Comment la ‘Hassidout Habad, dont la plupart des fidèles vivaient en Russie au début du siècle dernier, a pu devenir en quelques décennies un mouvement juif d’envergure planétaire ? Une étude universitaire menée à l’Université hébraïque de Jérusalem avance une réponse passionnante, puisée dans les archives du Rabbi Rayats. Tout serait parti d’un immense réseau de lettres, grâce auquel le lien entre le Rabbi et ses ‘Hassidim a résisté aux frontières, aux persécutions et aux distances.
L’auteure, Ekaterina Oleshkevich, est notamment spécialiste de l’histoire de Habad durant la période qui sépare les deux guerres mondiales. Elle a également pris part au catalogage des archives du Rabbi Rayats conservées à Moscou.
Une clé forgée dès la Nessiout du Rabbi Rayats
Comment la ‘Hassidout Habad, dont la plupart des membres étaient concentrés en Russie au début du siècle dernier, est devenue en l’espace de quelques décennies un mouvement juif mondial ? Une étude universitaire propose une réponse qui mérite l’attention. L’une des clés de cette transformation aurait été forgée dès l’époque de la Nessiout du Rabbi Rayats, au moyen d’un réseau très dense de lettres qui reliait le Rabbi à ses ‘Hassidim, alors même que les frontières, les persécutions et des distances immenses les empêchaient de se rencontrer face à face.
Une recherche fondée sur les archives conservées en Russie
L’article, intitulé « Letters without Borders: Building Epistolary Community and Reimagining the Rebbe in Interwar Chabad », a paru dans la revue Jewish Culture and History. Il est signé par la chercheuse Ekaterina Oleshkevich, de l’Université hébraïque de Jérusalem. L’étude repose sur les archives du Rabbi Rayats, aujourd’hui conservées aux Archives militaires d’État de Russie. Elle examine notamment qui écrivait au Rabbi, depuis quels lieux, en quelles langues et sur quels sujets, ainsi que la manière dont le Rabbi encourageait un lien suivi avec ses ‘Hassidim.
Entre les deux guerres, une réalité d’une dureté extrême
La recherche se concentre sur la période qui sépare les deux guerres mondiales. Lorsque le Rabbi Rayats accepta la Nessiout en 5680 (1920), Habad se trouvait face à une situation particulièrement éprouvante. Le pouvoir soviétique combattait toute expression de vie juive, de nouvelles frontières venaient d’être scellées, et de nombreux ‘Hassidim se retrouvaient physiquement coupés du Rabbi et des centres de Habad.
Selon la chercheuse, c’est précisément de cette réalité qu’un modèle nouveau a vu le jour.
De la lettre aux notables à la lettre de chaque ‘Hassid
La correspondance avec nos Rebbeim, les Nessiim de Habad, n’avait bien entendu rien d’une nouveauté. Les lettres servaient nos Rebbeim depuis l’époque de l’Admour Hazakène déjà. Mais, d’après l’étude, jusqu’à la Nessiout du Rabbi Rayats, elles étaient surtout destinées à entretenir le lien avec des figures centrales, Rabbanim, responsables communautaires et autres personnalités, et beaucoup moins à servir de moyen de communication personnel et régulier avec de simples ‘Hassidim.
À l’époque du Rabbi Rayats, les choses changèrent.
La lettre cessa peu à peu d’être un outil technique de transmission d’informations pour devenir un instrument central de la Hitkachrout. Les ‘Hassidim qui ne pouvaient se rendre auprès du Rabbi, en raison de la situation difficile en Russie, écrivaient sur les sujets dont ils auraient d’ordinaire parlé en Yé’hidout. Le Rabbi répondait, guidait et encourageait. Ainsi se forma, selon l’expression de la chercheuse, une sorte de « communauté de lettres » qui ne dépendait plus de l’éloignement géographique.
Un attachement quotidien malgré la distance
À en croire l’étude, la portée de ce changement dépassa de très loin son époque.
Le lien tissé par la correspondance permit aux ‘Hassidim établis dans différents pays de rester attachés au Rabbi jour après jour et de préserver une identité Habad commune, même lorsqu’il n’existait aucune possibilité concrète de rencontrer le Rabbi.
Un nouveau modèle de direction
La chercheuse soutient qu’un nouveau modèle de direction est ainsi né. À la place d’un lien fondé presque entièrement sur la présence physique à la cour du Rabbi, s’est développé un lien capable de durer dans le temps et de franchir les frontières, grâce à une communication personnelle et régulière.
L’article avance que ce modèle n’a pas seulement aidé Habad à traverser la crise terrible de l’époque soviétique, mais qu’il a aussi contribué à transformer en profondeur le caractère du mouvement. Selon l’auteure, les innovations mises en œuvre durant ces années par le Rabbi Rayats et son entourage n’ont pas seulement préservé Habad : elles ont aidé à le façonner de nouveau et à poser les fondations de son essor ultérieur, celui d’un mouvement ‘hassidique présent dans le monde entier.
De Moscou à la Lettonie, l’écrit qui relie
Plus la possibilité de se rendre auprès du Rabbi se réduisait, plus l’importance du lien écrit grandissait. Là où les frontières auraient dû briser la communauté, les lettres devinrent l’instrument qui reliait Moscou, Leningrad, la Pologne, la Lettonie et d’autres centres où vivaient des ‘Hassidim de Habad.
C’est ainsi, d’après l’étude, que s’est développée à l’époque du Rabbi Rayats une forme de Hitkachrout qui ne dépendait plus d’un lieu unique. Un modèle qui, avec le recul, convenait tout particulièrement à un mouvement appelé à se déployer sur toute la surface du globe.
















