Couverture : Rav Avraham Avish Shour chez le Rabbi, lors de la distribution du Koss shel Bra’ha
Au cœur des débuts de la ‘Hassidout, un livre de Moussar rédigé à Safed bien avant l’apparition du mouvement souleva une opposition farouche. Le chercheur Rav Avraham Avish Shour dévoile comment le Réchit ‘Hokhma devint l’enjeu d’un débat profond sur le sens véritable de l’étude de la Torah. Sa découverte historique met au jour un renversement saisissant au sein même d’une famille de Chklov, bastion de l’opposition à la ‘Hassidout.
Un coup de bâton jusqu’à briser le manche
Le ‘Hassid Rabbi Avraham Sheines, qui deviendra plus tard le gendre du Admour Hazakène, comptait d’abord lui-même parmi les Mitnagdim, les opposants de Chklov. D’après le récit rapporté dans le Beth Rabbi, il remarqua une vitalité singulière chez son compagnon d’étude. Celui-ci lui confia qu’il avait entendu le Tikoun ‘Hatsot du ‘Hassid Rabbi Yossef de Chklov, et tous deux se rendirent sous la fenêtre pour l’écouter. Rabbi Avraham en fut bouleversé et aspira à se rapprocher de la ‘Hassidout, mais la crainte de son père et des gens de sa ville le retenait. Entre-temps, il se mit à étudier le Réchit ‘Hokhma. Lorsqu’il oublia l’ouvrage sous son oreiller et que son père le découvrit, celui-ci le frappa jusqu’à ce que le bâton se brisât. Les Mitnagdim, rapporte le récit, mettaient en garde contre l’étude de ce livre, car ils y voyaient le premier pas vers l’étude de la ‘Hassidout.
Que renfermait donc ce livre de Moussar ?
Qu’y avait-il dans cet ouvrage de Moussar, composé à Safed des générations avant l’apparition de la ‘Hassidout, pour susciter une telle opposition ?
Le célèbre chercheur de la ‘Hassidout, Rav Avraham Avish Shour, a publié ce mois-ci dans le Kovets Beth Aharon veYisrael une étude intitulée « Le livre Réchit ‘Hokhma dans les cours ‘hassidiques ».
Il y propose une explication : le regard porté sur l’ouvrage est lié à la controverse sur le sens de l’expression Torah Lichma, l’étude de la Torah pour elle-même.
L’auteur du Réchit ‘Hokhma, le Mekoubal Rabbi Eliyahou di Vidas, souligne que l’essentiel de l’étude de la Torah consiste à la traduire en actes. L’étude doit conduire à la Yir’at Chamayim, la crainte du Ciel, et à l’accomplissement des Mitsvot, et non demeurer pure sagesse. Les Tsaddikim de la ‘Hassidout inscrivirent ce livre dans leur ordre d’étude et, à côté de la crainte et de l’action, mirent en lumière la Dvékout, l’attachement à D.ieu, comme finalité de l’étude.
Les consignes concrètes du Admour Hazakène
Chez l’Admour Hazakène, cela prend une expression pratique. Dans l’une de ses lettres, il enseigne d’étudier avant la prière le Chaar HaTechouva, puis, à la fin, le Chaar HaYir’a et le Chaar HaKedoucha du Réchit ‘Hokhma, et il promet à celui qui s’accoutumera à cette voie qu’il deviendra une créature nouvelle et que D.ieu sera à son secours.
Rav Shour rapporte également une tradition transmise par Rabbi Chneour Zalman de Kapost, auteur du Maguen Avot, au nom de son aïeul l’Admour Hazakène : quiconque n’étudiera pas le livre Réchit ‘Hokhma n’étudiera pas non plus le livre du Tanya. Le récit du Beth Rabbi précise que l’Admour Hazakène ordonna l’étude de cet ouvrage, et que celui qui ne l’étudiait pas ne pouvait recevoir de lui l’enseignement de la ‘Hassidout. Dans le Tanya, au chapitre cinq, le fondement en est exposé : étudier Lichma, c’est relier son âme à D.ieu par la compréhension de la Torah, chacun selon la mesure de son intelligence.
La voie opposée du Néfech Ha’Haïm
À cette conception, Rav Shour oppose l’approche de Rabbi ‘Haïm de Volojine dans le Néfech Ha’Haïm : le Lichma n’est pas la Dvékout, mais l’étude en vue de la Torah elle-même. Rabbi ‘Haïm met l’accent sur le mérite de l’Iyoun, l’analyse approfondie, et de l’effort, ainsi que sur la valeur de l’étude même lorsqu’elle n’est pas accomplie pour elle-même. L’auteur voit dans cette divergence la racine de l’opposition des grands Mitnagdim au Réchit ‘Hokhma, au point qu’ils se gardèrent de l’étudier et d’en autoriser l’impression. Il cite néanmoins les paroles des Tsaddikim de la ‘Hassidout, selon lesquelles il ne faut pas attendre une intention parfaite : il faut étudier, car c’est à partir de ce qui n’est pas accompli pour soi-même que l’on parvient à ce qui l’est.
De Chklov, un renversement spectaculaire
Au terme de cette étude passionnante, l’auteur revient à Chklov. Rav Shour y livre une découverte singulière : il identifie le père de Rabbi Avraham Sheines à « Rabbi Tsvi Hirsch fils de Rabbi Meïr », l’un des Rabbanim de Chklov, qui signa avec Rabbi ‘Hanokh Henikh Schick, père du ‘Hassid Rabbi Pin’has Reizes, l’ordonnance dirigée contre les ‘hassidim en l’an 5547 (1787). Par la suite, tous deux accordèrent leur approbation aux Hilkhot Talmoud Torah du Admour Hazakène, et en 5557 (1797) ils figuraient parmi ceux qui autorisèrent l’impression du Réchit ‘Hokhma dans leur ville. L’auteur y voit le témoignage d’un renversement dramatique de leur attitude envers la ‘Hassidout et envers l’ouvrage : ce qu’il était interdit au fils de lire fut finalement imprimé avec l’approbation du père.
Un maître de la recherche sur la ‘Hassidout
Rav Avraham Avish Shour compte parmi les plus grands chercheurs de l’histoire de la ‘Hassidout en général, et de la ‘Hassidout de Karlin-Stolin en particulier, dont il fait lui-même partie. Depuis des décennies, il se consacre à ce domaine et entretient un lien constant avec les plus éminents chercheurs de la ‘Hassidout Habad. Ses travaux reposent sur un patient travail d’archives et sur l’étude des sources ‘hassidiques, et portent notamment sur les débuts de la ‘Hassidout, sur l’histoire de Karlin-Stolin et sur la pensée des maîtres fondateurs. Ses articles ont été réunis dans son ouvrage « Ktavim : études d’histoire et de pensée sur Karlin-Stolin », paru aux éditions Makhon Beth Aharon veYisrael, et c’est dans le recueil périodique de cet institut qu’il publie ses recherches, justement réputées.
Le renversement du regard de la recherche
Connaissant de près la recherche sur la ‘Hassidout, ancienne comme contemporaine, Rav Shour y décèle un véritable revirement. « La recherche universitaire, de l’époque de la Haskala jusqu’à nos jours, a opéré un renversement », explique-t-il. La Haskala méprisait le Baal Chem Tov et la ‘Hassidout, et, dans son sillage, les chercheurs tendaient à n’y voir qu’un mouvement populaire dépourvu de sérieux. Peu à peu, ils se mirent à l’aborder avec le sérieux qu’elle mérite. Quelques chercheurs isolés traquent encore les zones d’ombre, mais la plupart ont changé d’approche.
Les carnets du noble polonais
Les connaissances étendues de Rav Shour, comme celles d’autres chercheurs issus du monde ‘hassidique, aident ceux qui souhaitent étudier la ‘Hassidout par leur entremise. « Lorsqu’un chercheur de l’extérieur entre en relation avec un ‘Hassid, son approche se transforme », observe-t-il. Aujourd’hui, la figure du Baal Chem Tov apparaît bien plus vraie et bien plus positive dans le monde de la recherche. Notre génération a eu le mérite de nombreuses mises au jour sur l’univers de la ‘Hassidout et de ses maîtres : ainsi l’importante étude du chercheur ‘hassidique Rav Yehochoua Mondshine sur l’emprisonnement du Admour Hazakène, fondateur de la ‘Hassidout Habad, ou encore la découverte des carnets du noble polonais qui régnait sur la bourgade de Medjibouj au temps du Baal Chem Tov, et dont on peut tirer un enseignement considérable.
Une ramification qui fait la plénitude
On se demande parfois si la division de la ‘Hassidout en communautés distinctes ne contredit pas la voie du Baal Chem Tov, qui avait brisé les cloisons séparant les parties du peuple. Rav Shour répond : après que le Baal Chem Tov eut fondé le mouvement ‘hassidique, le Maguid de Mézéritch lui donna sa structure. Son enseignement prit, chez ses disciples, des teintes singulières. Venus de toute l’Europe orientale, ceux-ci reçurent sa doctrine et la répandirent auprès de leurs propres élèves, chacun à sa manière. Les communautés aussi différaient : l’esprit intellectuel des juifs de Russie et de Lituanie ne ressemble pas à la Temimout, la simplicité pleine de foi, des habitants de Volhynie, en Ukraine. Le Maguid encouragea cette ramification lorsqu’il évoqua les douze tribus, dont chacune possède sa propre porte dans les cieux. Il y a là une forme de complétude : de même que chaque tribu avait sa couleur dans le ‘Hochen d’Aharon le Cohen, et que leur assemblage compose la plénitude, de même se dessine une sorte de symphonie d’instruments. Dans une armée aussi, chaque corps vient compléter l’autre.
Des réponses aux questions de la génération
Rav Shour croit en la force de la ‘Hassidout pour répondre aux hommes de notre temps. Son enseignement, affirme-t-il, a beaucoup à dire à notre génération, et en particulier aux jeunes. Face à la technologie, les gens aspirent à revenir aux sources. De même que la ‘Hassidout apportait des réponses à l’époque de sa fondation, elle répond aujourd’hui aux défis de la génération. Il observe de plus en plus de jeunes qui y trouvent un profond intérêt, grâce surtout à Habad et à Breslev, qui savent traduire la ‘Hassidout dans la langue des nouvelles générations. Pourquoi d’autres communautés ‘hassidiques ne le font-elles pas ? Comme il le rappelle, il existe douze tribus : chaque ‘Hassidout a sa voie, ses usages et ses accents propres, mais chacune transmet à ses fidèles la saveur singulière de la ‘Hassidout.







