Il existe des moments dans la vie d’un rabbin où la mission spirituelle croise le poids de l’histoire collective. Ce témoignage du Rav Eizer Cohen, émissaire du Rabbi à Versailles, illustre avec une intensité rare comment la transmission de la tradition juive peut devenir un acte de réparation historique et de consolation profonde.

 

 

Rav Eizer Cohen, Chalia’h du Rabbi à Versailles

 

Un appel inattendu

Tout commence par un simple appel téléphonique. Une institution s’occupant des rescapés de la Shoah contacte le Rav Cohen pour lui demander de réciter des prières pour une dame juive qui vient de décéder. Une démarche habituelle dans le cadre de ses fonctions rabbiniques. Mais ce qui allait suivre était loin d’être ordinaire.

Sur place, le mari de la défunte, lui-même non-juif, révèle au rabbin une volonté testamentaire troublante : sa femme avait demandé à être incinérée. La raison invoquée était déchirante : pendant la Seconde Guerre mondiale, sa mère et sa sœur avaient péri dans les fours crématoires nazis. En choisissant l’incinération, elle pensait leur rendre hommage, partager symboliquement leur destin tragique.

Un dilemme moral et spirituel

Face à cette situation délicate, le Rav Cohen se trouve confronté à un dilemme profond. D’un côté, la compassion pour une survivante marquée à jamais par le traumatisme de la Shoah. De l’autre, les principes fondamentaux du judaïsme qui interdisent formellement la crémation et exigent l’enterrement selon la tradition.

Sa réponse, empreinte de délicatesse et de clarté, fut remarquable : « Je comprends votre émotion, mais je ne pourrai pas participer à une telle démarche, car je ne voudrais pas, symboliquement, achever le travail de Hitler. »

Ces mots, prononcés avec respect mais fermeté, touchent au cœur du paradoxe : alors que la défunte pensait honorer ses proches en imitant leur sort, elle risquait en réalité de perpétuer l’œuvre destructrice nazie en renonçant volontairement aux pratiques juives que les nazis avaient voulu anéantir.

La recherche d’une solution respectueuse

Le mari, bouleversé par ces paroles, se retrouve face à une alternative qu’il n’avait pas envisagée. Le Rav Cohen lui propose alors de prendre personnellement en charge l’enterrement selon la tradition juive, garantissant que tout se déroulerait dignement.

Mais une étape supplémentaire s’imposait : obtenir l’accord du fils. Lors de leur rencontre, celui-ci confie au rabbin son désarroi : « Mon père n’est pas juif, ma mère l’était. Vous me dites en tant que rabbin qu’il est interdit de l’incinérer. Si je vais voir le curé, il me dira de ne pas l’incinérer aussi. Alors… faites ce que vous pensez juste. Moi, je ne peux pas m’en charger. »

Cette déclaration révèle l’isolement spirituel de nombreux descendants de survivants, pris entre différentes traditions religieuses, souvent déconnectés de leurs racines juives par les traumatismes familiaux de la Shoah.

Le Rav Cohen saisit cette occasion pour créer un lien : il propose au fils de mettre les Tefilin pour la première fois de sa vie, initiant ainsi une reconnexion avec son héritage juif au moment même où il honore la mémoire de sa mère.

Des documents bouleversants

Restait à établir officiellement l’identité juive de la défunte pour les autorités communautaires. C’est alors que le mari présente au rabbin un document d’une valeur inestimable : une lettre écrite en 1942 par la mère de la défunte, au moment de sa déportation.

On y lit ces mots poignants : « Venez chercher ma fille. Je pars vers un chemin inconnu. Si vous ne pouvez pas la prendre, confiez-la au rabbin. »

Cette lettre, rédigée dans les derniers instants avant la déportation vers les camps de la mort, contient une instruction testamentaire claire : confier l’enfant à la communauté juive, au rabbin. C’était le dernier souhait d’une mère juive pour sa fille.

Le mari présente également la carte d’identité de sa belle-mère, portant la mention infamante « Juif » imposée par l’administration collaborationniste, preuve administrative tragique mais indéniable de son appartenance au peuple juif.

Des funérailles comme acte de réparation

Grâce à l’intervention du Beth Habad de Versailles, en collaboration avec l’ACIV (Association Cultuelle Israélite de Versailles), des funérailles selon la tradition juive ont pu être organisées. Le Minian, le quorum de dix hommes nécessaire aux prières funéraires, fut réuni. Toutes les cérémonies prescrites par la loi juive furent accomplies avec respect et dignité.

Au moment de l’enterrement, le Rav Cohen prononça des paroles qui résonnent comme une conclusion profonde à cette histoire : « Nous n’avons pas pu ramener sa première fille des camps. Mais aujourd’hui, nous avons pu confier la seconde au rabbin, pour qu’elle repose comme une juive, enterrée selon la pratique et les valeurs du judaïsme. »

Ces mots accomplissent symboliquement la volonté ultime de la mère déportée en 1942. Quatre-vingts ans plus tard, sa fille est effectivement confiée au rabbin, comme elle l’avait demandé dans sa dernière lettre.

Réflexions sur la mémoire et la transmission

Cette histoire soulève plusieurs questions essentielles sur la manière dont nous honorons la mémoire de la Shoah et sur la nature même de la fidélité aux victimes.

Le paradoxe de l’hommage : la défunte pensait rendre hommage à sa mère et sa sœur en partageant symboliquement leur sort par l’incinération. Mais comme le souligne le Rav Cohen, ce choix aurait paradoxalement accompli l’objectif nazi : la destruction de l’identité juive et de ses pratiques millénaires.

Les nazis n’ont pas seulement cherché à détruire physiquement les Juifs, mais aussi à effacer leur culture, leurs traditions et leur mémoire. Dans cette perspective, maintenir les traditions juives, y compris l’enterrement selon la halakha, devient un acte de résistance posthume et de victoire spirituelle sur la barbarie.

La transmission interrompue

Le fils, né d’un mariage mixte, privé de transmission juive, illustre une réalité fréquente chez les descendants de survivants : une identité juive fragmentée, des traditions oubliées ou rejetées, parfois par traumatisme familial. Sa rencontre avec le Rav Cohen représente une opportunité de renouer avec un héritage que la Shoah avait failli faire disparaître.

Le fait qu’il accepte de mettre les Tefilin pour la première fois au moment des funérailles de sa mère constitue un acte puissamment symbolique : la chaîne de transmission, interrompue par la guerre, se renoue au moment même où l’on honore la mémoire de celle qui l’avait subie.

Le rôle du rabbin dans la réparation

L’instruction de la mère déportée « confiez-la au rabbin » prend ici une dimension prophétique. Elle avait compris, dans les ténèbres de 1942, que seule la communauté juive incarnée par le rabbin pourrait préserver l’identité juive de sa fille.

Des décennies plus tard, c’est effectivement un rabbin qui permet à cette fille de reposer en paix selon les traditions de son peuple, accomplissant ainsi la volonté maternelle malgré le gouffre temporel et les ruptures historiques.

Les enseignements de cette histoire

Ce récit nous enseigne plusieurs leçons importantes.

Sur la mémoire de la Shoah : honorer les victimes ne signifie pas reproduire leur martyre, mais perpétuer ce qu’ils cherchaient à préserver, la vie juive, ses valeurs et ses traditions.

Sur la résilience juive : la continuité du peuple juif ne réside pas seulement dans la survie physique, mais dans la transmission des pratiques et des valeurs spirituelles que chaque génération doit transmettre à la suivante.

Sur le rôle pastoral : le rabbin n’est pas seulement un guide spirituel, mais parfois un pont entre les générations, celui qui aide à renouer des fils brisés par l’histoire.

Sur la force de la tradition : face aux traumatismes les plus profonds, la tradition juive offre un cadre de sens, de dignité et de continuité qui peut aider à transformer la douleur en mémoire constructive.

Quand l’histoire rencontre l’éternité

L’histoire racontée par le Rav Eizer Cohen est bien plus qu’une anecdote rabbinique. C’est un témoignage puissant sur la manière dont la foi, la tradition et la sensibilité humaine peuvent se conjuguer pour réparer, autant que possible, les déchirures causées par la plus grande tragédie du peuple juif.

En refusant l’incinération tout en offrant une alternative respectueuse, en créant les conditions d’une reconnexion spirituelle pour le fils, en accomplissant la volonté testamentaire d’une mère déportée huit décennies plus tôt, le Rav Cohen a transformé une situation potentiellement conflictuelle en un moment de guérison et de continuité.

Cette défunte, dont la vie fut marquée par la perte atroce de sa mère et de sa sœur dans les fours crématoires, repose désormais selon la tradition millénaire de son peuple. Elle n’a pas partagé le destin physique de ses proches assassinés, mais elle partage avec eux l’honneur d’une sépulture juive, affirmant jusqu’au-delà de la mort son appartenance au peuple éternel.

Comme le dit magnifiquement le Rav Cohen : la première fille n’a pas pu être ramenée des camps, mais la seconde a pu être confiée au rabbin. Dans cette continuité brisée puis restaurée se lit toute la résilience d’un peuple qui, malgré les abîmes de l’histoire, continue de transmettre, de perpétuer et de vivre selon ses valeurs ancestrales.

Que sa mémoire soit une bénédiction. Tehei nichmatah tsrourah bitsror ha’haïm.

 

Chère Madame,
Je suis ici a Lyon, partie pour le grand voyage vers l’inconnu. Je veux remettre la petite Monique entre vos mains par l’intermédiaire de quelqu’un qui retourne à Nice.Si ce n’est pas possible.Je vous en prie.
Madame, prenez ici sur place tout de suite contact avec le Rabbin ou l’Aide Sociale ou alors venez immédiatement chercher ma pauvre Monique.
Je vous en supplie.
Marg. Feigel Frankfurt