Comment traverser les derniers instants du Galout avec le regard du Machia’h ? Le Rav Ephraïm Mintz nous livre une analyse profonde des trois approches de Yaakov Avinou face à Essav, et dévoile comment le Rabbi de Loubavitch nous enseigne à transformer l’obscurité en lumière. Une leçon essentielle pour notre génération.
Rav Ephraïm Mintz, directeur exécutif de JLI
Le Rav Ephraïm Mintz est le directeur exécutif fondateur du Rohr Jewish Learning Institute (JLI), le plus grand réseau d’éducation juive pour adultes au monde, présent dans plus de 2 000 communautés à travers le globe.
Sous sa direction, le JLI a développé un réseau dynamique de départements éducatifs destinés aux adolescents, aux étudiants universitaires, ainsi qu’une plateforme d’apprentissage en ligne. Il organise également chaque année le National Jewish Retreat, un séminaire d’envergure nationale.
Le Rav Mintz siège au comité exécutif du Kinous Hachlouhim international.
La Torah exige de nous une perspective de Guéoulah
La Torah nous enjoint d’adopter une conscience de Guéoulah, alors même que nous demeurons ancrés dans le Galout. Ou plutôt, pas si ancrés que cela : nous traversons les ultimes instants de l’exil, nous en parcourons le dernier kilomètre avant d’entrer dans l’ère messianique.
Le Rabbi nous offre le prisme à travers lequel nous devons apprendre à nous percevoir nous-mêmes, à percevoir autrui et le monde : celui du Machia’h et de la Guéoulah.
Il a enseigné que l’étude approfondie des sujets relatifs au Machia’h poursuit un objectif précis : lorsqu’on s’immerge véritablement dans un sujet, on en intériorise la vision du monde, elle devient partie intégrante de soi. Ainsi, en nous plongeant dans l’étude du Machia’h, nous apprenons littéralement à voir le monde, à nous voir nous-mêmes, à considérer notre mission, à travers le prisme de la Guéoulah.
La Paracha Vayichla’h : un guide pour l’exil
C’est dans cette perspective que nous allons aborder un sujet lié à notre Paracha. Comme beaucoup d’entre vous le savent peut-être, celle-ci occupe une place singulière dans l’histoire juive.
Le Midrach rapporte que le Ramban, avant toute rencontre avec des responsables gouvernementaux ou des dignitaires royaux, prenait soin de lire notre Paracha. Il précise d’ailleurs que cette pratique était répandue parmi les Juifs d’Israël : avant de se présenter devant des ministres, des rois ou des dirigeants, ils veillaient à étudier la Paracha Vayichla’h.
Le Midrach relate également qu’un jour, pour une raison inconnue, le Ramban avait omis — ou n’avait pas eu le temps — d’étudier cette Paracha avant un voyage. Au retour, il lui arriva un malheur : il fut attaqué par des brigands qui le dépouillèrent de tous ses biens. Un voyage désastreux, qu’il attribua à cette négligence.
Les écrits rabbiniques désignent cette Paracha sous le nom de « Parachat Hagalout ». Non qu’elle traite de l’exil en tant que tel, mais parce qu’elle nous guide et nous enseigne comment, en tant que Juifs, nous devons vivre dans l’exil et affronter le Galout qui nous entoure.
La Paracha Vayichla’h constitue ainsi un paradigme de la vie en exil. Certains ont d’ailleurs la coutume, à la sortie du Chabbat, au seuil de la nouvelle semaine, d’en étudier les premiers versets — pour méditer sur la manière dont Yaakov a fait face à Essav, modèle de notre propre confrontation avec l’exil.
Les trois préparatifs de Yaakov
Examinons le début de la Paracha. Nous savons tous qu’à ce moment décisif où Yaakov s’apprête à rencontrer Essav, le Midrach enseigne qu’il s’est préparé de trois manières : par le cadeau, par la prière et par la guerre.
Tandis qu’il avançait avec toute sa maisonnée vers Essav, il nourrissait trois intentions qui, nous le verrons, semblaient contradictoires. D’un côté, il apportait un cadeau — or, d’ordinaire, lorsqu’on offre un présent à quelqu’un, on ne s’apprête pas à le combattre. Pourtant, dans ce voyage vers Essav, Yaakov portait à la fois un présent, une disposition au combat et une prière.
Nous allons prendre ces trois démarches comme paradigme de la manière dont nous devons considérer les forces d’Essav dans le monde — le Galout qui nous environne.
Ce qui définit le Galout et la Guéoulah
Nous savons ce qui définit le Galout et, par contraste, ce qui définit la Guéoulah. En une phrase : dans le Galout, nous sommes contraints d’affronter des forces de négativité, des voix qui semblent s’opposer à la sainteté. Tel est l’environnement, le produit, la mentalité de l’exil.
Et qu’est-ce que la Guéoulah ? Nous connaissons tous l’enseignement du Rambam : en quoi consisteront les jours du Machia’h ? « J’anéantirai, je retrancherai toutes les forces de Touma. » Voilà l’essence même de la distinction : dans le Galout, nous affrontons la Touma ; lorsque le Machia’h viendra, tout cela se dissipera.
Trois manières d’affronter l’obscurité
Nous allons donc examiner trois façons de faire face aux forces de l’obscurité et aux voix de l’opposition.
Première approche : lorsqu’une personne se heurte à une force d’opposition inflexible, quelle est la seule issue ? C’est l’un des chemins empruntés par Yaakov : anéantir, soumettre entièrement cette force. On pourrait dire que ce n’est pas véritablement une approche de Guéoulah. Quand les forces du mal refusent de se rendre, il faut combattre, lutter, chercher à les subjuguer. C’est la « Mil’hamah » — la guerre — à laquelle Yaakov s’est préparé.
Deuxième approche : moins caractéristique du Galout, mais pas encore la Guéoulah. Il s’agit d’adoucir la dureté de l’opposition, de neutraliser la négativité, de permettre une coexistence. Parfois, l’ennemi n’a pas besoin d’être détruit ; on peut l’amadouer. Où le voyons-nous chez Yaakov ? Lorsqu’on offre un « Matana » — un cadeau — à quelqu’un, cette personne ne devient pas nécessairement notre allié, mais on neutralise l’hostilité, on atténue l’animosité, on éveille la bonne volonté. Car chaque être, au plus profond de lui-même, possède quelque chose de bon qu’on peut faire entendre. Telle est la deuxième démarche de Yaakov : puisqu’on ne peut éliminer l’adversité, on l’adoucit.
Troisième approche : non seulement nous n’avons pas à combattre l’obscurité, non seulement nous n’avons pas seulement à la réduire, mais nous pouvons la submerger et la transformer ! Prendre une force de Touma et la métamorphoser en force de Kedoucha.
C’est l’approche de la Guéoulah. L’approche ultime. Prendre les forces de négativité et les transformer : quelque chose d’unique, peut-être sans précédent, mais c’est là le regard de la Guéoulah.
Voici donc les trois démarches adoptées par Yaakov : « Mil’hamah », l’approche la plus élémentaire ; « Matana », pour neutraliser ; et « Tefila » — la prière — pour transformer entièrement.
L’histoire de l’Admour Hazakène chez le Mitnaged
Il est une histoire que nous connaissons tous, liée à Youd-Teth Kislev. Je voudrais vous présenter trois perspectives par lesquelles le Rabbi éclaire cet épisode.
Nous savons que la libération de l’Admour Hazakène, le Youd-Teth Kislev, marque la naissance de la ‘Hassidout ‘Habad. Nous sommes présentement en route vers ce jour.
L’Admour Hazakène sortit de prison, mais au moment même où il croyait l’épreuve terminée, survint ce que nous connaissons tous : par erreur, on le conduisit dans une maison, à un mauvais étage. On pensait se rendre chez un sympathisant ; on entra chez un Mitnaged. Et comme l’Admour Hazakène le relata plus tard, ces heures furent plus éprouvantes encore que les 53 jours passés en prison.
Je souhaite partager trois regards du Rabbi sur cet épisode — trois clés de lecture. L’une relève du Galout, une autre s’en éloigne, la troisième appartient pleinement à la Guéoulah.
Première perspective : le regret d’avoir accordé de l’importance à l’opposition
Il existe une lettre du Rabbi, d’une force considérable. Je crois que tout Juif, et particulièrement tout ‘Hassid, devrait la lire.
Le Rabbi y écrit que chacun des Rebbeim a eu des opposants. Mais, par la grâce de D.ieu, de nos jours comme à leur époque, la victoire de la ‘Hassidout a été proclamée publiquement. Quiconque se dresse contre la ‘Hassidout et emprunte les voies des Mitnagdim sera humilié publiquement. Leur chute est certaine dès le départ. S’il faut parfois du temps pour que leurs vraies couleurs se révèlent, c’est parce que nous leur accordons trop d’attention.
Et voici les derniers mots, raison pour laquelle je cite cette lettre : « Combien l’Admour Hazakène a souffert ! Combien il a regretté d’avoir bu cette tasse de thé dans la maison du Mitnaged ! »
Comment le Rabbi comprend-il cette visite ? L’Admour Hazakène a regretté, car il avait accordé attention et considération à cette opposition. Telle est la première lecture.
Deuxième perspective : adoucir l’opposition par la bonté
La deuxième lecture s’éloigne de la mentalité du Galout et se rapproche de la Guéoulah. C’est l’approche du « Matana » : neutraliser, adoucir, atténuer la dureté de l’opposition.
Le Rabbi l’évoque à propos de la lettre que l’Admour Hazakène rédigea après sa libération : « Je suis sorti de prison. » Le Rabbi demande : pourquoi était-il nécessaire de l’écrire ? Et il explique que l’Admour Hazakène nous enseigne une leçon. Il est sorti un jour précis, et la signification de ce jour représente l’humilité, l’exhortation à ne pas traiter durement les opposants.
L’histoire de Rav Vogel et les 71 institutions
Une histoire illustre de manière saisissante cette vision du Rabbi.
En l’honneur de ses 70 ans, le Rabbi annonça la création de 71 institutions (Mossadot). Plutôt que de définir lui-même ces institutions, il établit des critères et invita les ‘Hassidim à soumettre des propositions qu’il accepterait ou refuserait.
À Londres vivait un Juif du nom de Vogel, surnommé Bobby Vogel, qui exerçait le métier de diamantaire. Depuis des années, cet homme accomplissait une œuvre remarquable : il accueillait de jeunes mariés de 18 ou 19 ans qui, après un an ou deux d’études au Kollel, avaient besoin d’apprendre un métier pour gagner leur vie. Chaque année, il en formait quelques-uns à l’art de la taille et du sertissage des diamants.
Lorsqu’il entendit parler de l’initiative du Rabbi, M. Vogel eut une idée : pourquoi ne pas transformer cette activité bénévole en une véritable institution ? Il prépara soigneusement un dossier complet et le présenta au Rabbi.
Le Rabbi examina la proposition et répondit : « C’est une excellente initiative que vous devez poursuivre. Cependant, elle ne peut pas figurer parmi les 71 institutions officielles. »
M. Vogel fut profondément déçu. Il avait voulu offrir ce projet comme un cadeau d’anniversaire au Rabbi, y investissant sa réflexion, son temps et son argent. Et voilà que le Rabbi semblait le rejeter.
Percevant sa déception, le Rabbi lui dit : « Permettez-moi de vous expliquer. »
Et il lui dressa ce tableau : « Imaginez un jeune homme à Londres. Il vient de se marier et cherche un gagne-pain. Il entend parler de votre institution. Il prend le métro, descend à l’arrêt, s’approche du bâtiment… et aperçoit l’inscription « Loubavitch » sur la façade. Or ce jeune homme est un ‘Hassid de Satmar. À cette époque, les tensions entre Satmar et Loubavitch sont vives. Ce jeune homme, mal à l’aise, fait demi-tour et reprend le métro sans jamais franchir la porte. »
Le Rabbi conclut : « Comment pourrais-je porter sur mes épaules la responsabilité d’avoir fait fuir un Juif ? Continuez donc votre magnifique travail, mais ne l’appelez pas Loubavitch. C’est pourquoi ce projet ne peut pas faire partie des 71 institutions. »
Je raconte souvent cette histoire lorsque je rencontre des ‘Hassidim de Satmar, car elle révèle l’essence même du Rabbi. Un ‘Hassid s’est d’ailleurs un jour exclamé en arrivant à New York : « Pourquoi lui volez-vous son titre en l’appelant « le Rabbi de Loubavitch » ? Il n’est pas seulement le Rabbi de Loubavitch ! Pourquoi le limiter ainsi ? »
Car le Rabbi refusait de voir des différences et des divisions parmi les Juifs. Il voyait le monde à travers le prisme du Machia’h, et nous exhortait à faire de même. Et lorsqu’on regarde le monde à travers ce prisme, il n’existe aucune division entre les Juifs. Le Rabbi insistait : nous vivons déjà dans un monde de Guéoulah.
La France et la transformation de l’obscurité
Le Rabbi a révélé quelque chose de remarquable concernant la France.
Nous savons que la France, d’un certain point de vue, représentait l’expression ultime de la Kelipa (force du mal). C’est précisément pour cette raison que l’Admour Hazakène s’est battu corps et âme contre Napoléon durant les guerres napoléoniennes. Il a même décrété que Napoléon ne remporterait pas la victoire.
Mais le Rabbi dévoile ensuite un fait surprenant, que peu de gens connaissent : l’Admour Hazakène a envoyé des membres de sa propre famille en France comme émissaires !
Réfléchissez à cela : d’un côté, l’Admour Hazakène luttait spirituellement contre Napoléon et la France ; de l’autre, il y envoyait des Chlou’him. Le Rabbi explique dans une Si’ha que ces émissaires, par leur travail sur place, ont réussi à briser la Kelipa de la France. Ils ont brisé cette force d’obscurité de l’intérieur.
Quel enseignement en tirer pour notre génération ?
Nous vivons à une époque où notre façon de faire face à la négativité doit changer radicalement. À travers le regard du Machia’h, il ne s’agit plus de combattre l’obscurité, comme c’était la voie du passé. Il ne s’agit même plus de la neutraliser ou de l’adoucir. Il s’agit de la transformer ! De prendre chaque parcelle d’obscurité, chaque forme d’opposition, et de la convertir en lumière.
C’est là l’enseignement du Rabbi : ouvrons les yeux, et chaque fois que nous percevons quelque chose de négatif, regardons-le à travers le prisme de la Guéoulah. Non pas comme un obstacle à combattre, mais comme une opportunité de transformation.
« C’est entre vos mains »
Le Rabbi a dit à un ‘Hassid qui était arrivé un jour en taxi devant le 770 : alors qu’il sortait du taxi, le Rabbi sortait du 770. Le Rabbi le regarda et dit : « Ah, le Machia’h est arrivé ! »
Le ‘Hassid ne savait pas où se mettre. Il ne savait pas quoi répondre. Alors il répondit : « Que le Rabbi ait un bon Chabbat. » Il ne savait pas quoi dire, c’est ce qui lui est venu.
Alors le Rabbi dit : « C’est entièrement entre vos mains. »
Maintenant que le Rabbi nous donne son prisme, nous devons porter le prisme du Rabbi. À travers l’étude du Machia’h et de la Guéoulah, nous pouvons nous voir nous-mêmes et voir le monde à travers le prisme de la Guéoulah.
Puissions-nous voir très bientôt non seulement nous, mais le monde entier le voir également.
















