Une conférence du Rav Haim Mellul révèle les secrets d’un mariage durable basé sur les valeurs de la Torah et les enseignements du judaïsme. Cette approche spirituelle offre des clés concrètes pour construire un foyer solide et transmettre la tradition juive aux générations futures. Les conseils prodigués s’appuient sur une vision commune du couple, dépassant les différences individuelles pour créer une unité profonde ancrée dans la volonté divine.

 

 

Le Mariage : Un Projet Spirituel Avant Tout

Dans notre époque moderne, le concept du mariage a subi de profondes transformations. Pourtant, selon l’enseignement de la Torah, se marier représente bien plus qu’un simple engagement sentimental ou social. C’est avant tout l’expression de la volonté de conformer sa vie entière à la volonté de D.ieu, d’avoir des enfants qui perpétueront cette mission sacrée, et de se donner tous les moyens spirituels et matériels nécessaires pour accomplir ce dessein divin.

La complexité de notre époque, marquée par la multiplication des centres d’intérêt extérieurs au couple, crée de nouveaux défis. Les sollicitations professionnelles, technologiques et sociales fragmentent l’attention et peuvent faire que les sentiments se désintégrent beaucoup plus rapidement qu’à d’autres époques, où la vie était plus centrée sur la famille et la communauté.

Cependant, il est essentiel de comprendre que cette approche spirituelle ne nie pas la dimension sentimentale du couple. Au contraire, elle reconnaît que l’émotion et l’affection sont des composantes nécessaires et précieuses du mariage. Néanmoins, ces émotions ne trouvent leur pleine valeur positive que lorsqu’elles sont soutenues et éclairées par une compréhension profonde de la Torah.

C’est cette compréhension des enseignements divins qui permet d’inscrire le sentiment dans un cadre constructif et durable. Elle offre les outils nécessaires pour naviguer à travers les tempêtes émotionnelles inévitables de la vie conjugale. C’est uniquement sur cette base solide que nous pouvons véritablement construire ensemble, car nous disposons alors d’un référentiel commun qui transcende nos humeurs passagères et nos réactions spontanées.

La Vision Commune : Clé de l’Harmonie Conjugale

Se marier selon la tradition juive signifie faire en sorte que chaque acte quotidien, même le plus banal, s’inscrive dans le projet global du couple. Cette approche transforme les gestes ordinaires de la vie en actes porteurs de sens et de spiritualité. Lorsque ce projet de vie est clairement défini et partagé, lorsque les époux savent exactement dans quelle direction ils se dirigent ensemble et quel but ultime ils se fixent, alors ils peuvent créer ce dénominateur commun essentiel entre l’homme et la femme.

La Torah nous enseigne une vérité fondamentale : les hommes et les femmes possèdent des sensibilités naturellement différentes et réagissent de manière distincte aux événements de la vie. Ces différences ne sont pas des défauts à corriger, mais des richesses complémentaires à valoriser. Cependant, on ne peut faire cohabiter harmonieusement ces deux univers sensoriels et émotionnels que si chacun des époux accepte pleinement cette vision commune de la vie conjugale.

Cette acceptation mutuelle devient le socle qui permet d’avancer ensemble dans la même direction, malgré les tempéraments différents. Une femme, par exemple, peut être plus intuitive dans sa perception des situations, tandis qu’un homme peut avoir une approche plus analytique. Ces différences, loin d’être des obstacles, deviennent des atouts lorsqu’elles s’articulent autour d’un projet partagé.

La structure mentale féminine et la structure mentale masculine ne fonctionnent pas selon les mêmes schémas. Cette réalité neurologique et psychologique est reconnue par la sagesse traditionnelle depuis des millénaires. Un homme et une femme ne réagissent pas aux événements de manière identique, et cette diversité est voulue par le Créateur pour enrichir la relation conjugale.

Le piège survient lorsque la réaction à un événement reste purement immédiate et émotionnelle. Dans ce cas, chacun réagit uniquement avec ses propres sentiments, sans prendre en compte la perspective de l’autre, et c’est précisément là que naît l’échec conjugal. Les malentendus s’accumulent, les frustrations se cristallisent, et la communication se dégrade progressivement.

L’Art de Dépasser sa Propre Personnalité

Pour sauvegarder un couple et permettre qu’il se développe harmonieusement, il est crucial de prendre les devants face aux situations potentielles d’échec. Cela implique de rendre clair et explicite le but de l’existence commune dès le début de la relation. Chaque événement vécu par le couple, qu’il soit joyeux ou difficile, peut alors s’inscrire naturellement dans ce schéma commun accepté et intériorisé par les deux époux.

Cette approche permet de transcender les différences de sensibilité entre l’homme et la femme, non pas en les niant, mais en les intégrant dans une dynamique constructive. Les réactions spontanées différentes deviennent alors des perspectives complémentaires plutôt que des sources de conflit.

La première qualité indispensable dans l’existence humaine en général, et dans la vie conjugale en particulier, consiste à développer la capacité de dépasser sa propre personnalité. Cette affirmation peut paraître simple à première vue, mais dans la pratique quotidienne, on découvre qu’il est extraordinairement difficile de se libérer véritablement des limites de sa propre personnalité.

Chacun d’entre nous a sans doute entendu quelqu’un déclarer : « C’est une très bonne idée, j’y pensais depuis longtemps déjà. » Cette réaction révèle un mécanisme psychologique fondamental : nous avons tendance à juger de la valeur d’une idée en fonction de notre propre perception et de nos propres références. Pourquoi considérons-nous qu’une idée est bonne ? Souvent, c’est précisément parce que nous y avions déjà pensé, validant ainsi notre propre intelligence.

La maturité intellectuelle authentique consiste à développer la capacité de raisonner objectivement sur des notions auxquelles on n’adhère pas personnellement. Une personne aux connaissances limitées manifeste souvent une rigidité mentale : elle défend très fortement ses positions et éprouve des difficultés considérables à accepter une idée qui ne correspond pas à sa vision personnelle du monde.

Au contraire, la véritable sagesse intellectuelle permet de discuter sereinement et objectivement des idées qui ne sont pas les nôtres, de les examiner sur leurs mérites propres plutôt qu’à travers le prisme de nos préjugés personnels.

La Complémentarité des Sensibilités

Au sein d’un couple, cette dynamique prend une dimension particulièrement cruciale. Les époux peuvent vivre exactement le même événement de deux manières radicalement différentes. Cette différence de perception peut naturellement conduire à un affrontement entre deux visions du monde apparemment incompatibles.

Cependant, l’approche traditionnelle juive propose une perspective révolutionnaire : au lieu de chercher à imposer une vision unique, il faut que les deux perspectives se complètent harmonieusement. La sensibilité différente de l’homme et de la femme fait que chacun est potentiellement plus réceptif à certains aspects spécifiques d’une situation donnée.

Ensemble, en combinant leurs perceptions complémentaires, ils peuvent développer une compréhension globale et nuancée de l’événement qu’aucun des deux n’aurait pu atteindre individuellement. Cette synergie transforme les différences apparentes en richesses partagées.

La conséquence directe de l’attitude inverse est dramatique : lorsqu’on campe fermement sur ses positions, qu’on développe une idée fixe et qu’on s’y accroche avec obstination, il arrive inévitablement un moment où on cesse littéralement d’entendre l’autre. Le message émis par le conjoint n’est plus reçu, car on a cessé de parler le même langage émotionnel et conceptuel.

Les Défis de la Communication Conjugale

Dans la pratique concrète de la vie conjugale, on découvre une réalité frappante : la majeure partie des problèmes qui peuvent être soulevés dans un couple – pour ne pas dire la quasi-totalité – sont fondamentalement des problèmes de communication. Cette observation empirique révèle l’importance cruciale de développer des compétences communicationnelles authentiques.

Un message lancé par la femme n’est pas nécessairement capté par l’homme de la manière dont elle l’a conçu et émis. Inversement, ce que l’homme exprime n’est pas toujours perçu par la femme selon l’intention originale. Cette distorsion communicationnelle peut créer des malentendus profonds et durables.

Pour illustrer cette problématique, imaginons qu’une personne fasse un éloge sincère à son conjoint, mais que celui-ci le perçoive comme une critique déguisée, un reproche subtil, ou même une moquerie. Cette perception erronée peut transformer une intention bienveillante en source de conflit conjugal.

Cette situation révèle une vérité fondamentale : envoyer un message ne consiste pas uniquement à transmettre une idée selon sa propre perspective personnelle. La communication authentique implique de s’assurer que l’idée soit effectivement perçue par l’autre de la manière dont elle a été originellement conçue et émise.

On peut prononcer une phrase avec la meilleure intention du monde, mais si cette phrase est interprétée par l’interlocuteur d’une manière différente du sens dans lequel elle a été prononcée, on se retrouve automatiquement en situation de conflit. Paradoxalement, on peut même imaginer qu’une situation conflictuelle démarre sur un éloge, sur une parole gentille mal interprétée.

Les Clés d’une Communication Authentique

Comment développer une communication véritable au sein du couple ? La solution est à la fois simple et exigeante : communiquer authentiquement, c’est laisser une place réelle à l’autre dans le processus communicationnel. C’est faire en sorte que le message ne soit pas uniquement celui qui est émis avec ses bonnes intentions, mais qu’il devienne également le message qui est effectivement reçu et compris.

Cette approche nécessite de prendre en compte la manière dont l’autre perçoit et interprète nos paroles. Elle demande une forme d’empathie communicationnelle qui dépasse l’intention pour s’intéresser à la réception effective du message.

Souvent, on se trouve dans une situation de frustration profonde : « J’ai dit quelque chose de gentil, j’aurais pu ne rien dire du tout, et voilà qu’en voulant avoir une démarche positive, j’aboutis à quelque chose de négatif. » Cette frustration révèle l’importance de maîtriser l’art de la communication conjugale.

Cette problématique communicationnelle ne se limite pas au couple ; elle constitue un défi universel. Le monde entier fonctionne sur la base de processus communicationnels, et la manière de réagir à notre environnement relève également de ces enjeux de communication. Il peut toujours y avoir une dérive entre la manière dont un message est lancé et la manière dont il est perçu et interprété.

L’Importance de l’Exemple Personnel

Le second pilier fondamental de la réussite conjugale concerne l’exemple donné par son propre comportement. Cette dimension est au moins aussi importante que la maîtrise de la communication verbale. Nous avons tous une tendance naturelle à juger différemment les autres et nous-mêmes, faisant preuve d’une indulgence particulière envers nos propres défauts tout en jugeant les autres avec une sévérité disproportionnée.

Tant qu’on ne développe pas la capacité de se mettre véritablement à la place de l’autre, on n’a aucune possibilité réelle de communiquer authentiquement avec lui. Cette empathie profonde constitue le fondement de toute relation conjugale harmonieuse.

Cette problématique de l’exemplarité personnelle devient particulièrement déterminante dans les relations avec les enfants. Combien de personnes déclarent : « Moi, je n’ai pas la possibilité d’étudier la Torah profondément, je ne peux pas accomplir telle ou telle activité demandée par un engagement véritable envers la Torah, parce que je n’ai pas reçu l’éducation qu’il fallait, parce que j’ai commencé tard, parce que je n’ai pas les capacités intellectuelles nécessaires… »

Toutes ces raisons peuvent sembler légitimes. « Par contre, » continuent-ils, « mes enfants, qui ont reçu une bonne éducation depuis leur naissance, qui ont été formés correctement, à qui on a donné tous les moyens nécessaires, pour eux, il n’est pas question qu’ils ne pratiquent pas intégralement. »

Cette attitude révèle une contradiction fondamentale. Dans la pratique, on s’aperçoit que si les parents ne pratiquent pas authentiquement, les enfants ne pratiqueront pas non plus. Dans l’esprit des enfants, les parents constituent leur modèle de référence absolu. Les enfants, souvent de manière totalement subconsciente, reproduisent fidèlement le comportement qu’ils observent chez leurs parents.

La Transmission Authentique des Valeurs

Il n’existe aucun autre moyen efficace de transmettre les valeurs authentiques à ses enfants que de les mettre soi-même scrupuleusement en pratique. On ne peut pas imaginer transmettre quelque chose à quelqu’un d’autre si on n’adhère pas soi-même totalement et viscéralement à ce qu’on prétend transmettre.

Cette situation de confort personnel, ce confort moral qui consiste à se dire « Moi, j’ai beaucoup d’excuses qui me permettent de ne pas pratiquer intégralement, mais mes enfants n’ont aucune excuse valable », révèle un véritable défaut fondamental dans le processus de transmission.

Certes, on peut parfois observer dans la pratique des enfants qui dépassent le niveau de pratique religieuse de leurs parents. Concrètement, surtout dans notre époque moderne, cela relève du miracle authentique. Or, nous n’avons pas le droit de baser notre stratégie éducative sur l’espoir d’un miracle. Nous devons, au contraire, mettre tous les éléments possibles de notre côté pour nous assurer que la transmission se réalise de manière naturelle et efficace.

Si nous parvenons à résoudre simultanément les problèmes de communication et les problèmes d’exemplarité comportementale au sein du couple, nous aurons résolu la quasi-totalité des difficultés qui peuvent se présenter dans la vie conjugale et familiale.

L’Âme Commune : Fondement Spirituel du Mariage

La tradition juive nous enseigne une vérité spirituelle profonde : un homme et une femme qui vivent ensemble en harmonie le font parce qu’ils partagent une base commune transcendante. La Torah nous révèle qu’un homme et une femme ne peuvent véritablement vivre ensemble que dans la mesure où ils possèdent tous deux la même essence spirituelle, la même âme.

Cette conception peut sembler mystérieuse, mais elle repose sur un enseignement précis : il y a 600 000 âmes fondamentales dans le peuple juif, alors qu’il existe plusieurs millions de Juifs dans le monde. Cette arithmétique spirituelle signifie que plusieurs individus juifs partagent la même âme-racine, la même essence spirituelle fondamentale.

Selon cette compréhension, un homme ne peut se marier harmonieusement qu’avec une femme qui partage la même âme-racine que lui. Si cette condition spirituelle n’est pas remplie, si les époux ne partagent pas cette compatibilité spirituelle fondamentale, c’est effectivement l’une des causes potentielles de divorce. Il peut y avoir une erreur fondamentale : deux âmes différentes tentent de s’unir alors qu’elles ne font pas partie de la même famille spirituelle.

Dans ce cas, il y aura nécessairement incompatibilité profonde, absence de possibilité de vie commune authentique entre deux personnes qui n’ont pas la même essence spirituelle. Cette incompatibilité se manifestera tôt ou tard, malgré tous les efforts de bonne volonté.

Le Projet Commun : Au-delà des Différences

À partir du moment où on accepte l’idée que l’homme et la femme qui vivent ensemble partagent la même âme fondamentale, cette âme commune leur donne naturellement la possibilité de développer un projet commun authentique et durable.

Il est crucial de comprendre qu’un projet commun ne signifie pas nécessairement une vision identique de tous les aspects de l’existence. Il est parfaitement normal et légitime qu’un homme et une femme n’observent pas la réalité de manière identique. Cette différence de perception n’est pas un défaut à corriger, mais une richesse à cultiver.

D’abord, chaque individu possède sa propre personnalité unique, façonnée par son histoire, ses expériences, ses talents naturels. Ensuite, de façon plus générale, les hommes et les femmes ne raisonnent pas naturellement de la même façon. Ces différences sont voulues par le Créateur et constituent une source d’enrichissement mutuel.

La sagesse traditionnelle nous enseigne que les visages des êtres humains ne sont pas identiques, et cette diversité physique reflète une diversité plus profonde. Pourquoi les visages des hommes sont-ils tous différents ? Parce que le visage constitue l’expression extérieure visible des opinions et de la personnalité intérieure de chacun. Puisque chaque personne développe des opinions différentes, cette diversité intérieure se reflète naturellement dans l’apparence extérieure.

Cette observation révèle qu’il n’existe pas une personne qui ressemble exactement à une autre personne, tant au niveau physique qu’au niveau psychologique et intellectuel. Les différences entre les personnes et les divergences d’opinion sont donc naturelles, normales, et inhérentes à la personnalité humaine dans sa diversité créée.

La Coexistence Harmonieuse des Différences

Il faut en déduire une leçon fondamentale : une divergence d’opinion n’est pas nécessairement synonyme de dispute, de collision, ou de conflit destructeur. On doit pouvoir faire coexister harmonieusement deux personnes qui n’ont pas exactement les mêmes idées sur tous les sujets, à partir du moment où elles partagent un projet de vie commun clairement défini et mutuellement accepté.

Cette capacité de coexistence harmonieuse constitue la première idée fondamentale : arriver à construire ensemble ce projet de vie qui, dans la mesure où il est basé entièrement sur la volonté divine révélée dans la Torah, dans la mesure où il correspond exactement à la volonté de D.ieu, a toutes les chances de pouvoir se maintenir et se développer harmonieusement par la suite.

C’est ce projet commun qui apporte à chacun des époux la force spirituelle et émotionnelle nécessaire pour maintenir et nourrir le sentiment amoureux à travers les défis de l’existence.

La Nature du Sentiment et sa Pérennité

Le sentiment amoureux doit être constamment alimenté par la conscience de la mission commune et renforcé par le désir partagé de construire quelque chose de durable et de significatif. Un sentiment dans l’absolu, détaché de tout projet concret, ne signifie rien de substantiel. Non seulement un sentiment purement émotionnel ne construit rien de durable, mais un sentiment qui n’est pas nourri par une réflexion profonde et un engagement concret disparaît inévitablement un jour ou l’autre.

Pour illustrer cette vérité, la tradition nous rapporte qu’lors du passage miraculeux de la mer Rouge, une simple petite servante du peuple juif a bénéficié d’un dévoilement spirituel supérieur à celui des plus grands prophètes des générations ultérieures. Ce phénomène extraordinaire démontre la puissance des expériences spirituelles intenses.

Néanmoins, la Torah ne nous dit jamais que cette petite servante est devenue, de manière permanente, plus grande spirituellement que ces prophètes des générations ultérieures. Au moment précis du passage de la mer Rouge, il y a eu un dévoilement divin exceptionnel qui a provoqué chez cette humble servante une révélation émotionnelle intense, un sentiment spirituel qui lui a permis de s’élever temporairement au-dessus de ce qu’elle était réellement dans sa vie quotidienne.

Cependant, il n’y a eu aucune préparation personnelle de sa part, aucun projet d’élévation spirituelle délibéré, aucune démarche réfléchie et volontaire. Il y a eu uniquement une perception purement émotionnelle, intense mais passive. C’est précisément la raison pour laquelle, lorsque l’événement extraordinaire du passage de la mer Rouge s’est terminé, cette petite servante est redevenue exactement la même petite servante qu’elle était avant l’expérience miraculeuse.

Ce grand dévoilement spirituel qu’elle avait vécu est passé aussi rapidement qu’il était venu, sans laisser de trace durable dans sa personnalité. C’est la caractéristique fondamentale d’un sentiment purement émotionnel : un sentiment qui n’est pas soutenu par une réflexion profonde, une réflexion qui s’inscrit dans la durée et dans laquelle se fixe une direction claire de vie, un tel sentiment est par nature éphémère et instable.

Le Mariage comme Construction Consciente

Se marier authentiquement selon la tradition juive signifie vouloir consciemment construire quelque chose de durable et de significatif. C’est être pleinement conscient que la famille constitue le maillon essentiel de la chaîne spirituelle qui nous relie à nos ancêtres et qui nous donne la certitude que le judaïsme continuera à se perpétuer à travers les générations futures.

C’est uniquement dans la mesure où cette vision des choses, cette optique spirituelle, cette façon de raisonner existe véritablement et constitue la base de l’existence quotidienne, qu’on peut être sûr d’avancer constructivement, de bâtir quelque chose de solide, et de savoir affronter sereinement les différents événements de la vie.

À ce moment-là, malgré les idées différentes, malgré la possibilité que chacun a de percevoir une réalité d’une manière distincte, on trouve un langage commun. Deux réalités différentes peuvent se compléter harmonieusement pour enrichir le parcours de l’un et de l’autre. Pour réaliser cette synergie, il faut accepter de construire authentiquement ensemble, en dépassant les égoïsmes individuels.

La Gestion Constructive des Divergences

Lorsqu’on est confronté à une divergence de perception au sein du couple, la meilleure approche consiste à en parler ouvertement et honnêtement. Cependant, dans la pratique, arriver à dialoguer authentiquement s’avère souvent difficile et exigeant.

Paradoxalement, on s’aperçoit qu’on y parvient plus facilement en présence d’une tierce personne neutre et bienveillante. Pourquoi cette tierce personne peut-elle jouer un rôle facilitateur dans la communication conjugale ?

Lorsqu’un homme observe sa femme au quotidien, ou lorsqu’une femme observe son mari dans la vie de tous les jours, ils observent nécessairement la personnalité dans sa globalité complexe. On ne peut pas limiter la perception de son conjoint à ce qui se passe juste dans l’instant présent ; on est obligé de replacer chaque parole, chaque geste, chaque réaction dans le contexte global de l’existence quotidienne partagée.

Cette contextualisation permanente fait qu’une vérité que le conjoint nous transmet sera automatiquement atténuée, filtrée, interprétée à travers le prisme de toute la vie quotidienne commune. Les petites frustrations accumulées, les habitudes connues, les réactions prévisibles viennent colorer la réception du message.

Nous aurons donc des difficultés objectives à accepter une vérité venant directement de notre conjoint, alors que exactement la même vérité, exprimée par une tierce personne extérieure au couple, nous paraîtra beaucoup plus évidente et acceptable. Cette différence de réception s’explique simplement : nous ne connaissons pas intimement cette tierce personne, nous ne cherchons pas instinctivement à replacer ses paroles dans un contexte relationnel chargé d’histoire.

La Sagesse du Conseil Extérieur

Dans les termes de la sagesse traditionnelle, cela signifie que chaque personne possède en elle à la fois un yetser hatov (penchant vers le bien) et un yetser hara (penchant vers le mal), mais aussi un yetser hatov et un yetser hara spécifiques au couple – une possibilité que la relation conjugale dévie dans un sens constructif ou destructeur.

Le yetser hara personnel d’une personne ne cherchera pas délibérément à faire du mal à une autre personne extérieure au cercle relationnel intime. Lorsque vous faites intervenir une tierce personne dans un conflit conjugal, vous avez la certitude – sauf si vous vous adressez à quelqu’un qui vous veut réellement du mal – que cette personne vous parle uniquement avec son yetser hatov, avec l’aspect constructif et bienveillant qu’elle porte en elle.

C’est une des possibilités précieuses qui s’offre à un couple en difficulté. C’est pour cette raison qu’une démarche traditionnelle consiste à aller consulter un Rav, à solliciter le conseil d’un guide spirituel expérimenté. Lorsque vous interrogez cette autorité morale, vous avez la certitude qu’elle vous parle uniquement avec l’aspect de bien qu’elle a développé en elle.

Cet aspect de bien vous apporte peut-être pas quelque chose de fondamentalement nouveau ; peut-être que le mari ou la femme aurait pu dire exactement la même chose. Mais dans la pratique, parce que ce conseil vient de quelqu’un qui ne dit que cela, sans arrière-pensée relationnelle, vous le recevrez avec beaucoup plus de profondeur et d’ouverture.

Les Limites de l’Influence Familiale

C’est la raison pour laquelle la sagesse traditionnelle nous enseigne qu’une personne est mal placée pour pouvoir influencer efficacement un membre de sa propre famille. Si un enfant de la famille s’écarte du droit chemin, on s’aperçoit que dans la pratique, quelqu’un d’autre que ses parents sera souvent beaucoup mieux placé que les parents eux-mêmes pour pouvoir lui parler constructivement.

La raison est exactement la même que pour les couples : un enfant qui se trouve en conflit avec ses parents juge automatiquement ses parents à travers le prisme de ce conflit. Lorsque ses parents cherchent à lui faire passer une idée, même juste et nécessaire, il ne peut recevoir cette idée que filtrée par la perception du conflit existant.

Aussitôt, l’idée est atténuée, déformée, elle perd de sa valeur objective uniquement parce qu’elle provient des parents avec qui il est en tension. Par contre, quelqu’un d’autre que les parents, qui exprimerait exactement les mêmes mots, les mêmes conseils, pourra toucher l’enfant beaucoup plus profondément.

Dans ce cas-là, c’est uniquement l’idée elle-même qui passe, sans être atténuée par la personnalité complexe de celui qui l’a transmise et par l’histoire relationnelle chargée d’émotions.

Maintenir le Dialogue Commun

Pour éviter d’en arriver à ces situations de blocage communicationnel, il est essentiel de maintenir constamment un discours commun, un langage partagé au sein du couple. Maintenir ce langage commun signifie s’efforcer continuellement d’écouter authentiquement l’autre, avec une ouverture réelle.

Dans la pratique quotidienne, on s’aperçoit que ce n’est pas toujours facile d’écouter véritablement son conjoint. Très souvent, nous ne faisons que retrouver dans les paroles de l’autre ce que nous pensons déjà nous-mêmes. À partir du moment où nous reconnaissons notre propre discours dans les propos de l’autre, nous cessons psychologiquement de l’écouter.

Nous n’entendons plus que la confirmation de nos propres idées, nous ne découvrons plus rien de nouveau, nous ne nous enrichissons plus de la perspective différente de notre conjoint. Dès que cette dynamique s’installe, nous ne comprenons plus réellement l’autre, et il n’y a plus de dialogue authentique. Il n’y a plus à ce moment-là que deux monologues parallèles qui, un jour ou l’autre, vont aboutir inévitablement à une dispute stérile.

Maintenir le dialogue signifie sortir de soi-même pour pouvoir écouter un discours qui n’est pas exactement le nôtre, recevoir une sensibilité que nous ne partageons pas instinctivement, l’accueillir sans la juger immédiatement. Ensuite, dans la pratique, nous pouvons arriver à créer un compromis constructif entre notre propre sensibilité et la sensibilité de l’autre.

Le Défi des Générations

Un dernier point crucial concerne ce qu’on appelle couramment le « conflit des générations ». Ce conflit représente en réalité une divergence fondamentale entre le projet de vie des parents et le projet de vie des enfants. Il ne peut y avoir divergence entre ces projets que dans la mesure où les parents ont montré, consciemment ou inconsciemment, aux enfants que leur projet parental ne les concernait pas directement.

Lorsque les enfants arrivent à se retrouver authentiquement dans le projet de leurs parents, lorsqu’ils peuvent s’identifier positivement à la vision familiale, alors il existe un véritable projet commun intergénérationnel. Dans ce cas, il ne peut plus y avoir de conflit destructeur entre les générations, car tous partagent la même direction fondamentale.

C’est la raison pour laquelle le dialogue intergénérationnel doit être soigneusement maintenu. Il doit y avoir un échange constant qui permet à chaque membre de la famille de sortir de ses préoccupations personnelles limitées, de façon à proposer toujours une synthèse familiale, une manière de faire en sorte que toutes les sensibilités générationnelles coexistent harmonieusement.

C’est pourquoi la tradition accorde une importance particulière à certains moments privilégiés de cette harmonie familiale, comme le repas du Chabbat. La sagesse traditionnelle recommande particulièrement le repas du vendredi soir, car contrairement au repas du Chabbat à midi, où il peut y avoir des activités l’après-midi qui font que tout le monde n’a pas le même niveau de disponibilité, le vendredi soir offre généralement un moment de rassemblement familial optimal.

La Force Divine du Projet Conjugal

Nous avons besoin de ces moments privilégiés où la famille se retrouve et où, dans le cadre familial sanctifié, nous arrivons à créer cette synthèse qui permet de maintenir vivant le projet commun. Tant que le projet commun est maintenu activement, nous pouvons avancer constructivement, parce que nous savons qu’il existe un cadre de référence stable et partagé.

Dès l’instant où ce cadre de référence se perd ou s’affaiblit, nous perdons la possibilité de diriger harmonieusement le couple et la famille vers leur destinée spirituelle.

Tout cela peut paraître très complexe et exigeant dans la pratique quotidienne. Cependant, il faut se rappeler une vérité fondamentale : si D.ieu nous demande de réaliser cet idéal conjugal et familial, s’Il l’attend de nous, cela signifie nécessairement que nous possédons en nous les forces spirituelles nécessaires pour l’accomplir.

Cela signifie que nous avons réellement la possibilité d’avoir une vie de couple de la manière dont D.ieu l’entend, selon le plan divin originel. Cela signifie que nous avons la capacité d’éduquer nos enfants de la manière dont D.ieu l’attend de nous, et c’est de cette façon qu’ils pourront à leur tour transmettre authentiquement à leurs propres enfants ce qu’ils ont reçu de nous.

La tradition nous enseigne que la satisfaction véritable d’un homme dans ce monde consiste à voir que ses enfants enseignent fidèlement ce qu’il leur a lui-même enseigné, et qu’à leur tour, ils le transmettent intégralement à leurs propres enfants. Lorsqu’on constate qu’un enfant est capable de donner généreusement à son propre enfant ce qu’il a reçu de ses parents, c’est la preuve irréfutable qu’il a reçu profondément et authentiquement, que l’enjeu familial et spirituel est compris dans son importance vitale.

L’Enjeu de la Continuité Spirituelle

L’objectif ultime est de faire en sorte que la cellule familiale juive se maintienne harmonieusement d’une génération à l’autre, que le peuple juif soit préservé et continue à accomplir sa mission spirituelle dans le monde de cette façon naturelle et organique.

L’enjeu est à la mesure exacte des forces qui sont accordées à chacun par la Providence divine. Ce que D.ieu attend de nous, nous avons effectivement la possibilité de l’accomplir, car Il ne demande jamais l’impossible. Il suffit de faire l’effort nécessaire, d’apporter toute l’attention et la conscience requises.

À ce moment-là, D.ieu donne généreusement toutes Ses bénédictions et fait que le bonheur authentique règne dans tous les couples qui s’engagent sincèrement dans cette voie, et que chacun puisse se maintenir fidèlement dans la tradition juive, permettant aux enfants de s’y épanouir également dans la joie et la sérénité.