Un trou percé dans le plafond d’une cuisine hongroise, une cabane de matelas dressée au cœur d’Auschwitz : deux Soukkot impossibles qui ont donné à ceux qui s’y sont assis la force de toute une vie. Car la Souccah n’est pas seulement une cabane, elle est l’étreinte de D.ieu qui enveloppe l’homme tout entier, avec ses lumières et ses ombres. Voyage au cœur du « temps de notre joie », là où l’encens du Saint des Saints se prolonge dans quelques branches coupées.
Rav Shabtai Slavatitski
Un plafond éventré pour une Mitsva
C’était la veille de Souccot. Dans une immense Souccah Habad, des centaines d’invités se serraient autour des tables. L’animateur lança une question à la salle : quelqu’un avait-il vécu, un jour, quelque chose de particulier dans une Souccah ?
Un homme âgé se leva lentement. « Je suis né en Hongrie. Quand les nazis sont entrés, construire une Souccah revenait à signer son arrêt de mort. Le Rav de notre ville avait tranché : cette année, on n’en construirait pas. Mais mon père, lui, ne pouvait s’y résoudre.
Un après-midi, en rentrant de l’école, j’ai entendu des coups sourds résonner dans la maison. Mon père était juché sur une échelle et perçait le plafond de la cuisine. La poussière pleuvait partout. Ma mère, affolée, lui demanda ce qu’il faisait. Il répondit sans même se retourner : « C’est pour la Souccah. » Je n’oublierai jamais le sourire qui illumina alors le visage de ma mère.
Ce Souccot-là fut glacial, mais nos cœurs brûlaient. Après la fête, nous n’avions pas un sou pour réparer. Nous avons passé tout l’hiver sous ce trou béant ouvert sur le ciel. Pourtant, cette Souccah m’a porté toute ma vie. À chaque épreuve, je fermais les yeux et je la revoyais. »
Le mirage du plaisir
Nous courons tous après la joie. Mais l’avons-nous seulement trouvée ? Jamais une époque n’a offert autant de confort, et jamais la dépression n’a fait autant de ravages. Comment l’expliquer ?
C’est que nous confondons la joie et le plaisir. Le plaisir est une fuite en avant, une quête tournée vers l’extérieur pour combler un vide intérieur. Notre société nous vend ce mirage à longueur de journée : achète ceci, pars là-bas, et tu seras enfin heureux. Nous voilà transformés en chasseurs de sensations, jamais rassasiés, toujours assoiffés.
La joie appartient à un tout autre ordre. Elle est un état intérieur, stable et profond, une plénitude qui ne dépend d’aucune circonstance. L’homme véritablement joyeux ne manque de rien : il est entier, réconcilié avec lui-même.
L’énigme de l’encens
Voici donc le paradoxe : pourquoi Souccot, la fête où nous quittons notre maison confortable pour une cabane fragile, porte-t-elle le nom de « temps de notre joie » ?
Le Rabbi précédent racontait que le tout premier enseignement reçu par l’Admour Hazakène de son maître, le Maggid de Mezeritch, qui le tenait lui-même du Baal Chem Tov, portait précisément sur ce mystère. L’encens de Yom Kippour, disait-il, se prolonge dans le Sekhakh de la Souccah. Et ce lien révèle un seul message : « Je vous ai aimés, dit D.ieu. »
Le jour de Yom Kippour, le Cohen Gadol pénétrait dans le Saint des Saints pour y faire brûler l’encens. Le Zohar enseigne que rien n’est plus agréable à D.ieu que cette offrande, car elle n’exprime pas un simple rapprochement, mais une fusion totale.
Un sacrifice rapproche l’homme de son Créateur. L’encens, lui, tisse un lien absolu où deux existences n’en forment plus qu’une. Voilà pourquoi il avait le pouvoir d’expier toutes les fautes : au sein d’une telle union, plus rien ne peut séparer.
Détail saisissant : l’encens se composait de onze épices, dont l’une dégageait une odeur repoussante, la ‘Helbena. Le message est bouleversant : même nos défauts, même nos fautes trouvent leur place dans ce lien. Rien ne lui fait obstacle.
Le Sekhakh, une couronne de déchets
Mais comment le service le plus sacré du Temple peut-il se prolonger dans le Sekhakh, ce toit fait de rebuts, de branches coupées et sans vie ?
C’est justement là que réside la leçon. De même que l’encens accueillait l’épice malodorante, la Souccah nous accueille tels que nous sommes. Son toit n’est pas d’or ni de pierres précieuses, mais de ce qui semble ne plus rien valoir.
Le Cantique des Cantiques chante : « Sa main gauche est sous ma tête, et sa droite m’étreint. » La main gauche, c’est Roch Hachana et Yom Kippour, les jours du jugement. La main droite, c’est Souccot, l’étreinte.
L’Admour Hazakène l’explique avec finesse : les mots d’amour, le baiser, le regard s’adressent au visage, c’est-à-dire aux qualités visibles de l’être aimé. L’étreinte, elle, enveloppe la personne tout entière, y compris ce que l’on ne voit pas. L’étreinte murmure : « Je te veux tel que tu es. »
Un amour sans condition
Dans la Souccah, nous mangeons, nous buvons, nous dormons. Les gestes les plus ordinaires du quotidien s’y transforment en Mitsva. Pourquoi ? Parce que la Souccah ne sanctifie pas une facette de l’homme : elle l’entoure tout entier.
D.ieu nous y dit : « Je t’aime pour ce que tu es, pas pour ce que tu fais. Je t’aime parce que tu es Mon enfant. Avec tes imperfections, tes faiblesses, tes déchets. Je suis toujours là, avec toi. »
Prenons un instant pour le contempler : chaque seconde de vie est un miracle. Des milliards de cellules travaillent de concert dans une harmonie parfaite. Chacun de nous est unique, irremplaçable. Parmi les milliards d’êtres humains, il n’existe pas deux empreintes digitales identiques.
C’est pourquoi la loi dispense de la Souccah celui qui y souffre. S’il ne ressent pas l’étreinte divine, il est passé à côté de l’essence même de la fête. Et c’est aussi pourquoi les ‘Hassidim y restent assis même sous la pluie : quand un père retrouve enfin son fils, qui songe à la météo ?
Auschwitz, la première nuit de Souccot
Un soir, au sortir de Yom Kippour, David Israël, 84 ans, accepta de raconter son histoire. En 1944, à l’âge de 15 ans, il fut déporté à Auschwitz. Arraché à sa mère et à sa sœur, qui y périrent, il se retrouva chargé de distribuer le pain dans le camp des Tsiganes.
Un soir, on frappa timidement à sa porte. Un Juif âgé entra. C’était Rav Tsvi Hirsch Meisels, Rav de renom qui deviendrait plus tard Grand Rabbin de Chicago. « Demain, c’est Souccot, lui dit-il. J’ai besoin de deux pains entiers pour le Le’hem Michné. »
David resta pétrifié. Dans cet enfer, deux pains entiers valaient une fortune. S’il était pris, c’était la potence. « Et d’ailleurs, comment pourriez-vous avoir une Souccah ici ? »
Le Rav lui expliqua : « J’ai adossé des piles de matelas contre un mur pour faire les parois. J’ai trouvé des branchages pour le toit. J’ai une Souccah Mehadrin, parfaitement conforme. Il ne me manque que le pain. Montre-moi seulement où il se trouve, je viendrai le prendre moi-même. »
Alors, du plus profond de David, monta quelque chose d’irrésistible.
– « Je vous donne les pains, mais à une condition : que je vienne avec vous dans la Souccah. »
– « C’est impossible ! Tu n’es qu’un enfant, c’est un danger de mort. La sauvegarde de la vie passe avant toutes les Mitsvot. »
– « Alors pas de pain. »
Devant tant de détermination, le Rav finit par céder.
Et la première nuit de Souccot, au cœur d’Auschwitz, un Rav et un adolescent de 15 ans s’assirent sous quelques branchages et mangèrent leur pain. « Cette Souccah m’a donné la force pour toute ma vie, confiait David. Ce soir-là, j’ai senti D.ieu me serrer dans Ses bras. »
Des retrouvailles inespérées
Vingt-cinq ans plus tard, au Venezuela, David assistait à une conférence. À la tribune, un Rav à la barbe blanche évoquait Auschwitz et la sainteté indestructible de l’âme juive. Puis il raconta avoir construit une Souccah dans le camp, et qu’un garçon de 15 ans avait risqué sa vie pour accomplir la Mitsva à ses côtés.
David, tremblant de tout son corps, se précipita vers l’estrade : « Ce garçon, c’est moi. »
Les deux hommes tombèrent dans les bras l’un de l’autre et pleurèrent longuement.
Le temps de notre joie
Voilà pourquoi Souccot vient juste après Yom Kippour. Le parfum de l’encens, offert au jour le plus saint de l’année, se prolonge sous notre modeste cabane. D.ieu nous étreint, non pour ce que nous accomplissons, mais pour ce que nous sommes.
Nos Sages enseignent que tout Israël mériterait de s’asseoir dans une seule et même Souccah, car dans notre essence divine, nous ne faisons qu’un.
Lorsque nous quittons notre confort pour entrer dans la Souccah, nous ne sentons plus ni le froid ni la pluie. Nous ne sentons qu’une chose : l’étreinte infinie.
C’est cela, le temps de notre joie.
Puissions-nous très bientôt nous asseoir tous ensemble dans la Souccah, avec Machia’h Tsidkenou.













