Cinq ans après sa disparition, le Rav Adin Éven Israël (Steinsaltz) continue d’irriguer le monde juif par son œuvre monumentale. Ce visionnaire refusait toute séparation entre Torah et monde, illustrant ses enseignements par la science, l’art ou la musique. Son ambition ultime : « réveiller l’âme de chaque Juif » et transmettre les trésors du judaïsme.
Michel Allouche, Jérusalem
Une source toujours plus jaillissante
Ce lundi 11 août, 17 Ménah’em-Av, marque le cinquième anniversaire de la disparition du Rav Adin Éven Israël (Steinsaltz) זי »ע. Mais nous a-t-il vraiment quittés? La réponse ne peut être que négative, si l’on en juge ses innombrables écrits et livres qui continuent d’être publiés sans relâche par le Centre Steinsaltz diligemment dirigé par son fils, le Rav Méni Éåven-Israël, à Jérusalem ; ces dernières publications viennent s’ajouter à son œuvre monumentale de commentaires du Talmud, des vingt-quatre livres de la Bible, de la Michna, du Code de lois de Maïmonide (le Michné Torah), du Tanya et de tant d’autres ouvrages, parus en plusieurs langues.
Comment ne pas penser au traité Pirké Avot (II, 8) qui décrit ainsi l’un des Sages de la Michna (Rabbi Eléazar ben Ara’kh) : « Une source toujours plus jaillissante » ? Ou encore comme le précise le traité Avot dé-Rabbi Nathan (14), « Un fleuve écumant et une source toujours plus jaillissante dont les eaux débordent et se répandent à l’extérieur », permettant d’accomplir les paroles du verset (Proverbes 5, 16) : « Que tes sources se répandent au-dehors, que tes cours d’eau arrosent les places publiques. » L’on se souvient de la réponse que le Rabbi avait donnée au « Rav Adin » (comme es élèves aiment l’appeler), lorsqu’il s’inquiétait de ne pouvoir mener à bien et simultanément trois de ses projets : le Rabbi lui avait alors enjoint non seulement de ne renoncer à aucun, mais au contraire de multiplier ses activités et ses projets… Une brakha, un conseil qui semblent être encore parfaitement d’actualité, nonobstant « Guimmel Tammouz » ou le « 17 Ména’hem-Av »…
Présenter « Rav Adin » en soulignant son érudition hors pair et son œuvre édifiante (certains l’ont même désigné comme « le Rachi de notre génération ») reflète sans doute l’entière vérité des faits. Mais il y a davantage. Aussi bien, il nous paraît important de nous attarder sur sa personnalité, sa vision de la Torah et du monde et sa véritable vocation qui, pour le moins, devraient constituer une forme d’inspiration pour chacun de nous.
Le monde et la Torah : une barrière imaginaire
Jeudi soir à Jérusalem, Rav Adin animait un cours hebdomadaire de ‘hassidout débuté lorsqu’il avait environ 26 ans (y assistait alors le président de l’État d’Israël, Zalman Shazar) et qui s’est poursuivi pendant près de cinquante-cinq ans. Avec une phrase qui revenait pratiquement chaque semaine : « Cette idée, ce concept ne se limitent pas aux seules sphères célestes, on le retrouve ici aussi, dans notre monde d’ici-bas. » Et Rav Adin de « descendre » alors sur terre, pour éclairer son enseignement d’une parabole tirée de la théorie de la relativité, de l’ornithorynque d’Australie, de la forme hexagonale des alvéoles construites par les abeilles, voire de telle composition musicale ou de telle œuvre d’art.
Mais sa capacité à illustrer un texte parfois complexe au travers d’un machal, d’une parabole, ne témoignait pas seulement de sa vaste culture dans des domaines si variés ou de ses talents pédagogiques à expliquer des notions abstraites et complexes de la philosophie ‘hassidique. Il y avait là davantage. Rav Adin cherchait aussi à montrer l’unité de la Création, reflétant l’unité de D.ieu : il n’existe point de séparation arbitraire entre la Torah et le monde, entre le monde d’en-haut et le nôtre d’ici-bas ; le domaine profane ne demande qu’à être utilisé au service de la kédoucha, de la sainteté.
Il évoquait parfois deux livres, le livre de la Torah et celui du monde, lesquels D.ieu Lui-même a écrits. Si le livre de la Torah présente un caractère dévoilé, celui du monde, lui, est plus énigmatique car la Présence divine n’y est pas apparente. Mais puisque D.ieu les a créés ensemble (selon le Zohar [II, 161a], en effet, « D.ieu a contemplé la Torah pour créer le monde »), nul doute qu’ils sont liés l’un à l’autre. Aussi bien, viendra le jour où nous saurons enfin lire ces deux livres conjointement, où nous pourrons comprendre le passé, le présent et l’avenir et obtenir des réponses à toutes les questions importantes que nous nous posons.
Il semble bien que ce fut là une idée chère à Rav Adin, qui l’accompagna tout au long de sa vie, comme l’indique une magnifique prière qu’il composa à l’âge de vingt ans : « Donne-moi, mon D.ieu, la force de retirer la barrière imaginaire qui sépare la Torah du monde : alors pourrai-je contempler Ta Torah et y voir Ton monde, contempler Ton monde et y voir Ta Torah ». Ou encore, à la veille d’une grave opération chirurgicale, lorsqu’il laissa une lettre à sa famille et ses amis comprenant cette recommandation : « Continuez à accomplir tout ce qui peut favoriser le lien entre le D.ieu d’Israël et le peuple d’Israël, entre le monde dans son ensemble et la Torah, que tous les quatre demeurent inséparables comme les quatre lettres du grand Nom divin. »
Ranimer l’âme du peuple d’Israël et de chaque Juif
Sa volonté la plus profonde ? Il devait la confier en décembre 2010 à Jérusalem lors d’un dîner en son honneur, marquant l’achèvement de sa traduction commentée des 45 volumes du Talmud, après quarante-cinq ans de labeur ininterrompu. Un journaliste lui avait alors innocemment demandé ce qu’il ressentait après avoir « conclu l’œuvre de sa vie ». Surpris, il avait fait sourire… Et d’expliquer, en citant le fameux poème chanté tous les vendredis soir à la synagogue : Sof maassé béma’hachava té’hila, « la conclusion d’une action se trouve dans les prémices de la pensée. » Comment peut-on savoir si nous sommes parvenus à notre but, s’il n’y a plus rien à faire ? Seulement si le but atteint correspond parfaitement aux prémices de notre pensée, à celui que nous avions en tête dès le départ. Et Rav Adin confia : « Mon souhait est certes de permettre à mon peuple d’acquérir la connaissance des trésors du judaïsme. Mais cet objectif (« Let my people know… ») n’est qu’une partie des prémices de ma pensée… Plus profondément, je souhaiterais, puissé-je en être capable, « ranimer » mon peuple, « réveiller » l’âme de chaque Juif. Or un tel but ne peut être le souhait d’un seul individu… Cette vaste ambition, à conduire par tous les moyens, devrait être partagée par un nombre grandissant de personnes de tout bord. »
Rav Adin nous invitait à partager son ambition de « réveiller » l’âme de chaque Juif, chacun selon ses moyens, son talent et ses connaissances. Comment pourrions-nous dès lors refuser une telle invitation, qui n’est autre que celle de nous faire avancer à grands pas vers la guéoula tant attendue ?













