Entre émotion et recueillement, les élèves de l’École Chné-Or ont arpenté le sol de l’ancienne gare de Bobigny, théâtre tragique de la déportation de milliers de Juifs pendant la Shoah. Ce lieu de mémoire, transformé aujourd’hui en espace pédagogique, a servi de cadre à une leçon d’histoire vivante, guidée avec clairvoyance par le Rav Chneor Teichtal, émissaire à Bobigny. Le récit familial du Rav, dont le grand-père fut lui-même déporté, a conféré une dimension personnelle et poignante à cette visite mémorielle.

 

 

La gare de Bobigny : témoin silencieux d’une tragédie

La gare de marchandises de Bobigny, lieu méconnu de la mémoire collective française, a joué un rôle central dans le dispositif de déportation mis en place par l’occupant nazi et le régime de Vichy. De l’été 1943 à l’été 1944, elle fut le lieu principal de la déportation des Juifs de France. En treize mois seulement, 21 convois furent organisés depuis cette gare, déportant 22 500 hommes, femmes et enfants, essentiellement vers Auschwitz-Birkenau.

« Ce lieu représente l’une des dernières traces matérielles du processus de déportation en France », explique le Rav Chneor Teichtal aux élèves attentifs. « Chaque pierre, chaque rail raconte l’histoire de ceux qui sont passés ici sans jamais revenir. »

Le site propose aujourd’hui un parcours pédagogique retraçant, à partir de témoignages et du paysage ferroviaire de l’époque, la déportation des internés du camp de Drancy. Les élèves découvrent avec stupeur les conditions dans lesquelles les déportés attendaient leur funeste voyage : sans eau, sans nourriture suffisante, parfois pendant des heures interminables sous le soleil brûlant ou dans le froid mordant. Les photographies d’archives projetées sur les murs de l’ancien hangar donnent corps aux explications du guide, rendant presque palpable la souffrance endurée.

Un témoignage familial bouleversant

Le moment le plus émouvant de la visite fut sans doute le récit personnel du Rav Chneor Teichtal au sujet de son grand-père, le Rav Issachar Chlomo Teichtal. « Mon grand-père était un éminent talmudiste, né en Hongrie en 1885 dans une famille de Rabbanim réputés », commence-t-il en montrant une photographie jaunie aux élèves rassemblés autour de lui.

Le Rav Chneor retrace alors la biographie remarquable de son aïeul : « Issu d’une lignée de savants, fils de Gittel et Its’hak Teichtal, mon grand-père entama ses études talmudiques dès l’âge de treize ans sous la direction du Rav Shalom Weider, avant de recevoir sa première ordination rabbinique à vingt-et-un ans. » Il évoque ensuite comment le Rav Issachar Chlomo devint, en 1921, le Rav de Piešťany (Pishtian) en Tchécoslovaquie, où il fonda la yeshiva Moriah et officia pendant vingt ans.

Le destin bascule avec l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1938. « Lorsque l’oppression nazie s’intensifia, mon grand-père et dix membres de sa famille durent se cacher dans la maison d’étude locale », poursuit le Rav Chneor. « De sa cachette, il fut témoin d’atrocités insoutenables, notamment la déportation massive de ses amis et voisins. »

Les élèves écoutent, dans un silence solennel, comment le Grand Rav de Slovaquie à Nitra envoya des messagers pour offrir un refuge à la famille Teichtal. « En septembre 1942, pendant le mois d’Eloul, mon grand-père et sa famille s’échappèrent en Hongrie pour se cacher à Nitra. Après de nombreuses pérégrinations, ils trouvèrent finalement refuge à Budapest, où ils restèrent près de deux ans. »

C’est dans ces circonstances dramatiques que le Rav Chneor Teichtal raconte un épisode particulièrement marquant : le souvenir consigné par son grand-père d’un office de Kol Nidrei lors de Yom Kippour 1942, avant que les déportations massives ne débutent en Hongrie en 1944. « Il a décrit une scène déchirante dans l’une des rares synagogues encore en activité à cette époque terrible », explique-t-il en dépliant un document contenant la traduction du témoignage.

« Mon grand-père entra dans la synagogue, complètement courbé. Courbé par la crainte du jugement divin, mais plus encore par la douleur de notre génération », poursuit-il, décrivant cette scène où son grand-père s’approcha de l’Arche sainte en s’écriant : « Des profondeurs de la douleur reflétant notre situation actuelle, NOUS CRIONS VERS TOI ! »

Un silence pesant s’installe parmi les élèves lorsque le Rav Chneor Teichtal lit comment son grand-père décrivit les lamentations : « Où sont mes frères ? Où sont mes fidèles ? » et comment celui-ci énumérait les noms des absents, déportés depuis l’année précédente. « Les pères demandent : « Où sont nos fils qui étaient ici l’an dernier ? » Les fils demandent : « Où sont nos pères qui ont dévoué leur âme à nous élever et qui nous ont été arrachés ? » »

L’histoire prend un tournant tragique en 1944 avec l’invasion de la Hongrie par les nazis. « Pensant que la Slovaquie pourrait être plus sûre, la famille Teichtal y retourna pour attendre la fin de la guerre. Mais lorsque les nazis intensifièrent leurs efforts pour traquer les derniers Juifs, mon grand-père et sa famille furent capturés et déportés à Auschwitz », raconte le Rav Chneor, la voix empreinte d’émotion. « Il fut assassiné le 24 janvier 1945 dans un train de transport, dans les derniers jours de la guerre, si proche de la libération… »

Une pédagogie de la mémoire active

Cette sortie s’inscrit dans le projet pédagogique global de l’École Chné-Or, qui privilégie l’enseignement de l’histoire juive par l’immersion et l’expérience directe. « Nous aurions pu simplement étudier ces événements en classe, mais rien ne remplace la présence physique sur les lieux historiques », explique Sarah Lévy, enseignante accompagnatrice du groupe.

Les élèves ne sont pas de simples spectateurs passifs. Tout au long de la visite, ils sont invités à lire des témoignages de survivants, à observer minutieusement les détails architecturaux du site et à poser des questions. Certains partagent également des histoires familiales liées à la Shoah.

Le Rav Chneor Teichtal insiste sur l’importance de cette transmission : « Les Rabbanim nous enseignent que le souvenir n’est pas une simple évocation du passé, mais un acte vivant qui engage notre présent et notre avenir. »

La journée se conclut par un atelier d’écriture où chacun est invité à exprimer ses impressions et réflexions. « Ce ne sont pas seulement des faits historiques que nous avons appris aujourd’hui, mais des leçons profondes sur la dignité humaine, la foi et la persévérance », conclut Sarah, élève de seconde.

En quittant la gare de Bobigny, les élèves emportent bien plus que des connaissances historiques. Ils repartent avec une conscience aiguë de leur responsabilité dans la transmission de cette mémoire aux générations futures. Comme l’a si justement rappelé le Rav Chneor Teichtal : « Se souvenir du passé ne suffit pas ; nous devons en tirer des enseignements pour construire un monde meilleur. »