Entre présence chaleureuse sur le terrain et profondeur philosophique vertigineuse, la ‘Hassidout Habad semble porter deux visages. Pourtant, ces deux aspects ne forment qu’une seule et même essence. Découvrez le secret d’une tradition qui réconcilie l’intellect le plus élevé avec l’action la plus concrète.

 

Rav Asher Farkash

Un paradoxe apparent

Qui ne connaît pas les ‘Hassidim de Habad ? Ces hommes au sourire lumineux, présents à chaque coin de rue du monde, qui abordent les passants juifs avec une chaleur désarmante : « Viens mettre les Tefillin ! », « As-tu allumé les bougies de Chabbat ? » Ils proposent des Mitsvot, accomplissent de bonnes actions, surgissent à chaque fête juive les bras chargés de présents spirituels. À ‘Hanouka, ce sont les beignets et les Menorот géantes illuminant les places publiques. À Pourim, les Michloa’h Manot distribués avec joie. À Pessa’h, les Matsot acheminées jusqu’aux confins de la terre.

Partout dans le monde, dans les métropoles comme dans les villages les plus reculés, des Beth Habad ouvrent leurs portes avec une générosité sans limite. On y accueille chacun, on y nourrit les corps et les âmes, on y célèbre ensemble les fêtes du calendrier hébraïque. Cette présence universelle est devenue l’image même de Habad aux yeux du monde.

Pourtant, le nom même de Habad raconte une tout autre histoire. Habad est l’acronyme de ‘Hokhma, Bina, Da’at – Sagesse, Intelligence, Connaissance. Ces trois facultés intellectuelles de l’âme désignent une Torah de la profondeur, un chemin de méditation et de contemplation. Les bibliothèques regorgent d’ouvrages ‘hassidiques d’une densité philosophique remarquable, explorant les mystères de la divinité avec une rigueur intellectuelle impressionnante. La prière des ‘Hassidim de Habad se veut prolongée, méditative, nourrie d’une réflexion intérieure intense sur la grandeur du Créateur.

Alors, qu’est-ce exactement que la ‘Hassidout Habad ? Comment réconcilier ces deux visages apparemment si différents ?

Deux dates charnières qui éclairent le mystère

Le calendrier juif nous offre une clé de compréhension précieuse. En ces semaines d’hiver, deux dates majeures se succèdent, séparées par seulement deux semaines.

Le 24 Tévèt marque la Hiloula – l’anniversaire du décès – de l’Admour Hazaken, Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi, auteur du Tanya et du Choul’han Aroukh HaRav. Ce géant de la pensée juive, fondateur de la ‘Hassidout Habad, quitta ce monde en l’an 5573 (1812). Son œuvre monumentale posa les fondations intellectuelles et spirituelles de tout le mouvement.

Exactement deux semaines plus tard, le 10 Chevat, nous commémorons la Hiloula de l’Admour HaRayats, Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn, sixième Rabbi de Loubavitch, disparu en 5710 (1950). Cette même date marque également, un an plus tard en 5711 (1951), le jour où le Rabbi, Rabbi Mena’hem Mendel Schneerson, accepta la direction du mouvement.

Ces deux dates encadrent ainsi toute l’histoire de la ‘Hassidout Habad, depuis son fondateur jusqu’à son septième dirigeant. Et lorsqu’on étudie les textes et les enseignements de ces différentes époques, la même apparente dualité surgit. D’un côté, l’Admour Hazaken exigeant de ses disciples un travail intérieur intense, une méditation profonde sur l’Unité divine, des prières enflammant les cœurs. Les récits des premiers ‘Hassidim décrivent des hommes d’une stature spirituelle exceptionnelle, des justes saints et purs, servant D.ieu avec un amour brûlant et une crainte révérencielle.

De l’autre côté, notre génération semble tournée vers l’extérieur : des émissaires déployés aux quatre coins du globe, des campagnes de Mitsvot, une activité incessante sur le terrain. Où est passée la contemplation ? Qu’est devenue la méditation ?

La vérité est que ces deux faces appartiennent à une même pièce de monnaie. Mieux encore : elles constituent l’expression naturelle et nécessaire d’une seule et même essence.

Le message originel du Baal Chem Tov

Pour comprendre cette unité profonde, il faut remonter à la source. Tout commence avec le Baal Chem Tov, Rabbi Israël ben Éliézer, qui illumina le monde juif au XVIIIe siècle en révélant la Torah de la ‘Hassidout.

Le Baal Chem Tov reçut un message céleste qui allait définir toute sa mission : « Yafoutsou ma’aynotekha ‘houtsa » – « Que tes sources se répandent au-dehors. » Cette promesse divine lui fut transmise lors d’une élévation d’âme où il rencontra le Machia’h. À sa question « Quand viendra le Maître ? », le Roi Messie répondit : « Lorsque tes sources se répandront au-dehors. »

Ce message fondateur contient toute la clé. Le Baal Chem Tov n’est pas venu apporter simplement un nouvel enseignement parmi d’autres. Il est venu préparer le peuple juif – et à travers lui le monde entier – à la Délivrance messianique. Son œuvre s’inscrit dans une perspective eschatologique : hâter la venue du Machia’h en diffusant les secrets de la Torah.

Au cœur de l’enseignement du Baal Chem Tov se trouve la révélation de l’Unité divine. Cette lumière qui, aux temps messianiques, illuminera le monde entier d’une clarté absolue. Ce jour où « Ein od milvado » – « Il n’y a rien d’autre que Lui » – ne sera plus seulement une vérité de foi, mais une évidence palpable, ressentie par chaque créature.

Le but ultime de la Création révélé

L’Admour Hazaken développe cette idée avec une profondeur saisissante au chapitre 36 du Tanya. Toute la Création, depuis le premier instant du Beréchit, n’existe que pour atteindre un seul but : la révélation divine absolue des temps messianiques et de la Résurrection des morts.

Chaque instant de l’histoire, chaque événement, chaque vie humaine s’inscrit dans cette trajectoire cosmique. Le monde fut créé pour devenir le réceptacle de la lumière divine, pour que D.ieu puisse y établir Sa demeure. Tout ce qui précède n’est que préparation à cet accomplissement final.

Les prophètes d’Israël ont chanté cette vision avec des accents d’une beauté bouleversante. « Et l’Éternel sera Roi sur toute la terre ; en ce jour-là, l’Éternel sera Un et Son Nom sera Un », proclame Zacharie. « L’Éternel régnera pour toujours et à jamais », chante Moché Rabbénou après la traversée de la Mer Rouge. « Écoute Israël, l’Éternel notre D.ieu, l’Éternel est Un » – cette profession de foi quotidienne annonce la révélation future de l’Unité divine. « Et la gloire de l’Éternel se révélera, et toute chair verra ensemble que la bouche de l’Éternel a parlé », prophétise Isaïe.

Le Machia’h viendra, et la matière elle-même – la chair, le monde physique dans sa densité – proclamera l’Unité divine. La réalité matérielle, qui semble aujourd’hui voiler la présence de D.ieu, deviendra le miroir le plus éclatant de Sa gloire.

L’Admour Hazaken : porter l’Unité au niveau de l’intellect

Le Baal Chem Tov révéla cette vérité avec la force d’un éclair. L’Admour Hazaken lui donna la structure d’un édifice intellectuel.

Dans les douze chapitres du Chaar HaYi’houd VehaÉmouna – la Porte de l’Unité et de la Foi, deuxième partie du Tanya – l’Admour Hazaken expose l’essence de la Torah du Baal Chem Tov : le renouvellement constant de la Création. À chaque instant, le Saint béni soit-Il recrée le monde par Sa parole. Sans cette énergie divine permanente, l’univers retournerait instantanément au néant.

L’Admour Hazaken va plus loin encore. Si notre œil pouvait percevoir la réalité véritable, écrit-il, nous ne verrions pas le monde tel qu’il nous apparaît. Nous verrions uniquement la lumière divine qui anime chaque détail de l’existence. Car cette lumière constitue l’essence même de la réalité – le reste n’est qu’apparence, voile, illusion passagère.

C’est immense. C’est vertigineux. Et la grandeur de la ‘Hassidout Habad est d’élever cette vérité au niveau de ‘Hokhma, Bina, Da’at – de la rendre accessible à l’intellect humain. Non seulement croire en l’Unité divine, mais la comprendre, la méditer, la saisir avec les facultés de l’âme.

L’Admour Hazaken transmit cet enseignement à des milliers de disciples. Par ses discours enflammés, par les pages lumineuses du Tanya, il leur révéla que chaque action, chaque parole, chaque pensée peut devenir un véhicule pour manifester l’Unité divine ici-bas. Chaque Mitsva accomplie, chaque prière prononcée, chaque étude de Torah rapproche le monde de son accomplissement final.

La joie incomparable de la méditation sur l’Unité

L’Admour Hazaken décrit dans le Tanya l’expérience du Juif qui médite sur l’Unité du Saint béni soit-Il. Même s’il se trouve en exil, loin de la Terre Sainte, dans un lieu apparemment éloigné de toute sainteté – s’il concentre sa pensée sur cette vérité que « Ein od milvado », il n’y a rien d’autre que Lui, alors il goûte une joie sans pareille.

Quelle joie ? L’Admour Hazaken propose une image saisissante : la joie d’un fils dont le père, le Roi, vient séjourner auprès de lui dans une humble auberge. Imaginez l’émotion, le bonheur indicible de cette rencontre ! Le Roi des rois, le Maître de l’univers, Se trouve avec moi, ici même, en ce lieu précis. La Présence divine m’accompagne, m’enveloppe, me porte.

Celui qui intériorise cette vérité voit toute sa vie transformée. Les tensions s’évanouissent, les angoisses se dissipent. Il est connecté au Ciel, ancré dans l’Éternel – il ne tombe plus. La sérénité l’habite, la joie l’illumine, la paix règne dans son cœur. Car il sait, d’une connaissance qui dépasse la simple croyance, que D.ieu est la seule réalité véritable et que tout le reste n’existe qu’en Lui et par Lui.

C’est le secret de l’Unité révélé par le Baal Chem Tov, porté par l’Admour Hazaken au niveau de l’intellect pour que chaque Juif puisse l’étudier, le comprendre, l’intérioriser et le vivre au quotidien.

Sept générations pour accomplir la mission sacrée

Génération après génération, les Rebbeïm de Habad ont approfondi et diffusé cet enseignement, chacun selon le style et les besoins de son époque.

L’Admour Haémtsa’i, Rabbi DovBer, fils de l’Admour Hazaken, développa les concepts avec une ampleur intellectuelle remarquable. L’Admour le Tsema’h Tsédek, Rabbi Mena’hem Mendel, troisième Rabbi, harmonisa la ‘Hassidout avec l’ensemble de la Torah. L’Admour le Maharach, Rabbi Chmouel, enseigna à ses ‘Hassidim l’audace spirituelle : « Le monde dit que si l’on ne peut pas passer par-dessous, on passe par-dessus. Et moi je dis : d’emblée, par-dessus ! » L’Admour le Rachab, Rabbi Chalom DovBer, fonda la Yechiva Tomkhei Temimim pour former une nouvelle génération de ‘Hassidim érudits et dévoués.

Des milliers et des milliers de pages de ‘Hassidout furent rédigées au fil de ces générations. Chaque discours, chaque lettre, chaque enseignement poursuivait le même but : rapprocher la lumière divine de la Création, rapprocher l’homme de son Créateur, révéler le secret de l’existence en chaque aspect de la vie, percevoir la présence du Saint béni soit-Il en chaque détail du réel.

L’Admour HaRayats : le désert transformé en jardin

Puis vint l’Admour HaRayats, Rabbi Yossef Its’hak, sixième Rabbi de Loubavitch. Son destin fut de porter la lumière de la ‘Hassidout vers de nouveaux horizons.

Fuyant l’Europe en flammes, l’Admour HaRayats arriva en Amérique en 1940. Ce qu’il y trouva le consterna : un désert spirituel, une terre où le judaïsme semblait voué à disparaître, assimilé dans le grand melting-pot américain. Les rabbins de l’époque déclaraient avec résignation que l’Amérique était « différente », que les anciennes traditions ne pouvaient y survivre.

L’Admour HaRayats refusa cette fatalité. Sa proclamation résonna comme un coup de tonnerre : « L’Amérique n’est pas différente ! » Il affirma avec une certitude inébranlable qu’il venait dans ce pays pour le transformer en un lieu de Torah, de ‘Hassidout, de sainteté. Ce qui semblait alors parfaitement utopique – chimérique même – devint réalité sous nos yeux.

Le désert s’est transformé en Gan Éden. L’Amérique, terre d’assimilation, est devenue un centre mondial du judaïsme vivant. Des milliers de Beth Habad, des centaines de Yechivot, des communautés florissantes – tout cela a germé des graines plantées par l’Admour HaRayats et cultivées par son successeur.

Le Rabbi : accomplir la mission de la septième génération

Le 10 Chevat 5711 (1951), après une année entière où les ‘Hassidim l’implorèrent d’accepter la direction et où il refusa, le Rabbi prononça enfin son premier discours de Rabbi. Ce discours historique, « Bati Legani A’hoti Kala » – « Je suis venu dans Mon jardin, Ma sœur, Ma fiancée » – définit la mission de notre génération.

Le Rabbi y expliqua que nous sommes la septième génération depuis l’Admour Hazaken. Et dans la Torah, le septième occupe une place unique : « Kol hachevi’im ‘havivim » – « Tous les septièmes sont bien-aimés. » Le Chabbat, septième jour, est le plus saint. Moché Rabbénou, septième depuis Avraham Avinou, fut celui qui reçut la Torah et fit descendre la Chekhina sur terre.

Mais le Rabbi ajouta une nuance capitale : pour que le septième soit bien-aimé, il faut qu’existe un premier. Le septième n’a de sens que par rapport au premier dont il est l’aboutissement. Qui fut le premier ? Avraham Avinou, qui parcourut le monde en proclamant « E-l Olam » – révélant que D.ieu et le monde ne font qu’un.

Moché Rabbénou, le septième, acheva cette œuvre en faisant descendre la Présence divine sur le Mont Sinaï, en révélant « Anokhi Hachem Elokekha » – « Je suis l’Éternel ton D.ieu. »

Notre génération, septième depuis l’Admour Hazaken, doit accomplir la même mission : amener la Chekhina ici-bas, dans ce monde matériel, de la manière la plus concrète qui soit.

Le lien profond entre contemplation et action

Voilà enfin révélé le lien entre les deux visages de Habad.

L’Admour Hazaken bâtit les fondations. Il enseigna aux Juifs à comprendre l’Unité divine, à méditer sur la grandeur du Créateur, à ressentir Sa présence en chaque instant. Cette intériorisation n’est pas une fin en soi – elle est le moteur d’une action transformatrice.

Car celui qui ressent véritablement l’Unité divine en lui-même ne peut se contenter de cette expérience personnelle. Il brûle de la partager, de la révéler au monde entier. Si D.ieu est la seule réalité, alors chaque Juif doit le savoir. Chaque recoin du monde doit devenir une demeure pour le Divin.

C’est pourquoi le ‘Hassid de Habad sort dans la rue. C’est pourquoi il aborde un inconnu pour lui proposer les Tefillin. C’est pourquoi il s’installe au bout du monde pour y ouvrir un Beth Habad. Non par activisme aveugle, mais par débordement intérieur. La lumière qu’il a perçue dans sa méditation, il veut l’offrir à tous.

L’action n’est pas une alternative à la contemplation – elle en est le fruit naturel et nécessaire. Et la contemplation n’est pas un luxe réservé à une élite – elle est la source qui alimente l’action et lui donne son sens.

Préparer chaque recoin du monde à la Délivrance

La mission du ‘Hassid de Habad est ainsi parfaitement claire : amener la vérité absolue du « Ein od milvado » – l’Unité divine – au sein de la Création, dans chaque recoin, chaque lieu, chaque détail. Faire en sorte que chaque Juif soit connecté au Saint béni soit-Il, qu’il devienne partie prenante du but de la Création.

C’est ce que le Rabbi appelait « préparer le monde à accueillir le Machia’h ». Non pas attendre passivement la Délivrance, mais la construire activement, un Juif à la fois, une Mitsva à la fois, un acte de bonté à la fois.

Notre génération, enseignait le Rabbi, est celle qui doit briser toutes les barrières. Aucun lieu n’est trop éloigné, aucun Juif n’est inaccessible, aucun obstacle n’est insurmontable. La lumière de la ‘Hassidout doit atteindre chaque âme juive, pour que chacun puisse vivre cette vérité au quotidien.

L’appel de notre époque

En ces jours bénis, entre la Hiloula de l’Admour Hazaken le 24 Tévèt et la Hiloula de l’Admour HaRayats le 10 Chevat, nous sommes appelés à méditer sur cet héritage extraordinaire.

L’Admour Hazaken nous a donné les outils intellectuels pour comprendre l’Unité divine. L’Admour HaRayats a démontré qu’aucun lieu n’est imperméable à la sainteté. Le Rabbi nous a confié la mission d’achever l’œuvre, de préparer le monde à la Délivrance finale.

Puissions-nous nous préparer dignement, étudier les enseignements du Rabbi sur le « Bati Legani », intérioriser le message de la ‘Hassidout, et sortir éveiller encore un Juif, puis un autre, à la connaissance du Saint béni soit-Il.

Vers l’accomplissement de la promesse

Alors s’accomplira la promesse des prophètes. Alors se réalisera le verset : « Tu as été montré pour savoir que l’Éternel est D.ieu, il n’y a rien d’autre que Lui. »

Nous verrons de nos propres yeux cette vérité absolue que le Saint béni soit-Il est la seule réalité véritable. Le voile se lèvera, l’illusion se dissipera, et la gloire divine resplendira dans chaque parcelle de la Création.

Ce jour est proche. Chaque Mitsva nous en rapproche. Chaque Juif éveillé hâte sa venue.

Avec la venue du Machia’h Tsidkénou, rapidement de nos jours, Amen !