heitivou Hachem LaTovim, « D.ieu est bon envers ceux qui Lui sont bons » — a servi de fil conducteur à l’ensemble de son intervention. Le Rabbi, dans une Si’ha consacrée à ce verset, explique que « les bons » désigne ceux qui s’efforcent de voir le bien en toute chose : le bien dans la Torah, le bien en chaque Juif. C’est cette disposition intérieure, cette capacité à regarder la réalité avec bienveillance, que le Rav Slavatitsky a choisi d’illustrer par des récits tirés de sa propre vie de Chalia’h.

Envoyés à Anvers : l’histoire d’un choc providentiel

Le Rav Slavatitsky a partagé un souvenir intime, fondateur de toute son existence de Chalia’h. Jeune marié, il vivait en Israël avec son épouse, et leur rêve commun était de consacrer leur vie à une mission en Terre Sainte. Ils se présentèrent au Rabbi en tant que jeune couple et lui soumirent une liste de propositions de postes en Eretz Israël.

Le Rabbi lut attentivement le billet, puis prononça des mots qui les plongèrent dans un état de stupeur totale : « Pourquoi ne considérez-vous que les propositions en Terre Sainte, sans tenir compte de ce qui est possible à Anvers, en Belgique, où l’on peut faire rayonner le judaïsme en général et la ‘Hassidout en particulier ? »

« Nous étions sous le choc », a confié le Rav Slavatitsky. « Absolument sous le choc. » Pour faire court, ils prirent leurs bagages et s’installèrent à Anvers. Les débuts furent difficiles, éprouvants. À un certain stade, alors que le Rabbi encourageait ses Chlou’him à former eux-mêmes d’autres émissaires — selon la formule célèbre : « un Chalia’h doit engendrer des Chlou’him » — le couple écrivit au Rabbi une lettre où transparaissait tout leur épuisement. Son épouse commença la lettre par une expression hébraïque poignante : Bagou maïm ad néfech, « les eaux nous sont montées jusqu’à l’âme. » Ils sollicitaient l’envoi d’un autre Chalia’h pour les soulager et faire avancer les choses.

La réponse du Rabbi fut laconique mais lumineuse : Yinatsélou ko’hotéihem bimlou’am — « Qu’ils déploient leurs forces dans leur plénitude. » Et d’ajouter : « À partir de maintenant, que l’avantage de la lumière sur les ténèbres soit manifeste. »

« Le Rabbi nous disait en substance », a commenté le Rav Slavatitsky : « Regarde-toi avec bienveillance. Ne te dis pas que tu n’en es pas capable. Ne te fixe pas sur tes limites. Tu es capable — regarde-le avec un œil positif. » Telle est, selon lui, l’injonction du verset pour « ceux qui sont bons » : se regarder soi-même dans la lumière, et dans les moments difficiles où rien ne semble avancer, se dire — comme on dirait en français — qu’il faut prendre un peu de courage et continuer d’avancer.

La sainteté cachée de celui qui s’est éloigné

À un Farbrenguen organisé à Anvers, un jeune homme se présenta un soir. Il était issu d’une famille ‘hassidique très stricte, de tendance Satmar, mais avait abandonné la pratique religieuse. L’atmosphère chaleureuse et fraternelle de la rencontre fit que les cœurs s’ouvrirent, et le Rav Slavatitsky saisit l’occasion de lui adresser quelques mots destinés à raviver en lui une étincelle.

« Quelle est la chose la plus sacrée dans le judaïsme ? », lui demanda-t-il. « Un Sefer Torah« , répondit le jeune homme sans hésiter. Le Rav enchaîna : « Si tu vois une synagogue en flammes, et qu’un Sefer Torah est en train de brûler, est-ce que tu te précipiterais pour le sauver ? » « Oui, répondit le jeune homme, je ne garde pas le Chabbat et je ne mange pas cachère, mais pour un Sefer Torah, je me jetterais dans le feu. »

Le Rav posa alors une seconde question, plus complexe : « Imagine que dans cette même synagogue en feu, tu vois d’un côté le Sefer Torah qui brûle, et de l’autre, un Juif — encore plus éloigné de la pratique que toi, qui mange non-cachère, qui vit comme un non-Juif — debout là. Tu ne peux en sauver qu’un seul. Lequel choisis-tu ? » Le jeune homme répondit sans hésiter : « Évidemment le Sefer Torah. Quelle est même la question ? »

« Non, dit le Rav. Selon la Hala’ha, tu dois sauver ce Juif — ce Pikér qui déclare lui-même ne plus avoir de lien avec le Saint béni soit-Il. C’est lui que tu dois sauver en priorité. » Le jeune homme était stupéfait. « Sache », ajouta le Rav, « qu’un Juif est plus précieux aux yeux du Saint béni soit-Il qu’un Sefer Torah. Alors je te pose maintenant la vraie question : que vas-tu faire ? Va sauver toi-même ! Tu es plus saint qu’un Sefer Torah — va te sauver, maintenant ! »

Ce jeune homme étudie aujourd’hui en Terre Sainte. Il s’est marié, il est père de deux fils, avec de belles papillotes, à la manière de Satmar, mais il observe la Torah. « Voilà », conclut le Rav, « ce que signifie regarder un Juif avec bienveillance. »

Qui donne sa sainteté au Sefer Torah ?

Le Rav Slavatitsky a ensuite développé un enseignement ‘hassidique de grande envergure, tiré d’une Si’ha du Rabbi, portant sur la nature de la sainteté et le rôle unique du Juif dans sa transmission.

Il débuta par une question halachique apparemment technique : un sofer — un scribe — rédige un Sefer Torah sans avoir l’intention explicite de le consacrer à la sainteté du Sefer Torah. Ce rouleau est-il saint ? La réponse est non. Sans kavanah — sans intention délibérée de sanctification — le rouleau n’est pas un vrai Sefer Torah, même s’il a été rédigé par le sofer le plus scrupuleux et le plus expert. Il en va de même pour les Noms divins : si le scribe les a tracés sans intention particulière, ces Noms sont dépourvus de sainteté et le rouleau lui-même doit être mis à la Gueniza.

Ce principe vaut pour l’ensemble des objets sacrés. Les Tsitsiot confectionnées sans intention de sanctification ne sont pas valides. Les offrandes du Temple — la Térouma, le Maasér — requièrent elles aussi une intention spécifique. Dans le Beth HaMikdach, chaque ustensile devait être fabriqué avec la kavanah explicite de sa consécration à sa fonction particulière : les kérouvim devaient être conçus en tant que kérouvim, le Mizbéa’h en tant que Mizbéa’h, l’Aron Habrit en tant qu’Aron Habrit. Sans cette intention, aucun ustensile n’était saint. C’est pourquoi la Torah mentionne dix-neuf fois l’expression « ainsi que D.ieu l’avait ordonné à Moché » — pour souligner que chaque objet avait été réalisé avec la kavanah requise.

Mais qui, alors, est à l’origine de cette sainteté ? La réponse du Rabbi est saisissante : c’est le Juif lui-même.

La Hala’ha révèle la grandeur de l’âme juive

La Hala’ha pose une règle fondamentale : on ne peut pas consacrer un bien qui ne vous appartient pas. Plus encore, on ne peut consacrer que ce qui est en votre possession effective. Si quelqu’un a subi un vol et que l’objet dérobé se trouve chez un tiers, et que ce tiers tente de le consacrer à une institution comme un Beth Habad, la consécration est nulle — car l’objet n’est pas réellement en sa possession.

Le Rav Slavatitsky posa alors la question logique qui en découle : comment le scribe peut-il sanctifier le Sefer Torah qu’il rédige ? Comment l’artisan peut-il sanctifier les ustensiles du Temple ? Ces objets n’appartiennent pas à leur créateur — et pourtant, leur intention suffit à leur conférer une sainteté réelle et permanente. Comment est-ce possible ?

La réponse du Rabbi est d’une portée considérable : tout Juif est intrinsèquement saint, et cette sainteté qui lui appartient en propre, il peut la transmettre. C’est lui qui crée la sainteté du Sefer Torah — car cette sainteté émane de lui, et lui appartient. Si le scribe n’a pas eu l’intention de consacrer le rouleau, c’est que sa sainteté personnelle n’a pas été « investie » dans l’objet. Mais dès qu’il formule cette intention, il transfert quelque chose qui est véritablement le sien : l’éclat de son âme divine.

« Tout Juif possède en lui une sainteté propre », dit le Rabbi. « Et sans lui, aucune chose sainte ne peut exister. » C’est le Juif qui établit les fêtes : si deux témoins se présentent devant le Beth Din pour annoncer le début du nouveau mois, le Beth Din proclame Mékouda’h — le mois est sanctifié — et c’est sur cette base que repose tout le calendrier des fêtes. Le Talmud va jusqu’à dire que même si les témoins s’étaient trompés involontairement, ou même intentionnellement, la déclaration du Beth Din reste valide : Roch Hachana, Soukot, Chavouot, Pessa’h — tout le cycle des fêtes existe parce que des Juifs les ont sanctifiées.

« Lorsque vous croisez dans la rue un Juif avec des boucles d’oreilles et des tatouages », dit le Rav Slavatitsky à l’assemblée, « regardez-le avec bienveillance, regardez-le réellement : il est saint. Il peut sanctifier un Sefer Torah. Il peut sanctifier le Beth HaMikdach. Il peut déterminer si Roch Hachana aura lieu aujourd’hui ou demain. »

La femme : le parchemin sur lequel s’écrit la Torah

Le Rav Slavatitsky ouvrit alors une parenthèse d’une grande beauté, consacrée au rôle des femmes dans la mission des Chlou’him.

Un principe kabbalistique enseigne qu’il existe soixante myriades de lettres noires dans la Torah, correspondant aux soixante myriades de racines d’âmes du peuple juif — mais aussi soixante myriades de lettres blanches, celles qui se trouvent entre les mots, sur le fond du parchemin lui-même. La Hala’ha stipule que lorsqu’un Sefer Torah brûle, on doit réciter deux fois le kaddish de deuil : une fois pour les lettres noires, et une fois pour les lettres blanches — ces espaces invisibles qui portent une sainteté aussi réelle que les lettres visibles.

Le Rabbi enseignait lors de Farbrengouenim que certaines personnes étudient la Torah en lisant les lettres noires, sans jamais percevoir les lettres blanches — cette sainteté silencieuse, cette profondeur intérieure que les mots ne peuvent pas totalement exprimer.

Or, que vient-on de dire ? La Torah a été donnée aux femmes en premier — selon le Midrach, D.ieu s’est adressé d’abord à la maison de Yaacov, c’est-à-dire aux femmes, avant de parler aux enfants d’Israël. La raison en est donnée par le Talmud : parce que les femmes encouragent leurs enfants à étudier. La femme n’est pas le texte — elle est le parchemin, le klaf, la fondation sans laquelle les lettres n’ont nulle part où s’inscrire. Elle transmet l’ardeur, la ferveur, la chaleur intérieure — ce que le Rav appelle le « Brén », l’élan vital — avant même que commence l’enseignement des lois.

On raconte que l’on demanda un jour à la mère de l’Admour Hazaken comment elle avait mérité d’élever de tels fils, grands d’Israël. Elle répondit : « Un jour, j’ai remarqué que le maître de mon fils enseignait sans enthousiasme, sans ardeur. Je m’approchai de lui avec douceur et lui demandai ce qui pourrait lui redonner cette flamme. Il me confia que son beau-père était rentré de voyage en rapportant un manteau à sa femme, et que cela lui causait de la peine, car il n’avait pu offrir un tel présent à la sienne, faute de moyens. » La mère de l’Admour Hazaken alla chercher son propre manteau neuf, le remit au maître et lui dit : « Apporte-le à ta femme, c’est pour toi. » Elle avait compris qu’un maître sans joie ne peut pas transmettre la lumière de la Torah.

Les larmes d’une mère qui traversent les générations

Le Rav Slavatitsky rapporta encore un récit touchant, entendu de la bouche du Rav Chelomo Zalman, qui fut à la tête de la Yéchiva Kol Torah. On lui demandait un jour d’où lui venait sa constance et sa persévérance dans l’étude. Il répondit en racontant ce qui suit.

Son père, le Rav ‘Haïm Leib, était un grand érudit, mais il vivait dans la pauvreté et avait contracté des dettes qu’il ne pouvait rembourser. Les créanciers vinrent au domicile familial. La première fois, sa mère leur remit tous ses bijoux. La deuxième fois, ils prirent les ustensiles en argent, les coupes, les chandeliers. La troisième fois, il ne restait plus rien — alors ils voulurent prendre les livres : les volumes du Talmud, les ouvrages de son père.

« Ma mère éclata en sanglots », raconta le Rav Chelomo Zalman. « Elle leur dit : prenez ce que vous voulez, les matelas, les couvertures, tout — mais les livres de Torah, les Guémara que mon mari étudie avec son fils, ceux-là, ne les prenez pas. » Et d’ajouter avec émotion : « Ces larmes de ma mère vivent en moi jusqu’à ce jour. Jusqu’à ce jour. »

« Voilà ce que la mère donne », conclut le Rav Slavatitsky. « Elle ne transmet pas nécessairement les lois du Chabbat ou des Téfilines — elle donne le feu intérieur de la ‘Hassidout. Elle est le parchemin. Les lettres ne peuvent pas exister sans le parchemin. C’est pourquoi D.ieu a remis la Torah aux femmes en premier. »

Nous écrivons un Sefer Torah sur les âmes

Dans sa conclusion, le Rav Slavatitsky a rassemblé tous les fils de son discours en une image lumineuse. « Chaque Juif que nous rapprochons de son héritage, nous l’inscrivons dans un Sefer Torah. Plus encore : nous écrivons un Sefer Torah sur son âme. Et puisque le Juif est plus saint que le Sefer Torah lui-même, nous accomplissons quelque chose de plus grand que l’écriture d’un rouleau. Nous sauvons, nous élevons, nous révélons la sainteté infinie qui sommeillait en lui. »

Le Rav a clôturé son discours en rendant hommage à deux figures qui incarnent cet esprit de mission. Il a évoqué le Rav Moi’ché Kotlarsky, dont la présence spirituelle était, selon lui, ressentie dans la salle même. Il a également rappelé la mémoire du Rav Chemouel Azimov — à qui il suffit de demander aux anciens Chlou’him si quelqu’un se souvient de lui pour que les visages s’illuminent — ce même Rav Azimov qui, aux tout premiers jours de la mission à Anvers, venait acheter du lait et de la viande cachère dans cette ville, alors que c’est aujourd’hui Anvers qui s’approvisionne à Paris.

« Voyez le bien. Voyez la transformation colossale que le Rabbi a opérée, par ses Chlou’him, dans tout Paris, dans toute la France, dans le monde entier. Que D.ieu nous accorde abondance et bénédiction, en matériel et en spirituel, que nous sortions de toutes les limites — et comme on dit en français : Lé’haïm, Lé’haïm, Lé’haïm !«