Au 27e Kinous Hachlouhim de Paris, le Rav Levi Goldberg a livré un discours d’une rare profondeur, ancré dans une Si’ha du Rabbi prononcée lors d’un Farbrenguen mémorable du 2e jour de Roch Hachana. Prenant appui sur un commentaire de Rachi relatif au verset « tu ne resteras pas indifférent au sang de ton prochain », il a déroulé une réflexion saisissante sur le devoir d’agir face à l’imprévu. Ce message résonne comme une injonction directe adressée à chaque Chalia’h : lorsqu’un Juif n’a personne vers qui se tourner, c’est précisément lui qui est là pour le sauver.

 

 

 

Un Farbrenguen du 2e jour de Roch Hachana

Tout commence lors d’un Farbrenguen exceptionnel tenu le deuxième jour de Roch Hachana. Le Rabbi y prit la parole de manière prolongée, évoquant ce qui allait se dérouler le lendemain et posant le cadre d’une idée centrale : il y a une dimension qui doit gouverner absolument tous les aspects de la vie. Elle doit façonner la manière d’être chez soi, la manière d’être en dehors, la manière de diffuser et de répandre la lumière de la Torah. Le Rabbi aborda ensuite la paracha de la semaine, s’attardant sur un verset précis que Rachi commente avec une attention toute particulière.

Rachi et les trois situations de péril

Dans son commentaire, Rachi emprunte les formulations du Midrach et de la Guemara Sanhédrine pour illustrer le verset par trois exemples concrets : l’homme qui se noie dans un fleuve, celui qui est attaqué par une bête sauvage, et celui qui est assailli par des brigands. Dans chacun de ces cas, la Torah interdit de rester les bras croisés dès lors qu’on a la possibilité d’intervenir.

Le Rabbi s’arrêta longuement sur le fait que la formule employée n’est pas identique d’une source à l’autre — ni dans le Rambam, ni dans la Guemara, ni dans aucune des autres autorités halakhiques. Pourtant, Rachi choisit une formulation qui lui est propre, unique et délibérée : « tu peux le sauver ». Ce choix n’est pas anodin. Le Rabbi en fit une analyse approfondie pour en dégager toute la portée.

Pourquoi une formulation négative ?

La question centrale que soulève le Rabbi est celle-ci : pourquoi ce commandement est-il formulé de manière négative — « tu ne resteras pas indifférent » — alors que la quasi-totalité des Mitsvot le sont de manière positive, impliquant une démarche proactive ? On pense, par exemple, à Azov tazov — l’obligation d’aider son prochain à relever la charge de son animal. Dans la même paracha, il est pourtant déjà dit d’aimer son prochain comme soi-même. Pourquoi alors ce verset supplémentaire, formulé sur le mode de l’interdit ?

La réponse du Rabbi est d’une clarté lumineuse : Rachi, en s’arrêtant plusieurs fois sur ce passuk, nous dit que celui-ci parle de l’actualité immédiate, du moment présent. Il faut s’imaginer soi-même au bord du fleuve, face à la bête, face au voleur. Ce n’est pas un précepte abstrait destiné à la planification à long terme — c’est une interpellation ici et maintenant. La formulation négative vient précisément souligner qu’il ne suffit pas d’être globalement bienveillant : quand la situation se présente devant toi, l’indifférence devient une faute.

Le Rabbi plonge dans la mer à Nice

Pour illustrer cette dimension très concrète du verset, le Rav Goldberg rapporta une histoire qu’il tient de ses enfants, qui l’avaient lue dans l’un des quatorze volumes du recueil Farbrenguen. Un jour, le Rabbi passait à Nice, au bord de la mer. Il aperçut une femme en larmes dont le mari venait de sauter à l’eau pour fuir une brigade SS qui effectuait un contrôle de papiers. L’homme, vêtu de manière manifestement juive, avait pris peur et s’était jeté dans les flots — sans savoir nager. La femme, reconnaissant le Rabbi, l’interpella en yiddish : « Mon mari ne sait pas nager, il est dans la mer. » Sans hésiter, le Rabbi plongea à l’eau et alla sauver cet homme.

Cette image concentre à elle seule tout l’enseignement du verset. Le Rabbi n’avait pas prévu cette situation dans son emploi du temps. Rien ne l’y obligeait aux yeux de la logique ordinaire. Mais la situation était là, devant lui — et il avait la capacité d’agir.

La leçon pour les Chlou’him : l’imprévu comme appel

C’est précisément là que le discours du Rav Goldberg prend toute sa résonance pour les Chlou’him présents au Kinous Hachlouhim. Un Chalia’h se lève chaque matin avec un programme minutieux : à huit heures, il doit rendre visite à telle personne ; à dix heures, il a rendez-vous avec telle famille ; il doit passer voir cette dame isolée, cette famille sans Mezouzot, effectuer telle démarche dans tel quartier. Toute la journée est structurée autour d’une démarche proactive, planifiée, orientée vers l’action.

Mais voilà qu’un imprévu surgit. Une personne qui ne figurait pas sur la liste, qui s’est peut-être elle-même mise dans une situation difficile, parfois même par sa propre faute. Immédiatement, tous les arguments se liguent pour justifier l’inaction : ce n’est pas notre compétence, nous avons d’autres priorités, cette situation ne relève pas de notre mission.

Le Rav Goldberg cita alors ce qu’il entendit au nom d’un grand maître : lorsqu’un Juif se trouve dans une situation où aucune institution, aucune organisation, aucun organisme ne se sent concerné par lui, c’est précisément là qu’intervient le rôle du Chalia’h. Quand tous disent « ce n’est pas pour nous », c’est le signe que c’est pour lui. C’est dans ce moment-là, où toutes les logiques convergent pour justifier l’abstention, que retentit la voix de la Torah : « Lo taamod al dam re’echa » — ne reste pas indifférent au sang de ton prochain.

La garantie du Baal Chem Tov et la certitude d’agir

Le Rav Goldberg apporta un dernier éclairage, fondamental : d’après l’analyse de Rachi, la certitude de pouvoir sauver fait partie intégrante de l’obligation de sauver. Si l’on n’a pas cette certitude, le devoir n’est pas automatiquement établi. Mais l’enseignement du Baal Chem Tov vient préciser : lorsqu’on se retrouve face à une situation où l’on peut agir, le fait même d’y être confronté est un signe du Ciel qu’on en a le devoir et le pouvoir. D.ieu ne met pas un homme face à une réalité qu’il est incapable d’affronter.

Ce matin-là, dans le kountres distribué lors du Kinous, le Rav Goldberg lut une affirmation solennelle : celui qui s’implique pleinement dans le travail d’émissariat, qui s’y engage sans réserve, a la garantie que son action portera ses fruits et qu’il réussira.

Ce message s’adresse à chaque Chalia’h confronté à l’extraordinaire, à l’inattendu, à ce qui n’aurait jamais dû se produire — une situation complexe, non planifiée, qui peut parfois le mettre lui-même en péril. Mais puisqu’il l’a vue, puisqu’il se trouve là, c’est qu’il a en lui les forces nécessaires pour sauver cette situation et ramener cette âme juive à bon port. Ce n’est pas un cas ordinaire — c’est précisément pour cela que c’est lui qui est là.