Dans sa chronique hebdomadaire, Chlomo Yedidia Meïr revient sur une lettre du Rabbi datant de 5750 (1990) pour éclairer la portée singulière d’un Roch Hachana qui tombe un Chabbat. Il dévoile ce qui se cache derrière l’absence de sonnerie du Choffar cette année-là, et montre comment ce Chabbat si particulier peut influencer l’année tout entière. Une méditation sur le silence, la Halakha et la sainteté qui doit imprégner chaque jour de l’année à venir.
Par Chlomo Yedidia Meïr
Chlomo Yedidia Meïr, né le 24 juin 1976 à Jérusalem, est un publiciste, satiriste et animateur de radio et de télévision israélien.
Fils du Rav Eliav et petit-fils du Rav Chlomo Kook, il a grandi au Moshav Guimzo, où son père officiait comme rabbin local, avant d’étudier dans des institutions sionistes-religieuses puis ‘harédies.
Entré très tôt dans le monde des médias, il fonde en 2000, avec des amis, la lettre satirique « Efès », qui deviendra une chronique hebdomadaire dans les suppléments de Haaretz puis de Yedioth Aharonot.
Il a été conseiller médias pour plusieurs chaînes de télévision, coanime aujourd’hui l’émission matinale « Hitorerout » sur Radio Kol ‘Haï, ainsi que « Sof Chavoua Zougui » aux côtés de son épouse, la journaliste Sivan Rahav-Meïr, sur Galei Tsahal.
Depuis août 2026, il signe une chronique hebdomadaire dans Olam Katan.
une histoire de Chabbat qui tombe à pic
« Chalom Yedidia, dans ta précédente chronique tu as publié l’histoire émouvante de la famille Bar-Tal, du village de Kedem en plein essor, dans le nord de la Chomron », m’a écrit cette semaine un lecteur.
« Comment ils sont restés coincés lors de leur premier Chabbat dans le village, avec une maison sens dessus dessous et pleine de cartons – uniquement pour que les déménageurs puissent rentrer chez eux à temps et ne pas profaner le Chabbat. Je voulais ajouter que cela correspond particulièrement bien à la veille de Roch Hachana 5787 (2026).
Comme chacun sait, cette année le premier jour de Roch Hachana tombe un Chabbat, ce qui signifie que nous n’aurons pas le mérite de sonner le Choffar le premier jour de Roch Hachana. Nous montrons ainsi que la valeur du respect du Chabbat l’emporte sur tout. Même sur la grande Mitsva de la sonnerie du Choffar et sur tous les mérites liés à l’évocation de l’Akeda.
Cette année, nos mérites résident précisément dans le sacrifice de soi envers le Chabbat, et non dans les sonneries du Choffar. Prions que malgré cela – et en fait grâce à cela – nous ayons le mérite d’une année bonne et douce, pleine de bonnes nouvelles, et que cette fois nous fassions retentir un grand Choffar de délivrances immenses et joyeuses. »
Ce lecteur ne fait qu’évoquer, plus qu’à demi-mot, un sentiment que j’ai perçu ces derniers jours en bien d’autres endroits : une inquiétude face au fait que, cette année, nous n’aurons pas le mérite de sonner le Choffar le premier jour de Roch Hachana. On rappelle qu’il y a trois ans déjà, à Roch Hachana 5784 (2023), nous n’avions pas sonné le Choffar. Et l’on sait ce qui s’est passé 22 jours plus tard… Certains savent même citer d’autres débuts d’année, dans l’histoire proche ou lointaine, où l’on n’a pas sonné, et où l’année suivante, le Satan a fait la fête.
la tradition des lettres générales du Rabbi
Pendant plus de quatre décennies, depuis qu’il était devenu Rabbi, le Rabbi de Loubavitch avait pour habitude d’écrire deux fois par an, à la veille de Roch Hachana et à la veille de Pessa’h, une « lettre générale ». C’était un appel adressé au grand public, publié sous forme d’encart payant dans de nombreux journaux juifs, en Israël comme dans le monde. Et « journaux juifs » ne signifie pas forcément journaux religieux. Le plus souvent, c’est même l’inverse.
Pendant plus de quatre décennies, la première ligne de ces lettres est restée identique. Elle indiquait à qui le Rabbi s’adressait : « Aux fils et filles d’Israël, où qu’ils se trouvent ». C’est-à-dire à chaque Juif et chaque Juive, où qu’ils se trouvent. Et pas seulement au sens géographique. Les proches, les éloignés, et ceux qui le sont encore davantage.
Dans chacune de ces lettres, le Rabbi de Loubavitch parlait de l’essence de la fête, telle qu’elle se transmet depuis des millénaires – tout en s’attardant aussi sur certains points particulièrement pertinents pour l’année en question.
Ces dernières années, une sélection de ces lettres a paru dans une nouvelle traduction (la plupart avaient été écrites à l’origine en yiddish), en deux volumes du livre Michtavim Klaliyim, publié par les éditions Maayanotekha. Dans la belle préface de l’ouvrage, son éditeur, le Rav Menahem Broud, souligne que ces lettres de fêtes se caractérisent par une combinaison particulière entre l’attention portée à chaque Juif pris individuellement et l’attention portée à l’ensemble d’Israël.
« Il nous semble parfois que l’individu et la collectivité représentent des aspects distincts, voire opposés. Que l’individu doit renoncer à son propre bien pour le bien de la collectivité, et que la collectivité est contrainte de renoncer à ses intérêts pour respecter les droits de l’individu. Or, dans la conception du Rabbi, non seulement il n’y a aucune contradiction entre les deux, mais l’un complète l’autre. Il faut voir l’individu comme un organe unique au sein du tissu global du corps entier.
« Le bon fonctionnement de l’organe individuel contribue au bon fonctionnement du corps tout entier. Et inversement – lorsque le corps, dans son ensemble, est sain et fort, l’organe individuel fonctionne lui aussi de manière optimale. Il en découle que chaque détail de la Torah en général, et des contenus renfermés dans les fêtes d’Israël en particulier, doit trouver une expression pleine et entière tant dans la vie de l’individu que dans celle de la collectivité. »
5750 (1990), quand Roch Hachana tombait déjà un Chabbat
Il y a 36 ans, en 5750 (1990), Roch Hachana tombait déjà un Chabbat. Exactement comme cette année. Je ne sais pas si, à l’époque aussi, il y avait des craintes. En réalité, cette année-là, ce sont plutôt des choses merveilleuses qui se sont produites : le début de l’effondrement du rideau de fer et la montée en Israël des Juifs d’Union soviétique, et même l’échec de la fameuse « manœuvre puante » visant à former un gouvernement de gauche dirigé par Chimon Pérès.
Mais portez attention à une phrase tirée d’une longue lettre générale que le Rabbi de Loubavitch a publiée cette année-là : « L’absence de sonnerie du Choffar n’est pas un état passif d’inaction – mais l’expression d’un effacement de soi extrêmement élevé du Juif, pour qui il n’existe aucune réalité en dehors de D.ieu Lui-même. Ainsi, le couronnement de D.ieu ne s’accomplit pas par l’œuvre du Juif et sa sonnerie du Choffar, mais par la non-sonnerie du Choffar, à travers laquelle s’exprime un effacement encore plus profond devant le Roi des rois des rois, D.ieu. »
Autrement dit, si l’on traduit cela dans la langue des fils et filles d’Israël, où qu’ils se trouvent, en Elloul 2026 : nous ne faisons pas ce qui nous plaît. Ce qui nous plairait, c’est de sonner le Choffar. C’est ce qu’il y a de plus fort. De plus émouvant. Les sonneries suscitent en nous un réveil spirituel, elles rappellent le bélier de l’Akedat Its’hak et les immenses mérites de cet acte, elles troublent le Satan, elles couronnent D.ieu sur nous. Quelle valeur pourrait donc l’emporter sur cette Mitsva si importante, qui est le sommet de ce jour, lui-même sommet de l’année ?
Eh bien, il existe une valeur qui l’emporte sur elle : le décret des ‘Hazal, qui craignaient que, si l’on sonnait le Choffar à Roch Hachana, un Juif peu expérimenté dans les sonneries n’aille apprendre à sonner auprès d’un expert pendant la fête – et qu’il emporte alors son Choffar de chez lui pour ce cours particulier improvisé, avec le risque, qui sait, qu’il transporte ensuite le Choffar dans le domaine public un jour de Chabbat.
le silence du Choffar, plus fort que sa sonnerie
C’est stupéfiant. Car, en principe, il n’y a aucun interdit dans l’acte même de sonner le Choffar un jour de Chabbat. Bien au contraire : c’est une Mitsva de la Torah. Mais les ‘Hazal ont annulé une Mitsva aussi importante et aussi fondamentale, uniquement en raison de l’importance du respect du Chabbat. Plus précisément : uniquement à cause d’une crainte très lointaine que certains Juifs en viennent à profaner le Chabbat. Cette crainte l’emporte sur tout.
Et le Rabbi de Loubavitch ajoute que l’obéissance à cette Halakha soi-disant « tatillonne », l’effacement total devant elle, est précisément le véritable couronnement de D.ieu. Qu’y a-t-il de plus fort qu’une sonnerie de Choffar ? Le silence du Choffar. Pas de Tekia. Pas de Chevarim. Pas de Teroua. On entendra une voix de fin silence. Le silence du respect de la Halakha. C’est ainsi que, cette année, nous couronnerons D.ieu.
une influence qui dépasse le seul jour de fête
Mais le Rabbi de Loubavitch ne se contente pas de cette passivité propre à un Roch Hachana qui tombe un Chabbat. Cela ne commence ni ne s’arrête là. L’influence de Roch Hachana ne se limite pas au jour même. Ce jour est la tête, et c’est de lui que descend une influence spirituelle sur l’année tout entière.
« De même que la tête dirige tout le corps, écrit-il, de même les bonnes résolutions de Roch Hachana doivent-elles diriger tous les jours de l’année. C’est pourquoi le fait que la « tête » de l’année à venir soit « chabbatique » revêt une signification toute particulière. Il est donc certain que la préparation à la nouvelle année est liée à cette signification spéciale, par laquelle cette nouvelle année se distingue des autres années. »
Voilà qui est vraiment saisissant. L’année 5787 (2026-2027), qui vient à nous pour le bien, va être différente de toutes les années ordinaires où l’on sonne le Choffar à Roch Hachana.
Portez attention : « L’influence de Roch Hachana, la tête de l’année, doit se faire pleinement sentir dans tous les autres organes : les mois, les semaines et les jours de l’année. Le Chabbat de Roch Hachana de cette année doit déterminer l’ordre du jour de chaque jour de la semaine, et de l’année entière, en pleine harmonie avec l’esprit du saint Chabbat. Et ce, sur deux points :
« Dans chaque jour de l’année doit se faire sentir une élévation chabbatique, par un ajout particulier dans la vie juive – comme un embellissement nouveau dans l’accomplissement des Mitsvot, une reprise renouvelée de l’étude régulière de la Torah, un ajout nouveau dans le service de la prière, et ainsi de suite.
« Parallèlement, chaque Juif, homme ou femme, jeune ou âgé, doit introduire de la « chabbatité » jusque dans le travail des jours de semaine. Apporter spiritualité et sainteté dans les affaires profanes et routinières de la vie quotidienne, jusqu’à ce que chaque pensée, chaque parole et chaque acte soient imprégnés de cette dimension chabbatique. Par exemple, celui qui a un poste, un commerce, et ainsi de suite, doit y insuffler l’intention spirituelle et l’âme de la chose. Selon l’expression des ‘Hazal : « que tous tes actes soient pour le Ciel. » »
vivre en mode Chabbat toute l’année
Waw! Voilà une belle mission pour la nouvelle année : être dans un état d’esprit de Chabbat même en semaine. Nous faire passer en « mode Chabbat ». Cela ne veut pas dire ne faire aucun travail, n’est-ce pas ? Nous ne sommes pas à la veille d’une année sabbatique nationale. Au contraire, il faut accomplir beaucoup de travail, mais à l’intérieur de la vie active, à l’intérieur du travail, à l’intérieur du labeur quotidien – nous y ajouterons une dimension de Chabbat. Une « élévation chabbatique », selon la formule du Rabbi de Loubavitch.
Comment ? D’abord en ajoutant de la spiritualité à la vie : fixer des temps réguliers pour l’étude de la Torah. Ajouter de la profondeur à la prière. Aux Mitsvot. C’est une année de Nechama Yeteira (âme supplémentaire).
Et deuxièmement – et c’est peut-être plus subtil, plus intérieur : introduire, au cœur même de notre activité, une intention spirituelle. Cela peut sembler exigeant, mais il s’agit en réalité seulement d’un changement de conscience : accomplir exactement les mêmes actes, mais avec l’intention dirigée vers le Ciel. On pourrait donner ici d’innombrables exemples, tirés d’innombrables métiers – et aussi d’innombrables petits gestes du quotidien – mais on peut tout simplement faire confiance à chacun des fils et filles d’Israël, où qu’ils se trouvent, pour savoir mettre en pratique cette idée grande et simple, chacun dans sa vie personnelle.
la bénédiction finale du Rabbi
Et le Rabbi conclut sa lettre par ce souhait : « Et puisque la bénédiction du Chabbat marche de pair avec la sainteté du Chabbat, ainsi que le dit la Torah : « D.ieu bénit le septième jour et le sanctifia » – que les résolutions fermes prises dans tout ce qui précède apportent aussitôt les bénédictions de D.ieu en toute chose, et en particulier une bonne inscription et un bon sceau, pour une année bonne et douce, tant sur le plan matériel que sur le plan spirituel. Et plus particulièrement la bénédiction principale – que D.ieu apporte au peuple d’Israël, à chacun et chacune en particulier, le « Chabbat Kodech » parfait – « le jour qui n’est que Chabbat et repos pour la vie du monde » – dès à présent, immédiatement. »
Amen. Chana Tova, Chabbat Chalom. Chalom.
















