Le chapitre 5 du Tanya constitue l’un des enseignements les plus profonds de l’Admour Hazakène sur la nature de l’étude de la Torah. Il répond à une question fondamentale : pourquoi l’étude de la Torah est-elle considérée comme supérieure à toutes les autres Mitsvot ? La réponse réside dans la compréhension de ce qui se passe réellement dans l’esprit humain lorsqu’il s’engage dans l’étude de la sagesse divine.

 

 

Le point de départ : que signifie « saisir » D.ieu ?

L’Admour Hazakène commence par analyser une déclaration célèbre du prophète Eliyahou : « Aucune pensée ne peut Te saisir. » Cette affirmation semble catégorique : D.ieu est absolument au-delà de toute compréhension humaine. Pourtant, la même tradition enseigne que par l’étude de la Torah, on peut effectivement « saisir » le Divin.

Comment résoudre cette contradiction apparente ? La clé réside dans la compréhension précise du mot « saisir » (Tefissa en hébreu). Ce terme implique une relation à double sens, et c’est cette dualité qui rend l’étude de la Torah si extraordinaire.

Premier concept : l’intellect qui « englobe » un sujet

Prenons un exemple concret. Lorsque vous apprenez un nouveau concept, disons une règle de mathématiques ou un principe juridique, que se passe-t-il dans votre esprit ?

Au début, le concept vous dépasse. Vous êtes « à l’intérieur » du sujet, submergé par ses détails, essayant de comprendre ses différentes facettes. Le sujet est « au-dessus » de vous, il vous domine.

Puis vient le moment de compréhension. Soudain, tout s’éclaire. Vous « tenez » le concept. Vous pouvez l’expliquer, l’appliquer, le manipuler mentalement. À ce stade, votre intellect « englobe » le sujet, tout comme une main englobe un objet qu’elle saisit. Le concept est désormais « contenu » dans votre esprit.

Deuxième concept : l’intellect qui est « englobé » par le sujet

Mais il y a un deuxième aspect, tout aussi important. Au moment même où vous comprenez un sujet, votre intellect se « revêt » de ce sujet. Votre esprit prend la forme du concept étudié. Vous ne pensez plus à autre chose ; votre conscience est entièrement absorbée par cette idée.

Ainsi, dans tout acte de compréhension véritable, il existe une double relation :
1. L’esprit englobe le concept (le concept est « dans » l’esprit)
2. L’esprit est englobé par le concept (l’esprit est « dans » le concept)

C’est précisément cette double relation que désigne le mot « saisir ».

Application à l’étude de la Torah : une union avec le Divin

Maintenant, appliquons ce principe à l’étude de la Torah. La Torah n’est pas un livre ordinaire. Elle est l’expression directe de la volonté et de la sagesse de D.ieu. Chaque Hala’ha, chaque loi, représente ce que D.ieu « veut » et ce que D.ieu « pense ».

L’Admour Hazakène donne un exemple : une loi qui stipule que si Réouven revendique ceci et Chimon revendique cela, le verdict doit être tel. Cette loi existe dans la Torah même si un tel cas ne s’est jamais présenté et ne se présentera peut-être jamais. Pourquoi ? Parce que cette loi n’est pas seulement une règle pratique : elle est une expression de la pensée divine.

Lorsque vous étudiez cette Hala’ha et que vous la comprenez véritablement, quelque chose d’extraordinaire se produit :

Premièrement, votre intellect « englobe » la sagesse divine. Vous « tenez » dans votre esprit la pensée même de D.ieu. Votre esprit fini contient, en quelque sorte, l’infini.

Deuxièmement, votre intellect est « englobé » par la sagesse divine. Votre esprit se revêt de la pensée de D.ieu, il prend sa forme, il s’unit à elle.

Une union sans équivalent dans le monde matériel

L’Admour Hazakène souligne que cette union est absolument unique. Dans le monde physique, on ne trouve rien de comparable. Imaginez : d’un côté, l’intellect humain, limité, fini, créé ; de l’autre, la sagesse de D.ieu, infinie, éternelle, incréée. Et pourtant, par l’étude de la Torah, ces deux réalités si disproportionnées deviennent « une seule chose, unie de tous côtés et sous tous les angles ».

C’est comme si une goutte d’eau pouvait non seulement contenir l’océan, mais aussi être contenue par lui, simultanément. Dans le monde physique, c’est impossible. Dans le monde spirituel de l’étude de la Torah, c’est exactement ce qui se passe.

La différence entre la Torah et les autres Mitsvot

Cette explication permet de comprendre pourquoi l’étude de la Torah surpasse toutes les autres Mitsvot.

Lorsque vous accomplissez une Mitsva, quelle qu’elle soit, par exemple mettre les Tefiline, allumer les bougies de Chabbat, ou donner la Tsedaka, vous accomplissez la volonté de D.ieu. En récompense, D.ieu « enveloppe » votre âme de Sa lumière, de la « tête aux pieds », c’est-à-dire du niveau le plus élevé de votre âme jusqu’au plus bas. C’est merveilleux, mais cette lumière reste « extérieure » : elle entoure l’âme comme un vêtement entoure le corps.

L’étude de la Torah, en revanche, procure cette même lumière enveloppante, mais elle fait bien plus encore : elle fait pénétrer la lumière divine à l’intérieur même de l’âme. La sagesse de D.ieu ne reste pas à l’extérieur ; elle entre dans votre intellect, elle devient partie intégrante de vous.

L’image du pain et du vêtement

Pour illustrer cette différence, l’Admour Hazakène utilise deux images : le pain et le vêtement.

Le vêtement : Un vêtement entoure le corps, le protège, l’embellit. Mais il reste extérieur au corps. Vous pouvez l’enlever, et le corps reste intact. Les Mitsvot sont comme des vêtements pour l’âme : elles l’entourent de lumière divine, mais cette lumière reste « autour » de l’âme.

Le pain : Le pain, lui, est ingéré. Il pénètre à l’intérieur du corps, il est digéré, transformé, et devient littéralement partie du corps, « chair de votre chair, sang de votre sang ». Sans nourriture, le corps ne peut pas vivre. La Torah est comme le pain de l’âme : elle pénètre à l’intérieur, elle est « digérée » par l’intellect, et elle devient partie intégrante de l’âme. Elle lui donne la vie de l’intérieur.

C’est pourquoi le verset dit : « Ta Torah est dans mes entrailles. » La Torah n’est pas seulement autour de nous ; elle est en nous.

Les conséquences au Gan Eden

L’Admour Hazakène cite le livre Ets ‘Haïm qui explique que dans le Gan Eden (le Paradis), les âmes jouissent du rayonnement de la Présence divine. Mais comment une âme finie peut-elle supporter une lumière infinie ?

Les Mitsvot accomplies durant la vie terrestre fournissent à l’âme des « vêtements » spirituels qui la protègent et lui permettent de recevoir cette lumière sans être consumée.

La Torah étudiée durant la vie terrestre, elle, devient la « nourriture » de l’âme au Gan Eden. Elle lui donne la force intérieure de jouir de la Présence divine.

Ainsi, celui qui a étudié la Torah et accompli les Mitsvot arrive au Gan Eden à la fois « vêtu » et « nourri » : protégé de l’extérieur par les Mitsvot, et fortifié de l’intérieur par la Torah.

Pourquoi la Torah est supérieure : elle combine les deux

La conclusion de l’Admour Hazakène est lumineuse : la Torah n’est pas seulement « nourriture » ; elle est aussi « vêtement ». Lorsque vous étudiez la Torah, vous vous « revêtez » d’elle par la concentration de votre esprit. Et si vous prononcez les paroles de la Torah à voix haute, votre souffle devient lui-même une sorte de « lumière englobante ».

Ainsi, la Torah procure à la fois :
1. La lumière intérieure (Or Pnimi), comme nourriture de l’âme
2. La lumière englobante (Or Makif), comme vêtement de l’âme

Les autres Mitsvot ne procurent que la lumière englobante. C’est pourquoi nos Sages ont dit que l’étude de la Torah « équivaut à toutes les autres Mitsvot combinées ». Non pas que les Mitsvot soient sans importance, bien au contraire, mais la Torah possède une qualité unique : elle unit l’âme à D.ieu à la fois de l’extérieur et de l’intérieur, créant une fusion totale et complète.

Une condition essentielle : étudier « pour elle-même »

L’Admour Hazakène précise cependant une condition importante : pour que la Torah devienne véritablement « nourriture » de l’âme, elle doit être étudiée « pour elle-même » (Lichma). Que signifie cette expression ?

Étudier la Torah « pour elle-même » signifie étudier avec l’intention de lier son âme à D.ieu par la compréhension de Sa sagesse. Ce n’est pas étudier pour obtenir des honneurs, pour gagner un débat, ou même uniquement pour savoir comment pratiquer les Mitsvot. C’est étudier parce que la Torah est la sagesse de D.ieu, et que s’unir à cette sagesse, c’est s’unir à D.ieu Lui-même.

Chaque personne peut atteindre ce niveau selon sa capacité intellectuelle propre. D.ieu ne demande pas à chacun de devenir un grand érudit. Il demande à chacun d’étudier avec sincérité, avec concentration, avec le désir de se rapprocher de Lui, chacun selon ses moyens.

Conclusion : la grandeur accessible à tous

Le message de ce chapitre est à la fois profond et encourageant. Il révèle que l’étude de la Torah n’est pas simplement une obligation religieuse parmi d’autres : c’est le moyen le plus direct et le plus complet de s’unir à D.ieu.

Cette union n’est pas réservée aux grands érudits. Chaque Juif, lorsqu’il étudie une Hala’ha, un passage de ‘Houmach, une Michna, même s’il ne comprend qu’un aspect simple, accomplit quelque chose de cosmique : il unit son intellect fini à l’intellect infini du Créateur.

Et cette union n’est pas unilatérale. Ce n’est pas seulement l’homme qui « monte » vers D.ieu. C’est aussi D.ieu qui « descend » vers l’homme, Se revêtant dans sa pensée, devenant « un » avec lui. C’est l’étreinte royale décrite au chapitre précédent : le Roi des rois qui embrasse l’homme, et l’homme qui embrasse le Roi.

Telle est la grandeur infinie de l’étude de la Torah.