Le regretté Rav Leibel Raskin, chalia’h du Rabbi au Maroc, était âgé de onze ans lorsque sa famille est arrivée à Alma Ata et a mérité de côtoyer le père du Rabbi.

 

LIBÉRATION DE RAV LÉVI YITS’HAK

C’est en 5704 (1944) que nous avons découvert le lieu de l’exil du Rav de Yekaterinoslav Lévi Yits’hak Schneerson : il se trouvait au village de Chieli, au Kazakhstan, où il purgeait cinq années de relégation qui devaient prendre fin en février ou en mars de cette année-là.

Selon la loi soviétique de l’époque, les personnes ayant accompli leur peine de cinq ans de bannissement, devaient en purger cinq supplémentaires. Le cas de Rav Lévi Yits’hak pouvant tomber sous cette disposition, il était vital que sa peine soit aménagée avant d’être accomplie entièrement, afin qu’il puisse quitter rapidement le lieu de son exil.
La grande majorité des ‘Hassidim se trouvaient à l’époque à Samarkand (suite à l’évacuation devant l’avancée de l’armée nazie à l’ouest).

Seules quelques familles, dont la nôtre, se sont retrouvées à Alma Ata, au Kazakhstan, relativement près de Chieli. Mon père m’a confié avoir compris, plus tard, que la véritable raison de notre séjour à Alma Ata – et non à Samarkand avec les autres ‘Hassidim – était, par hachga’ha pratit (Providence divine), de venir en aide à Rav Lévi Yits’hak.

Alma Ata était une très grande ville, comptant à l’époque plus d’un million d’habitants. Quand on se promenait dans les rues, on ne voyait pratiquement que des femmes, tous les hommes ayant été mobilisés au front. Tous mes frères avaient atteint l’âge du service militaire et mon père était mobilisable également. C’était uniquement grâce à la bénédiction du Précédent Rabbi qu’il avait réussi à échapper à l’appel. Nous avons connu à Alma Ata deux frères, Hirshel et Mendel Rabinovitch.

Mendel avait servi dans l’armée et fut blessé à la guerre. Il continuait à porter son uniforme militaire, ce qui lui conférait beaucoup de droits que n’avaient pas de simples civils. Lui et son frère avaient un dévouement sans limite pour Rav Lévi Yits’hak. C’était Mendel qui avait tout préparé pour le délivrer.

Pendant Pessa’h, il a fait le voyage jusqu’à Chieli et, une fois sur place, il a pu obtenir sa libération dès le lendemain de Yom Tov.
A Isrou ‘Hag (le lendemain de la fête), ils ont voyagé ensemble jusqu’à Alma Ata. Notre famille, avec d’autres familles Loubavitch, était venue à la gare pour accueillir Rav Lévi Yits’hak et la Rabbanit Hannah. A nous, les enfants, nos parents ont expliqué qu’il s’agissait du descendant de Tséma’h Tsédek et du mé’houtane du Rabbi (le fils de Rabbi Lévi Yits’hak avait épousé la fille de Rabbi Yossef Yits’hak). [Depuis la tendre enfance, nous connaissions le (Précédent) Rabbi, et prononcions souvent ce souhait : Lé’haïm, der Rebbe zol sein gezunt, Que le Rabbi soit en bonne santé !] Un appartement avait été loué pour eux dès leur arrivée. Hirshel Rabinovitch était parmi les plus actifs à déployer son aide, mais les autres Loubavitch n’étaient pas en reste.

Notre famille, mes soeurs et frères, étaient particulièrement proches du Rav.

MESSAGE DE MATAN TORAH

A l’époque, Rav Lévi Yits’hak pouvait s’asseoir et parler pendant des heures, parfois prenant comme exemple le prénom de l’un d’entre nous et expliquant sa signification
profonde, avec la guematria (valeur numérique) etc. Mais, comme j’étais encore jeune, je ne comprenais pas toutes ses paroles.

A une occasion, toutefois, j’avais bien compris son enseignement : A Alma Ata nous avions une synagogue située dans une cave, et je me souviens que Rav Lévi Yits’hak y était venu prier à Chavouot. Il a récité Akdamout, ce qui s’est gravé dans ma mémoire car ma famille suivait scrupuleusement les min’haguim ‘Habad, et donc nous ne le récitions jamais.
(Plus tard, j’ai appris que le Rabbi aussi le récitait lui-même à chaque Chavouot).

Ensuite, Rav Lévi Yits’hak a fait une dracha. C’était un discours que même nous, jeunes enfants, étions capables de comprendre. (A part moi-même, il y avait quelques petits
enfants à Alma Ata, dont Guedalia Zeideh, petit-fils du Shpoler Zeideh).

Rav Lévi Yits’hak a parlé de Matan Torah, le don de la Torah, s’adressant principalement aux enfants.

Il insistait sur le fait que nous ne devions jamais nous laisser impressionner par notre environnement et devions grandir en Limoud Torah, dans l’étude de la Torah et l’observance des mitsvots, sans avoir peur de quiconque. Notre volonté devait être la volonté du Aibershter (du Très-Haut). Ses paroles étaient limpides, il expliquait très bien chacune de ses pensées. Vu mon jeune âge à l’époque, je ne me souviens pas de tout en détails mais le message principal était que nous devions nous comporter de sorte que même notre peur du gouvernement n’entrave pas nos actions.

Le lendemain de Chavouot, on a diagnostiqué sa maladie qui, à notre grand désespoir, empirait de jour en jour. Je me souviens que mes frères lui rendaient visite tous les jours pour l’aider à mettre les Tefilines.

Son décès est survenu le Kaf Mena’hem Av (le 20 Av), alors qu’il n’était âgé que de 66 ans.

Il a fallu chercher immédiatement l’endroit pour l’enterrer, et mon père a été chargé de trouver une place au cimetière. Il y a acheté six places et, plus tard, une quantité considérable de métal (ce qui était quasiment un exploit en temps de guerre) afin de construire une barrière autour du kever (la tombe) et en faire une sorte de Ohel.
Pendant la levaya (l’inhumation), je me souviens de mon père faisant la queri’ah (déchirure sur un vêtement, faite en signe de deuil) et annonçant à tous ceux qui voulaient toucher le le cercueil qu’ils devaient d’abord se rendre au mikvé.

UNE NUIT AVEC LE KGB

Après la Histalkout de Rav Lévi Yits’hak, les familles Loubavitch de Alma Ata ont « mérité » d’avoir régulièrement un invité d’honneur: chaque semaine, un informateur du KGB assistait à notre Chabbat.

Mon père étant mohel, il lui arrivait souvent de pratiquer clandestinement la Brit-Milah sur des enfants déjà âgés d’un an ou deux. Quelques semaines après la Histalkout, un individu s’est présenté à mon père, lui demandant de faire la milah à son fils âgé de deux ans. Mon père a accepté et il est parti de la maison avec ses instruments.

Le soir, six heures ont sonné, puis sept et mon père n’était toujours pas de retour. A dix heures, puis à minuit, nous avons commencé à le chercher dans les rues.
A six heures du matin environ, mon père est enfin rentré. Il était méconnaissable : pendant tout le temps de cette absence, il était resté pieds et poings liés, et sa barbe avait été rasée. Nous ne l’avons reconnu que par sa voix.

Il nous a alors raconté qu’en descendant du tramway, il avait été abordé par un homme sorti d’une voiture l’accusant à grands cris d’avoir commis un vol dans un jardin d’enfants. Mon père a protesté, disant n’avoir rien à voir avec un jardin d’enfants mais l’homme l’a forcé à monter dans le véhicule. Il a été emmené au quartier général de la NKVD où on l’a enfermé dans une cellule.

Au milieu de la nuit, il a été appelé à l’interrogatoire. « Raskin, qu’as-tu encore fait ? Qu’est-ce que tu nous as emmené ici, encore une histoire de Schneerson ? » lui ont-ils dit.
Cela se passait presque dix-sept ans après le départ de la Russie du Précédent Rabbi.
« Nous pensions être débarrassés de lui, il est déjà en Amérique et voilà que tu nous apportes un autre Schneerson, et toutes ces histoires de Schneerson ! »
Ils ont ensuite répété toute la dracha que Rav Lévi Yits’hak avait prononcée à Chavouot, tout ce qu’il avait dit sur le Hinoukh (l’éducation), Chabbat et la Cacherout.

Mon père nous a raconté qu’ils l’avaient torturé toute la nuit. Après chaque heure, il avait droit à une demi-heure de pause et, dès qu’il s’endormait, ils le réveillaient pour essayer de lui arracher des noms des personnes de son entourage.

Vers l’aube, une personne d’apparence juive est entrée dans la salle en disant « Her zich ein, nous allons te laisser repartir maintenant, à condition que tu signes ce papier t’engageant à ne jamais dévoiler de quoi nous avons parlé ici. De plus, tu dois devenir l’un des nôtres. Si tu signes, tu peux rentrer chez toi ».
Deux semaines après sa libération, mon père s’est masqué le visage avec un foulard, a enlevé ses lunettes et a fui à Moscou avec ma soeur. Le reste de la famille est resté à Alma Ata jusqu’en Tévet 5705 (1945).

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