Lorsqu’un jeune Chaliah du ghetto romain a invité un rescapé de la Shoah à allumer la Ménorah devant son Beth Habad, il ne pouvait imaginer la portée symbolique de ce geste. Ni l’histoire vieille de huit décennies qui allait se refermer ce soir-là. Une rencontre providentielle sur les lieux mêmes d’un sauvetage miraculeux.

 

 

 

Un Beth Habad au cœur du ghetto historique

Il y a environ un an et demi, le Rav Aharon Mikhaël Canarutto, un ‘Hassid italien issu de la communauté locale, a ouvert un Beth Habad dans l’ancien ghetto romain. Le bâtiment lui-même a plus de 500 ans, imprégné de la longue et douloureuse histoire des Juifs de Rome.

En peu de temps, l’édifice a repris vie. On y prie, on y étudie, des programmes pour la jeunesse et des événements communautaires s’y déroulent. Juifs et touristes traversent constamment le quartier, et la vie juive est revenue au cœur du ghetto.

Le ghetto de Rome : cinq siècles d’histoire douloureuse

Le ghetto de Rome compte parmi les plus anciens d’Europe, après celui de Venise fondé en 1516. Le 14 juillet 1555, le pape Paul IV promulgua la bulle « Cum nimis absurdum », révoquant tous les droits accordés aux Juifs et ordonnant leur regroupement dans un quartier clos du rione Sant’Angelo, situé à proximité du Tibre et du théâtre de Marcellus. Environ 2 000 Juifs, dont la présence à Rome remontait au IIe siècle avant l’ère commune, furent ainsi contraints de s’installer dans l’une des zones les plus insalubres de la ville, régulièrement inondée par le fleuve.

Les conditions de vie y étaient d’une pauvreté écrasante. Les Juifs ne pouvaient exercer que des métiers non qualifiés : chiffonniers, brocanteurs ou poissonniers. Lorsqu’ils sortaient du ghetto, les hommes devaient porter une casquette jaune et les femmes un voile de la même couleur. Chaque année, ils devaient demander la permission de résider dans le quartier et payer une taxe pour ce « privilège ». Le rabbin devait également prêter serment de fidélité au pape devant l’Arc de Titus, monument célébrant la destruction de Jérusalem en l’an 70.

Le ghetto ne fut définitivement aboli qu’en 1870, avec la fin du pouvoir temporel des papes. Les murs furent démolis en 1888, et la Grande Synagogue, reconnaissable à son imposant dôme carré, fut inaugurée en 1904.

Mais l’épreuve la plus terrible restait à venir. Le 16 octobre 1943, à 5h30 du matin, un jour de Chabbat choisi délibérément, 365 soldats de la Gestapo sous les ordres du commandant SS Herbert Kappler envahirent le ghetto. En quelques heures, 1 259 Juifs furent arrêtés, dont 363 hommes, 689 femmes et 207 enfants. Après la libération de quelques personnes issues de mariages mixtes ou de nationalité étrangère, 1 023 d’entre eux furent déportés vers le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Seuls seize revinrent : quinze hommes et une femme, Settimia Spizzichino. Aucun des plus de deux cents enfants ne survécut.

Quelques semaines plus tôt, le même Kappler avait pourtant exigé 50 kilos d’or de la communauté juive en échange de leur sécurité. Des milliers de Romains, Juifs et non-Juifs, avaient donné leurs bijoux pour réunir la somme. La promesse fut trahie. C’est dans ce contexte que des héros anonymes, comme le laitier qui sauva Gabriel et sa sœur, risquèrent leur vie pour arracher des innocents à la barbarie.

Aujourd’hui, le quartier juif de Rome témoigne de cette histoire à travers ses « pietre d’inciampo » (pierres d’achoppement), ces petits pavés de laiton portant les noms des déportés qui ne sont jamais revenus, disséminés devant leurs anciens domiciles. Le ghetto est devenu un lieu de mémoire vivante, où la cuisine judéo-romaine perpétue les traditions et où la communauté, bien que décimée, continue de faire rayonner la vie juive.

Deux Bar-Mitsva tardives pour deux rescapés

« Pendant Hanouka, un Juif de 90 ans est entré », raconte le Rav Canarutto à Anash.org. « Naturellement, je lui ai immédiatement demandé : « Avez-vous déjà eu une Bar-Mitsva ? » L’homme a répondu non. Il n’avait jamais mis les Tefilines et n’avait jamais célébré sa Bar-Mitsva. »

Peu après, un autre Juif âgé l’a rejoint. Gabriel, 86 ans. Même histoire. Lui non plus n’avait jamais eu de Bar-Mitsva.

Avec quelques jeunes de Yechiva venus aider pour Hanouka, le Rav Canarutto a réuni un Minyane et sorti le Sefer Torah. Les deux hommes, survivants de la Shoah âgés de plus de 80 et 90 ans, ont mis les Tefilines pour la première fois de leur vie. Tous deux ont reçu des montées à la Torah et ont célébré leur Bar-Mitsva.

Ils ont dansé avec une joie presque surnaturelle, comme des âmes expirant enfin après une vie entière de silence.

L’allumage de la dernière nuit

« Le dernier soir de Hanouka », poursuit le Rav Canarutto, « j’avais prévu un petit allumage public de la Ménorah devant le Beth Habad avant de conduire les jeunes à l’aéroport. Je pensais que seule une poignée de personnes seraient présentes. »

Au lieu de cela, une foule considérable s’est rassemblée, parmi laquelle Gabriel.

Le Rav Canarutto s’est tourné vers l’assemblée et a déclaré : « Nous avons ici un Juif qui vient de célébrer sa Bar-Mitsva pour la première fois. Un survivant de la Shoah. Nous souhaitons lui accorder l’honneur d’allumer la Ménorah. »

Gabriel s’est avancé et a allumé les huit bougies. Le symbolisme n’a échappé à personne. Les flammes brûlaient au cœur du ghetto romain, là où des Juifs avaient autrefois été raflés et envoyés à la mort, désormais allumées par un survivant de cette destruction même.

Une révélation bouleversante

Après l’allumage, Gabriel s’est tourné vers le Rav Canarutto et lui a dit doucement : « Je dois vous raconter quelque chose. »

Et il commence à livrer son incroyable histoire :

Lorsque les nazis sont entrés dans le ghetto romain, Gabriel était un enfant de quatre ans qui y vivait avec sa famille. Sa sœur et lui jouaient dans la rue, trop jeunes pour comprendre le danger. Un soldat nazi les a soudain remarqués, a attrapé les deux enfants et a commencé à les traîner.

En passant devant une crèmerie locale, le propriétaire italien non-juif a vu ce qui se passait. Il s’est précipité dehors et s’est mis à hurler sur les enfants : « Je vous cherche partout ! Votre mère est terrifiée ! » Il a giflé la fillette et a crié comme un père en colère.

Le nazi s’est arrêté. « Ce sont vos enfants ? »

« Oui », a répondu l’homme.

Le nazi s’est excusé et les a laissés partir.

Ce propriétaire de crèmerie leur a sauvé la vie, et Gabriel a finalement survécu à la Shoah.

Le miracle du lieu

Gabriel a levé les yeux vers le Beth Habad et a déclaré : « Il y a quatre-vingt-deux ans, c’est exactement ici que j’ai été sauvé. Ce bâtiment était la crèmerie d’où le laitier s’est précipité. Et ce soir, je me suis tenu à cet endroit précis pour allumer la Ménorah de Hanouka devant le Beth Habad, l’ancienne crèmerie, à l’endroit même où ma sœur et moi avons été secourus. »

De l’exil à la Gueoula

« Rome symbolise l’apogée de l’exil dans l’espace, et la Shoah représente le sommet de l’exil dans le temps », a confié le Rav Canarutto à Anash.org. « Le Rabbi explique que le mot « Rome » vient aussi de « Romemout Kel », l’exaltation de Hachem.

Aujourd’hui, alors que nous nous tenons au seuil de la Gueoula, Rome se transforme en un lieu de louange et de redécouverte de Hachem. En effet, la venue du Machia’h est imminente. »

Le Rav Canarutto a ajouté que depuis l’allumage de la Ménorah, Gabriel vient chaque jour au Beth Habad pour mettre les Tefilines.

Quatre-vingt-deux ans plus tard, un survivant de l’extermination nazie est retourné sur le lieu de son salut pour allumer la flamme éternelle qui ne s’éteint jamais.