Le Chaar HaYi’houd VeHaEmounah de la Tanya explore les fondements métaphysiques de l’unité divine et révèle la nature profondément illusoire de l’existence telle que nous la percevons. À travers une analyse rigoureuse des Noms divins et de leurs entrelacs mystiques, cet enseignement démontre comment l’espace et le temps, loin d’être des réalités autonomes, sont en vérité annulés au sein de l’essence infinie du Créateur. La compréhension de l’attribut de la Middat Hamal’hout divine — son rapport à l’unité supérieure et à l’unité inférieure — constitue le fil conducteur de cet enseignement fondamental de la philosophie ‘hassidique.
Rav Yossef Itshak Ofen
Middat Hamal’hout (מידת המלכות) — littéralement : l’attribut de la Royauté — est la dixième et dernière des Séfirot dans la structure kabbalistique de l’arbre séfirotique.
Voici ses dimensions essentielles :
- Sur le plan séfirotique C’est la Sefira de Mal’hout, également appelée Chekhinah — la Présence divine immanente. Elle est la dernière émanation de la chaîne divine, celle qui fait le lien entre l’infini et le monde créé.
- Sur le plan cosmologique Elle est la source de l’existence de l’espace et du temps. Sans elle, le monde n’aurait aucune réalité perceptible. C’est elle qui « constitue » le lieu et donne consistance à la création.
- Sur le plan des Noms divins Elle correspond au Nom d’Adnout (א-ד-נ-י) — Adon Olam, Seigneur du monde. Ce Nom exprime le rapport du Créateur à Sa création en tant que Maître et Souverain.
- Sur le plan du voilement Elle est simultanément l’attribut de la contraction (Tsimtsoum, contraction) et de l’occultation (hester). C’est elle qui dissimule la lumière infinie — l’Or Ein Sof — de sorte que le monde nous apparaît comme une réalité autonome et non comme pure nullité dans l’Être divin.
- Sur le plan de la royauté La royauté, par nature, s’exerce sur des sujets extérieurs au roi. C’est pourquoi cet attribut implique l’existence d’un monde apparemment séparé — non pas parce que la séparation est réelle, mais parce qu’elle est nécessaire à la manifestation de la souveraineté divine.
En résumé : la Middat Hamal’hout est le point de jonction entre l’Ein Sof et la création — elle est à la fois ce qui fait exister le monde et ce qui en masque l’origine divine.
la Middat Hamal’hout divine et la raison profonde de la création
La question qui ouvre cette leçon est d’une portée vertigineuse : pourquoi le Saint Béni-Soit-Il a-t-Il créé le monde de telle sorte qu’il apparaisse comme une réalité séparée et autonome ? La réponse réside dans la nature même de l’attribut divin de la Middat Hamal’hout — la Middat Hamal’hout. D.ieu a voulu révéler cet attribut, et la Middat Hamal’hout, par essence, exige l’existence de sujets.
Il n’est point de roi sans peuple. Et le terme hébreu « am » — le peuple — désigne précisément des étrangers, des individus qui ne font pas partie de la famille immédiate du souverain. Un père entouré de ses fils ne peut être dit roi, car la Middat Hamal’hout s’exerce sur ceux qui lui sont extérieurs. C’est pourquoi l’ensemble de la réalité créée procède de la Middat Hamal’hout, qui correspond au Nom divin d’Adnout — Adon Olam, Seigneur du monde. Si cet attribut venait à se retirer, le monde retournerait au néant absolu, à l’Ayin originel.
L’espace et le temps : frontières de l’existence mondaine
La notion de « monde » — olam — se définit par deux paramètres fondamentaux : l’espace et le temps. L’espace se décline en six directions : est, ouest, nord, sud, le haut et le bas. Le temps se déploie selon trois dimensions : le passé, le présent et l’avenir. Ces deux réalités constituent la trame même de l’existence créée.
Or, du point de vue des attributs supérieurs — les Middot ‘Elyonot — ces limitations ne s’appliquent pas. Ce n’est que depuis l’attribut de la Middat Hamal’hout que l’on peut affirmer que le Créateur est au-dessus du haut, au-delà du bas, qu’Il règne également dans le temps — « Il régnait, Il règne, Il régnera à jamais ». C’est donc la Middat Hamal’hout qui engendre et soutient l’existence même de l’espace et du temps. Et c’est la raison pour laquelle cette Middat Hamal’hout est associée au Nom d’Adnout : elle est l’interface entre l’infini divin et la réalité bornée de la création.
Le Yi’houd Tataah : l’unité supérieure — l’espace et le temps annulés
La Tanya explique deux niveaux d’unité divine. Le premier est le Yi’houd Tataah — l’unité supérieure. Il correspond à l’entrelacement du Nom d’Adnout à l’intérieur du Nom de l’Être — le Nom de Havayah. Lorsque la première lettre du Nom de Havayah prévaut, c’est Havayah qui domine : or Havayah transcende le temps et l’espace, car ce Nom signifie que D.ieu est simultanément ce qui était, ce qui est et ce qui sera — en un seul instant éternel, au-delà de toute temporalité.
De même, Havayah transcende l’espace, car ce Nom désigne D.ieu comme la source même de l’espace — Il « constitue » le lieu, Il en est l’origine. En conséquence, puisque D.ieu engendre l’espace, Il est nécessairement au-dessus de l’espace. C’est ainsi que dans le Yi’houd Tataah, l’espace et le temps sont réellement inclus au sein de ce qui les transcende — et par conséquent, ils sont « bétoulim bémétsiout » : annulés dans leur réalité même, comme un rayon de soleil à l’intérieur du soleil, qui n’a aucune existence propre. L’espace et le temps ne sont pas de vraies réalités indépendantes : ils sont contenus dans ce qui les dépasse.
Le Yi’houd Tata’ah : l’unité inférieure — la Middat Hamal’hout voile l’infini
Le second niveau est le Yi’houd Tata’ah — l’unité inférieure. Ici, l’entrelacement est inversé : c’est le Nom de Havayah qui est inclus à l’intérieur du Nom d’Adnout, et c’est ce dernier qui prévaut. Ce Yi’houd correspond à notre manière de percevoir le monde : l’espace et le temps nous apparaissent comme des réalités bien concrètes et solides. Pourtant, nous savons intellectuellement — même si nous ne le voyons pas — que le Nom de Havayah habite en leur sein, qu’il les constitue et les anime de l’intérieur.
Car le Créateur, bien qu’infiniment au-dessus de l’espace et du temps, descend également dans leur dimension et s’y trouve présent. Cependant, cela nous est dissimulé. Qui opère ce voilement ? La Middat Hamal’hout elle-même : elle est l’attribut de la contraction — le Tsimtsoum, contraction — et de l’occultation. Elle dissimule le Nom de Havayah de telle sorte que nous ne voyons que l’espace et le temps, et non l’infini divin qui les sous-tend. C’est la raison pour laquelle le monde nous semble être une réalité autonome : non que D.ieu soit absent, mais parce que Sa présence est cachée par le voile de la Middat Hamal’hout.
Chema Israël et Baroukh Chem : les deux déclarations d’unité
Ces deux niveaux d’unité correspondent aux deux déclarations liturgiques fondamentales du judaïsme. Le Chema Israël incarne le Yi’houd Tataah : le mot « E’had » — Un — signifie qu’Il est le maître de l’univers, et le Dalet agrandi de ce mot évoque les six directions de l’espace et les deux dimensions du temps, toutes annulées devant l’Aleph — Lui qui est au-dessus de l’espace et du temps. L’espace et le temps sont inclus dans ce qui les transcende.
Le Baroukh Chem — « Béni soit le Nom de Sa Royauté glorieuse pour toujours » — incarne le Yi’houd Tata’ah. Le mot « Baroukh » est issu du terme hébreu désignant une descente, une prolongation. « Chem » — le Nom — est une révélation, comme le nom d’un être humain qui n’est que son expression extérieure et non son essence profonde. Et « Kévod » — la gloire — ainsi que « Mal’houto » — Sa Royauté — font référence aux trois mondes de Bria, Yetsira et Assiya, qui tous procèdent de l’attribut de la Middat Hamal’hout divine. Quant au mot « Va’ed », sa structure en lettres constitue une permutation du mot « E’had » selon les règles kabbalistiques de substitution de lettres, indiquant comment l’Aleph — symbolisant l’Unique — descend et se prolonge pour habiter au sein de l’existence mondaine.
L’Or de l’infini remplit toute la terre — sans distinction de lieu
Un principe fondamental de cet enseignement est que l’Or Ein Sof — la Lumière de l’Infini — remplit l’intégralité de la création avec une parfaite égalité. Les cieux et la terre, les quatre points cardinaux, les profondeurs et les hauteurs : tout est empli de cette Lumière infinie à part égale, car le Créateur est identique aussi bien dans les cieux que sur la terre. La raison en est que tout ce qui relève de l’espace est annulé dans l’Or Ein Sof qui s’y revêt, par le biais de la Middat Hamal’hout qui s’unit à l’essence même du Créateur.
Pourquoi ne percevons-nous pas cette nullité ? Parce que la Middat Hamal’hout est précisément l’attribut de la contraction et de l’occultation — elle voile l’Or Ein Sof afin que l’espace et le temps ne s’annulent pas complètement dans notre perception. C’est cela même la raison pour laquelle l’espace et le temps nous semblent réels : la Middat Hamal’hout les préserve d’une dissolution totale dans la conscience de l’infini divin.
L’immuabilité absolue du Créateur avant et après la création
L’un des enseignements les plus saisissants de ce cours concerne l’absence totale de changement en D.ieu. Avant la création, Il était seul. Après la création — avec ses mondes supérieurs et inférieurs, ses créatures innombrables — Il est encore seul. Car l’ensemble des créés, étant annulé dans la réalité du Créateur, ne représente aucun ajout réel à Son être. En conséquence, il n’y a aucun changement. C’est le sens de la formule récitée chaque matin après le Chema : « Tu étais avant que le monde ne fût créé, Tu es maintenant que le monde est créé » — de la même manière qu’avant la création, Il était seul, de même après la création, Il est seul. Aucune modification n’a affecté Son essence.
La connaissance divine selon le Rambam : connaissant, connaissance et connu — un seul et même être
Pour illustrer cette unité absolue, la Tanya s’appuie sur l’enseignement du Rambam — Rabbi Moché ben Maïmon — qui formule une proposition d’une audace philosophique remarquable. Chez l’être humain, la connaissance implique trois éléments distincts : le connaissant — l’individu qui sait —, l’acte de connaissance — la faculté intellectuelle —, et l’objet connu. Ce sont là trois réalités séparées.
Or, pour le Créateur, ces trois éléments sont rigoureusement un seul et même être. D.ieu est à la fois le Connaissant, la Connaissance elle-même, et l’Objet connu. Comment est-ce possible ? Précisément parce que tout ce que D.ieu connaît provient de Lui, émane de Lui et est inclus en Lui. Lorsqu’Il Se connaît Lui-même, Il connaît par là même l’ensemble des créés, car ils procèdent tous de Lui. Sa connaissance n’est pas une acquisition de données extérieures — comme chez l’être humain qui reçoit des informations du monde environnant. Sa connaissance est une connaissance de Soi-même, et c’est par là qu’Il connaît tout.
Cela diffère radicalement de notre mode de connaissance. Chez nous, le savoir est toujours un ajout : hier, nous ignorions quelque chose ; aujourd’hui, nous le savons. Les Sages expriment cette réalité dans le verset : « Les jours parlent et les nombreuses années enseignent la sagesse » — chaque jour apporte un savoir nouveau qui vient s’ajouter à l’âme. Mais pour D.ieu, qui connaît tout depuis toujours — le passé, le présent et l’avenir simultanément — aucun ajout n’est possible ni concevable, car il n’existe rien en dehors de Lui qui puisse constituer un apport nouveau.
La foi face à ce qui dépasse toute représentation intellectuelle
Le Rambam lui-même reconnaît que cela ne peut être exprimé ni par la parole, ni perçu par l’oreille, ni pleinement saisi par l’intellect. Car nous n’avons aucun modèle analogue dans notre expérience. Tout ce que nous connaissons, nous le connaissons « depuis l’extérieur » — nous percevons un monde qui nous est étranger et nous l’enregistrons. Mais la connaissance divine, qui est identique à l’essence divine elle-même, est absolument sans équivalent dans notre réalité.
Nous pouvons démontrer — par des preuves rationnelles — que cela est ainsi. Nous pouvons en être convaincus. Nous étudions le Chaar HaYi’houd VeHaEmounah précisément pour acquérir cette certitude : que D.ieu et Sa connaissance ne font qu’un. Mais la manière dont cela s’actualise demeure inaccessible à notre intellect. C’est pourquoi le prophète Isaïe proclame : « Car les cieux sont plus élevés que la terre, ainsi Mes voies sont plus élevées que vos voies, et Mes pensées que vos pensées. » Et le Livre de Job rappelle : « Exploreras-tu D.ieu jusqu’à la perfection ? » — la profondeur divine ne peut être sondée par la seule investigation humaine.
Les maîtres de la Kabbale — dont le Ramak, Rabbi Moché Cordovero, dans son ouvrage Pardès Rimonim — ont d’ailleurs tous souscrit à cet enseignement du Rambam. Malgré le fait que le Créateur transcende infiniment toute catégorie de sagesse, Il est néanmoins un avec Sa sagesse ; Il est à la fois le Connaissant, la Connaissance et l’Objet connu — tout est Un.
Conclusion : une seule et unique réalité
C’est ainsi que se conclut la leçon sur la nullité de l’existence devant le Créateur. Du point de vue divin, il n’existe qu’une unité absolue et simple — une A’hdout Péchouta — dans laquelle seul le Créateur est réellement présent : « Il n’y a rien d’autre que Lui. » C’est pourquoi il n’y a aucun changement en D.ieu avant ou après la création. De même qu’avant la création Il était seul, de même après la création Il est seul — dans une solitude non pas d’isolement, mais d’absolue plénitude. L’ensemble des créés n’existe que par voile et occultation, et cet occultation ne s’applique qu’à notre perception, non à la réalité divine elle-même.











