En l’an 5587 (1826), une machination ourdie par des adversaires de la ‘Hassidout conduisit à l’arrestation du Mitteler Rabbi, Rabbi Dovber de Loubavitch. Accusé à tort de trahison envers le tsar sur la base de documents falsifiés, il fut conduit de Loubavitch à Vitebsk pour y être interrogé. Son courage, sa sérénité et la Providence divine transformèrent cette épreuve en victoire éclatante, commémorée chaque année le 10 Kislev.

 

Récits adaptés du livre Otsar Sipouré Habad, volume 5, pages 253 et suivantes.

 

Une rumeur terrifiante à Souccot

Durant ‘Hol Hamoèd Souccot de l’année 5587 (1826), un groupe de ‘Hassidim tenait une réunion ‘hassidique à Vitebsk, capitale de cette région de Russie où se trouve le village de Loubavitch. Soudain, Reb Sim’ha Zelig, l’un des éminents ‘Hassidim de la ville, fit irruption dans la Soucca, le souffle court, porteur d’une nouvelle effroyable : il se trouvait dans les bureaux du gouvernement et avait appris que le Mitteler Rabbi allait être arrêté.

Personne ne voulut le croire. Comment cela serait-il possible ? Le Alter Rabbi, son père, avait contribué de manière décisive à la victoire du tsar contre Napoléon grâce à un réseau de ‘Hassidim qui avaient espionné l’armée française. En reconnaissance de ce service remarquable, le souverain lui avait accordé le titre héréditaire de « citoyen d’honneur ». Rabbi Dovber en avait hérité de plein droit ; cette distinction devait assurément le protéger de toute accusation.

Treize ans plus tôt, le Mitteler Rabbi avait quitté Krementchoug, où il séjournait depuis la Histalkout de son père, pour s’établir dans le village de Loubavitch. À cette occasion, le gouvernement de Saint-Pétersbourg avait ordonné à toutes les villes situées sur son itinéraire de préparer des délégations pour accueillir l’illustre voyageur et faciliter son périple. Comment un homme ainsi honoré pourrait-il être aujourd’hui arrêté ? Et pour quel motif ?

À Chemini Atséret, la rumeur était hélas confirmée. Le secrétaire du gouverneur régional reçut une délégation de ‘Hassidim et les informa que le jeudi suivant, le ministre de la Justice à Saint-Pétersbourg signerait un décret autorisant la police à arrêter et détenir le Mitteler Rabbi. De fait, le ministre ne se contenta pas de signer ce décret : il ordonna que le Rabbi soit transféré de Loubavitch à Vitebsk pour y être personnellement interrogé.

La dénonciation : une machination perfide

Les ‘Hassidim ignoraient encore les chefs d’accusation. Incapables de préparer une stratégie de défense, ils ne purent qu’exiger que le Rabbi ne soit pas transporté comme un vulgaire criminel. Accompagnés de propriétaires terriens non-juifs qui vénéraient le Mitteler Rabbi, ils obtinrent qu’il voyage dans un carrosse privé et que, compte tenu de sa santé fragile, le trajet s’étende sur trois jours au lieu de deux.

Le dimanche, une délégation officielle arriva à Loubavitch et perquisitionna le domicile du Rabbi. Les pièces du puzzle commencèrent à s’assembler. Lors de la fuite devant l’armée napoléonienne, le Alter Rabbi était décédé en chemin, laissant toutes les possessions de sa famille à Liadi, où elles furent pillées et les maisons juives incendiées jusqu’aux fondations.

Le Mitteler Rabbi s’était retrouvé démuni. Lorsqu’il accepta de s’installer à Loubavitch, les ‘Hassidim contribuèrent généreusement au Maamad – le fonds destiné aux dépenses du Rabbi et de sa famille – à chaque étape de son voyage. À son arrivée, il disposait de plusieurs milliers de roubles, qu’il décida de partager entre tous les membres de sa famille, tous frappés par une grande pauvreté. Il confia cette mission à Reb Pin’has Reizes et à Reb Chlomo Freides.

Quelques années plus tard, Reb Pin’has décéda sans descendance. Son neveu, un individu peu recommandable de Chklov, hérita de ses biens. Parmi les papiers de son oncle, il découvrit une lettre du Mitteler Rabbi concernant la répartition de l’argent récolté. Muni de ce document, il tenta d’exercer un odieux chantage : si le Rabbi ne lui remettait pas une partie du prétendu « magot », il le dénoncerait aux autorités. Le Mitteler Rabbi refusa avec indignation, affirmant qu’il n’y avait rien d’illégal dans sa démarche.

Dépité mais déterminé, le neveu chercha un allié. Il le trouva parmi les membres de la famille Ségal de Vitebsk, famille de la Rebbetsen Shterna, épouse du Alter Rabbi. Ces notables, farouchement opposés à la ‘Hassidout et nourrissant une rancune personnelle contre la famille du Rabbi qui avait refusé leurs propositions de mariage, entretenaient d’excellentes relations avec le gouverneur Chavansky. L’alliance était scellée.

Des accusations grotesques mais redoutables

Comment une lettre apparemment anodine pouvait-elle servir de base à une accusation ? Par une simple falsification : là où le Rabbi avait indiqué détenir trois ou quatre mille roubles (« guimel o daleth alafim »), les conspirateurs ajoutèrent un « kouf », transformant la somme en 103 000 ou 104 000 roubles – une fortune colossale !

Comment le Mitteler Rabbi aurait-il pu collecter une telle somme en si peu de temps ? Leur réponse était toute trouvée : il préparait certainement une révolution contre le tsar ! Le voyage n’était qu’un prétexte pour soulever les masses. De plus, insinuèrent-ils, le Rabbi envoyait de l’argent au sultan de Turquie, alors le pire ennemi de la Russie, soit pour financer une guerre, soit pour acheter sa protection. Donner de l’argent au sultan, c’était franchir une ligne rouge.

Comme « preuve » supplémentaire, aussi ridicule fût-elle, ils suggérèrent de mesurer la synagogue de Loubavitch : elle était, prétendirent-ils, bâtie aux dimensions exactes du Beth Hamikdach, ce qui démontrerait les intentions séditieuses du Rabbi…

Les préparatifs du départ

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre : le Mitteler Rabbi serait conduit à Vitebsk pour interrogatoire. Avant même l’arrivée des officiers, des centaines de ‘Hassidim convergèrent vers Loubavitch pour le Chabbat. Le Rabbi, lui, ne modifia en rien ses habitudes : il prononça un discours ‘hassidique comme à l’accoutumée.

Toute la région était en effervescence. Juifs et non-juifs se préparaient à accueillir le Mitteler Rabbi et à escorter son carrosse. Il était manifeste pour les policiers qu’il ne s’agissait pas d’une affaire ordinaire : le Rabbi était une personnalité connue et respectée, même parmi les non-juifs de Russie blanche.

Les officiers arrivèrent à Loubavitch et se rendirent directement au domicile du Rabbi. Ils y demeurèrent environ une heure, s’adressant à lui avec courtoisie et déférence. Très poliment, ils lui demandèrent de les accompagner à Vitebsk ; il pourrait voyager par ses propres moyens et sans hâte, compte tenu de son état de santé. Après négociation avec la famille, l’itinéraire fut établi : Dobromisl le dimanche, Lyozna le lundi, Vitebsk le mardi.

Un départ dans la sérénité

Le Mitteler Rabbi quitta Loubavitch à onze heures. Tous étaient bouleversés ; les gens pleuraient, se lamentaient, criaient et priaient depuis la fin du Chabbat. Seul le Rabbi demeurait parfaitement calme. Il avait reçu des gens en Ye’hidout, rédigé des notes de ‘Hassidout et, tôt le matin, s’était entretenu durant deux heures avec son gendre, le Tséma’h Tsédek.

Lorsqu’il prit place dans le carrosse, son visage était presque souriant, comme amusé. Le cortège s’ébranla, accompagné de centaines de personnes en carrosse ou à pied. À Barzouvka, premier village sur la route, tous les habitants sortirent à sa rencontre. Le « maire » non-juif, Starasta, lui offrit du pain et du sel en signe de respect. Il en fut de même dans chaque village traversé.

À environ deux kilomètres de Dobromisl, les ‘Hassidim furent accueillis par l’ensemble des habitants non-juifs de la ville, conduits par leurs notables. Les officiers accompagnant le convoi étaient profondément impressionnés par l’immense respect et l’admiration dont jouissait le Mitteler Rabbi dans toute la région.

La situation se durcit

Les Mitnagdim constatèrent avec rage que ce qui devait être une arrestation humiliante s’était transformé en « parade victorieuse ». Ils insinuèrent auprès du ministre que les ‘Hassidim avaient certainement soudoyé les officiers. Comment, sinon, expliquer que le Rabbi soit traité en roi plutôt qu’en prisonnier ?

Furieux, le ministre envoya un messager porteur de nouvelles instructions : le Rabbi devait passer la nuit sous garde ; seuls son fils et trois personnes de son choix pourraient l’accompagner. Le voyage se poursuivrait dans le carrosse des officiers. Quiconque tenterait d’escorter le Rabbi serait sévèrement puni. Enfin, à Vitebsk, il ne serait pas hébergé dans une maison privée mais jeté en prison, dans une cellule commune.

Ces terribles nouvelles semèrent l’effroi parmi les ‘Hassidim. À Lyozna, le Mitteler Rabbi fut placé dans une maison privée sous garde armée. Nul n’était autorisé à entrer ni à sortir. Le lendemain, deux carrosses transportant des soldats lourdement armés arrivèrent silencieusement à Vitebsk.

La ‘Hassidout derrière les barreaux

Durant deux longues semaines, personne n’eut de nouvelles. Nul n’avait vu le Mitteler Rabbi et la police ne donnait aucune information. Deux fois par jour, les ‘Hassidim avaient la permission d’apporter de la nourriture devant le commissariat. L’un des trois ‘Hassidim apparaissait, accompagné d’un garde armé, prenait la nourriture et rendait la vaisselle des repas précédents. Aucune parole, aucun son n’était permis.

Grâce à l’intervention du Dr Heibenthal, ami du ministre, le Rabbi avait pu quitter sa cellule pour une chambre privée au commissariat central. Le médecin lui avait administré des médicaments contre la fièvre qu’il avait développée en route.

Le jeudi 16 ‘Hechvane, le Dr Heibenthal convoqua les ‘Hassidim les plus éminents. Lors d’une réception chez le ministre, deux princes de sa connaissance, Loubamirsky et Tzékret, avaient plaidé la cause du Rabbi, décrivant combien il était aimé de tous, Juifs et non-juifs, et soulignant sa sainteté. Le ministre, impressionné, accorda des allégements : vingt hommes seraient autorisés à entrer trois fois par jour pour les prières, et deux fois par semaine, le Rabbi pourrait discourir de ‘Hassidout devant cinquante personnes.

Dès le lendemain, les ‘Hassidim organisèrent un tirage au sort. Les heureux élus purent entrer pour Cha’harit, puis pour Min’ha, puis pour Maariv. Le Chabbat, cinquante personnes eurent le privilège d’écouter la ‘Hassidout de la bouche du Rabbi.

Le procès : la vérité éclate

Toute l’affaire reposait sur les papiers confisqués et la fameuse lettre falsifiée. Les Mitnagdim exigèrent que la traduction soit assurée par l’un des leurs, prétendant que tout ‘Hassid serait corrompu. Mais, par la grâce de D.ieu, la traduction fut rendue scrupuleusement : il s’agissait des comptes de l’argent transmis en Eretz Israël pour subvenir aux besoins des ‘Hassidim qui y résidaient. Bien que parfaitement légal, cela pouvait néanmoins paraître suspect, la Terre Sainte faisant partie de l’empire ottoman.

Le ministre eut d’abord un entretien privé avec le Mitteler Rabbi, qui expliqua que son père comptait de nombreux ‘Hassidim en Terre Sainte, désespérément pauvres, ne survivant que grâce aux fonds qu’il leur faisait parvenir. Quant à la lettre « kouf » ajoutée, le Rabbi reconnut avoir récolté une somme importante durant son voyage, mais certainement pas 104 000 roubles. La lettre avait été falsifiée.

Le ministre, très impressionné, demanda une confrontation avec les accusateurs. Le Mitteler Rabbi arriva au procès dans un carrosse royal, vêtu de blanc, portant ses habits de Chabbat : il avait l’apparence d’un ange. Loin de s’irriter de cette mise en scène majestueuse, le ministre lui offrit immédiatement un siège et s’adressa à lui avec le plus grand respect.

Lorsque le Mitnagued entra, le Rabbi passa immédiatement à l’offensive, l’accusant sans ménagement d’avoir fabriqué un faux par rancune personnelle. Au cours de l’échange, l’accusateur laissa échapper le mot « Rabbi » en s’adressant au Mitteler Rabbi. Celui-ci se tourna alors vers le ministre : « Vous voyez ? Il m’accuse d’être un menteur et un traître, mais il reconnaît néanmoins que je suis le Rabbi, car il connaît la vérité et sait pertinemment que toute cette accusation n’est qu’un mensonge ! »

L’accusateur, clairement déstabilisé, se mit à balbutier lamentablement, incapable de terminer ses phrases. Le ministre déclara d’un ton cassant qu’il avait parfaitement compris où se trouvait la vérité. Le Mitteler Rabbi quitta le tribunal la tête haute, auréolé du prestige de la victoire.

La libération : « Pada Bechalom Nafchi »

Le Chabbat 9 Kislev, tandis que le Mitteler Rabbi prononçait avec une profonde concentration le Maamar « Ata É’had », il s’interrompit soudain et déclara : « Laissez passer, mon père (le Alter Rabbi) est là ! »

Le lendemain, dimanche 10 Kislev, il envoya par l’intermédiaire de ses filles une lettre au gouverneur. Lorsqu’elles arrivèrent dans son bureau, elles éclatèrent en sanglots, suppliant qu’on mette fin à cette affaire et qu’on laisse leur père rentrer chez lui. Après avoir lu la lettre, le gouverneur leur demanda de se calmer : leur père serait libéré le jour même.

Quand elles retournèrent, les gardes avaient déjà reçu l’ordre de le libérer. On raconte que les messagers arrivèrent à la maison alors que le Rabbi prononçait le verset « Pada Bechalom Nafchi » (« Il a délivré mon âme dans la paix »), extrait de la portion quotidienne des Tehilim (Psaume 55, récité le 10 de chaque mois hébraïque).

Les gardes partis, la maison se remplit de ‘Hassidim. Le Mitteler Rabbi s’assit pour prononcer un Maamar en public – pour la première fois depuis des mois. Il quitta Vitebsk le jour même pour regagner Loubavitch, libre et triomphant.