Ce récit constitue un témoignage saisissant de la répression religieuse menée par les autorités soviétiques dans les années 1920-1930. Le narrateur, qui semble être le rabbin Schneersohn, relate une tentative d’arrestation arbitraire dans un hôtel moscovite, orchestrée par Kratov, membre de la Yevsectsia – cette section juive du parti communiste bolchevique chargée de lutter contre la religion et les traditions juives.

 

Extrait du « Journal d’un combat en Russie Soviétique »
Rav Haim Mellul

 

Le document révèle les méthodes brutales employées contre les leaders religieux : intimidation, fouilles illégales, menaces de mort et d’emprisonnement. Il illustre également l’arbitraire qui régnait, où de jeunes militants zélés outrepassaient leurs prérogatives, terrorisant les populations au nom de l’idéologie révolutionnaire.

Le récit prend une tournure dramatique avec l’intervention providentielle de Bachkov, personnage mystérieux dont l’autorité supérieure fait immédiatement reculer les agresseurs. Ce retournement de situation, perçu par le narrateur comme une manifestation de la Providence divine, souligne la complexité des rapports de force dans l’appareil soviétique.

Au-delà de son intérêt historique, ce témoignage offre un éclairage précieux sur la résistance spirituelle face à l’oppression et sur la foi qui permet de surmonter l’épreuve de la persécution.

 

L’arrestation

L’irruption de Kratov

Tout à coup, la porte s’ouvrit et l’employé Kratov, accompagné de trois autres jeunes gens, fit irruption dans ma chambre. L’un d’entre eux portait l’uniforme de la police. Tous, à l’exception de Kratov, tenaient un revolver à la main. Kratov s’écria avec colère :

« Camarade Schneersohn, tu es prisonnier. Ne bouge pas. Si tu quittes ta place, nous tirerons et tu seras responsable de ta mort. Où sont tes affaires ? Nous allons les fouiller ! »

Bachkov observait la scène. Son visage devint plus rouge que le sang, mais il ne souffla mot. Moi, j’étais déjà habitué aux fouilles et aux propos menaçants de ceux qui venaient les faire. Je restai assis calmement et répondis :

« Mon petit sac est là et le grand est près de mon lit, derrière le rideau qui sépare le salon de la chambre à coucher. »

Les récits cruels de Kratov

Kratov ordonna à ses acolytes de chercher. Il prit lui-même place sur l’une des chaises et raconta comment il avait frappé des rabbins et des professeurs, cassé leurs dents, crevé leurs yeux. Dans sa ville natale, Amtsislav, dans la région de Mohliv, il y avait deux rabbins. L’un âgé de soixante-quinze ou quatre-vingts ans et le second d’une cinquantaine d’années. Ils avaient tous deux été attelés à la charrette qui transportait le fumier depuis l’étable de Kozma, le cordonnier. Le vieux rabbin ne pouvait tirer la charrette. Il s’arrêta, tomba à terre, se cassa le bras et le pied, et mourut le jour même. Le second tira la charrette jusqu’à ce que ses entrailles se détachent de lui. Il tomba à terre et reçut un coup de pied dans le ventre. Il se roula de douleur et mourut également deux jours plus tard.

La fouille et les menaces

Ses acolytes répandaient mes vêtements, fouillaient les poches, feuilletaient mes livres. Ils posèrent mes écrits sur la table. Kratov me demanda de me lever. Il fouilla les poches de mes vêtements et déposa ce qu’il trouva sur la table. Il dit :

« Nous, les jeunes athées, et nos amis, les jeunes communistes, nous détruirons les Juifs fanatiques, les rabbins et les enseignants. Nous les déracinerons et les ferons disparaître. Tel sera également ton sort, camarade Schneersohn. Deux voies s’offrent à toi. Tu seras mis au pied du mur et exécuté. Ou bien l’on t’enverra dans le désert de Salavki, dans lequel tu pourriras. »


L’intervention de Bachkov

Lorsque Kratov acheva de vérifier mes poches, il se tourna vers Bachkov et lui dit: « Et maintenant, camarade, debout. Nous te fouillerons également. Peut-être, et même sans doute, es-tu un émissaire du camarade Schneersohn pour construire des bains rituels, fonder des Hadarim, soutenir la contre-révolution, les rabbins, les enseignants et tout ce qui ressemble à cela. »

La leçon de droit de Bachkov

Bachkov répondit avec calme et froideur : « Camarades, il me semble que le camarade Schneersohn ne connaît pas les lois du pays, mais cela ne devrait pas être votre cas. » Il indiqua les références précises de la loi. « Celui qui vient établir une fouille ou une recherche, qu’il soit mandaté par la police ou par le K.G.B., doit présenter sa carte avec sa photo, attestant de sa qualité. Il doit également présenter son mandat de perquisition précisant le nom et l’adresse de celui qui doit être fouillé. S’il s’avère, à l’issue de cela, qu’il faut emprisonner quelqu’un, cela est possible, mais le mandat doit être rédigé en ce sens et signé par l’organisme mandant. En conséquence, montrez-moi votre carte et je saurai qui vous êtes. »

La colère de Kratov

Kratov s’emporta et se mit à hurler : « Je suis un membre de la Yevsectsia nommé par » – il donna le nom d’une certaine organisation dont je ne me souviens plus – « pour surveiller cet hôtel, ses employés, ses domestiques, ses locataires, ses visiteurs. En l’occurrence, un goinfre est arrivé » – il désigna sur la table les restes des fruits que j’avais mangés – « et ce chien » – il désigna Bachkov – « me demande encore mes papiers. Mets-toi debout et laisse-moi vérifier tes poches. Sinon, ma main ira abîmer ton visage crasseux, porc, fils de chien ! Camarades, au travail, nous venons de pêcher un gros poisson. »

Il mit la main sur l’épaule de Bachkov et dit : « Pour toi également, nous trouverons une place dans l’une des caves de l’hôpital de la rue Loubyanka. »

Bachkov dit alors : « Je demande le respect de la loi. »

Le retournement de situation

Kratov et ses amis rirent de bon cœur et s’approchèrent de Bachkov. L’un tendit la main pour le fouiller. Bachkov se leva alors avec colère. Il retira son chapeau de sa tête, prononça à haute voix un mot dont je ne savais pas le sens, puis il sortit sa carte. Le visage de Kratov devint blanc comme un linge. Ils reculèrent et se tinrent comme des blocs de bois, comme frappés par la foudre.

Bachkov jeta à Kratov : « Viens ici. Présente-moi ta carte. »

Kratov, avec une voix tremblante : « Ma carte est sur la table de la réception.

— Va la chercher. »

Il demanda aux autres également de venir lui présenter leur carte. Il nota leur nom dans son carnet. Il demanda le mandat de perquisition. Ils répondirent qu’ils n’en avaient pas. Celui-ci devait sans doute se trouver chez le camarade Kratov. Bachkov leur dit qu’ils pouvaient partir. Le lendemain matin, ils devraient se présenter au juge Yermalov, dans les bureaux du K.G.B.

L’humiliation de Kratov

Kratov présenta sa carte. Bachkov lui demanda :

« Où est le mandat de perquisition ?

— Je n’en ai pas. J’ai pris l’initiative de ceci car je dois surveiller les locataires et je soupçonne le camarade Schneersohn d’être un contre-révolutionnaire. J’ai donc le droit de faire cette recherche.

— Très bien, demain matin tu te présenteras au juge Yermalov, dans les bureaux du K.G.B. Il t’expliquera les lois d’une perquisition et l’on t’apprendra à parler aux gens. »

Kratov implora, mais Bachkov le coupa :

« Je désire achever ma conversation avec le camarade Schneersohn. Ne me retarde pas car je dois partir dans quelques instants. »


Les excuses de Bachkov

Bachkov me présenta des excuses pour ce qui s’était passé. Il m’expliqua que tout cela venait de jeunes irresponsables et inconscients. Il m’assura que pareille chose ne se reproduirait plus.

« Ce n’est pas ainsi que la situation s’améliorera, dis-je. Nous savons que toutes les poursuites viennent de la Yevsectsia, essentiellement composée de jeunes inconscients.

— Si pareille chose vous arrive encore une fois, faites-le-moi savoir à mon domicile ou à cette adresse. »

Il me tendit une adresse et partit. Je fermai la porte de ma chambre et priai Arvit. Je méditai sur la Divine Providence. Je venais de voir de mes yeux un véritable dévoilement de Dieu. Je me souvins du rêve que j’avais fait samedi soir, lorsque j’étais venu à Moscou.

Les tentatives de Kratov

Par deux fois, j’entendis frapper à la porte de ma chambre et ne répondis point. J’étais sûr que Kratov ou l’un de ses amis me demanderait d’intervenir en leur faveur et je ne désirais pas les voir. Puis le téléphone sonna. Je ne répondis pas tout d’abord, mais, à la quatrième sonnerie, je décrochai le combiné.

« Qui est-ce ?

— Kratov. J’ai frappé à votre porte et vous n’avez pas répondu. Je voudrais vous parler quelques instants.

— Je suis maintenant très occupé. Je dois partir très bientôt. Je reviendrai à une heure tardive.

— Seulement quelques instants.

— Je m’excuse, c’est impossible. »

Je raccrochai le téléphone. Je me préparai et allai à la réunion fixée à onze heures.

La supplication dans le couloir

Dans le couloir, Kratov m’attendait et me supplia de plaider en sa faveur. Il s’engageait à me protéger à partir de maintenant. Il me ferait savoir tout ce qui était dit au bureau de la Yevsectsia afin que je prenne garde. Il avait un groupe d’amis soumis à son autorité et tous s’emploieraient à me faire du bien. Il me fallait savoir ce que complotait la Yevsectsia et lui et ses amis pouvaient m’être très utiles maintenant. Il m’assurait, si je plaidais en sa faveur, que lui et ses amis me tireraient de nombreux tracas.

« Je ne veux pas me mêler de tout cela.

— Vous tomberez dans le filet des pièges que vous tendra la Yevsectsia.

— Il est impossible de fuir devant les ennuis. Si Dieu le veut, Il trouvera le moyen de me sauver. En tout état de cause, je ne ferai pas, pour cela, ce qui est le contraire de la vérité, de la justice et de mes propres idées.

— Vous vous réjouissez de mon malheur.

— Je ne me réjouis pas, mais je ne suis ni triste ni soucieux. »

La réunion au Kremlin

Encore sous l’effet de l’événement que Dieu venait de me faire vivre, par Sa Providence, je me dirigeai vers la place du Kremlin. Je vis qu’il ne restait que dix minutes pour l’heure fixée. Je pris une voiture et me rendis au rendez-vous.

En arrivant, je trouvai tous les membres. Le Rav Z…, avec sa grande précision, avait déjà écrit un compte-rendu détaillé qui fut accepté en une demi-heure. Les membres du comité pensent repartir demain, mercredi. Le Rav Z… pense rester jusqu’à dimanche. Avec l’aide de Dieu, je partirai dans la nuit de mercredi à jeudi. Nous nous dîmes au revoir. Les rabbins M…, K…, G…, M… et Z… partirent séparément, l’un après l’autre. N.G… et moi partîmes les derniers, nous nous saluâmes et nous nous quittâmes.

La promenade nocturne

L’heure était tardive mais j’étais ému. J’avais mal à la tête. Je me dis que l’air frais et la clarté de la lune me calmeraient. Je décidai de me promener. Je trouvai une bonne voiture. Je me rendis à la forêt Sakolniki et, une demi-heure plus tard, je revenais à mon hôtel, à St Warwarskaya.