L’histoire extraordinaire de Max (Mena’hem Mendel Zussel) Lubecki, l’un des premiers Baalé Techouva du mouvement Loubavitch en France, dont le destin fut scellé par une rencontre mystérieuse dans une forêt polonaise. Un récit où la Providence divine tisse des liens invisibles à travers les décennies, reliant le ‘Hafets ‘Haïm au Rabbi de Loubavitch.
Article paru dans le magazine Kfar Habad et publié à l’occasion du mariage de Morde’hai et Iscah Sarah Lubecki
Une rencontre dans la forêt
Mon père, David, naquit en 1905 en Lituanie. Durant son enfance, ses parents s’installèrent dans les provinces du sud-ouest de la Pologne, dans la ville de Sosnowitz, située à une vingtaine de kilomètres d’une autre cité dont le nom fait désormais frémir chaque Juif : Auschwitz.
La famille observait les Mitsvot et était fière de ses racines qui remontaient au Tosfot Yom Tov. Bien avant la Seconde Guerre mondiale, mon père effectuait son service militaire obligatoire dans l’armée polonaise. C’était un homme grand et robuste et, pour cette raison, on lui confiait souvent les travaux les plus pénibles.
Un jour, au cours de cette période militaire, il se retrouva non loin de la ville de Radine. Celle-ci avait appartenu à la Biélorussie mais, en 1931, après la guerre soviéto-polonaise, elle était revenue à la Pologne. Le récit qui suit se produisit apparemment entre 1926 et 1930.
Ce jour-là, mon père se trouvait dans la forêt — sans doute celle au fond de laquelle se cachèrent les partisans juifs sous la direction des célèbres frères Bielski pendant les terribles années de la Shoah. Soudain, il remarqua un vieux Juif au visage noble qui ramassait du bois qu’il entassait péniblement sur une charrette. Il était évident que cet homme n’était pas habitué à ce genre de travail épuisant.
Mon père comprit qu’il s’agissait d’une personnalité et, impressionné, s’approcha de l’homme pour lui proposer son aide. Étant solide et vigoureux, il eut tôt fait de l’aider à couper et ramasser le bois, puis à le charger sur la charrette.
Lorsqu’il eut terminé, le vieil homme voulut lui « donner quelque chose » pour le remercier de son aide, mais mon père demanda plutôt une bénédiction. « De quelle bénédiction as-tu besoin ? » lui demanda le vieillard. Mon père répondit qu’il souhaitait terminer vivant son service militaire.
Il faut savoir que les conditions dans l’armée polonaise étaient extrêmement rudes. Le froid était si intense qu’un des camarades de mon père, un jour, porta la main à son oreille et se retrouva avec un morceau d’oreille dans la main ! À cette époque, nul ne pouvait imaginer que ces difficultés n’étaient rien comparées aux horreurs qui allaient s’abattre sur notre peuple quelques années plus tard.
« Non seulement tu sortiras vivant, mais de plus, tu mériteras d’avoir des enfants Bné Torah », lui promit, profondément ému, ce vieux Juif. Mon père répondit Amen, et c’est ainsi que s’acheva cet épisode peu commun. Terminé, mais pas complètement. Mon père s’en souvint très clairement toute sa vie. Justement du fait qu’il ignorait l’identité de cet homme, cette rencontre dans la forêt avait quelque chose de surréaliste, comme venue d’un autre monde.
Un fils, un frère — que D.ieu venge son sang
Mon père dut affronter de terribles épreuves. Lors de cet épisode dans la forêt, il ne pouvait imaginer ce qui lui arriverait par la suite. Dans son cœur, il attribua toujours sa survie miraculeuse à cette rencontre providentielle et à la bénédiction de ce Juif « mystérieux ».
En août 1939, quelques semaines avant que n’éclate la Seconde Guerre mondiale, mes parents se marièrent. Ma mère, Ida-Yehoudit Heller, était née dans la ville de Bendjine en Pologne, et c’est là qu’eut lieu le mariage. Ils avaient de grands projets, mais il s’avéra que d’autres en avaient décidé autrement, hélas.
Ce n’est qu’après leur mort, en rangeant leurs papiers, que nous avons découvert qu’un fils leur était né pendant la guerre et qu’il fut assassiné par les nazis — que leurs noms soient effacés. Jamais ils ne nous avaient parlé de ce malheureux frère dont nous ignorerons toujours le nom, la date de naissance et de mort. Sans doute leur peine avait été si grande qu’ils n’avaient pas trouvé les mots pour en parler et l’avaient refoulée.
La moitié des habitants de Bendjine étaient juifs, au point que même l’adjoint au maire était juif. Dès le début de la guerre, les nazis conquirent cette région et, dès le premier jour de l’occupation, des centaines de Juifs de la ville furent obligés de se rassembler dans la grande synagogue où ils furent brûlés vifs par les Allemands. Ce jour-là et les jours suivants, près de six cents Juifs furent assassinés — que D.ieu venge leur sang.
C’est dans ce contexte que mon père décida de retourner avec sa jeune épouse vers la ville voisine qu’il connaissait bien, Sosnowitz. De fait, les deux villes connurent le même sort. Après Pessa’h 1942, les nazis entreprirent de déporter les habitants de ces deux villes à Auschwitz.
En Tamouz de cette année, il y eut une « Aktsia ». Tous les Juifs de ces villes durent se rassembler dans un endroit afin qu’on vérifie leurs papiers. Durant trois jours, ils restèrent là dans un champ, sans eau ni nourriture. Certains restèrent dans la ville, certains furent déportés dans des camps de travail, d’autres dans les camps d’extermination d’Auschwitz. Certains tentèrent de fuir mais furent vite rattrapés et exécutés sur place. De fait, cinq mille Juifs furent déportés à Auschwitz, et parmi eux, mon père et ma mère.
On ne peut que supposer que c’est au cours de cette « Aktsia » que mes parents perdirent leur bébé, ce frère dont ils ne m’ont jamais parlé.
Mon père n’eut que le temps de suggérer à ma mère que, s’ils s’en sortaient vivants, ils se retrouveraient à Paris. Affolée, ma mère eut juste la présence d’esprit de demander : « Où, à Paris ? C’est une grande ville ! » Et mon père répondit : « Dans le nord de Paris ! » Ce fut leur dernière conversation.
La mort en face
Mon père a vu la mort en face d’innombrables fois. Mais à chaque fois, la mort sautait par-dessus lui. Ses histoires étaient incroyables ; certaines, il ne nous les a racontées que vers la fin de sa vie, et d’autres, nous ne les avons apprises qu’après sa mort. Il n’en parlait pas beaucoup.
De fait, il ne parlait pas. Quand il parlait à voix basse à ma mère, nous savions qu’ils échangeaient des souvenirs de cette période, mais la douleur qu’ils portaient était trop insupportable pour être mise en mots.
Mon père tenta de s’enfuir d’Auschwitz et réussit même. Il avait pour cela deux avantages : d’une part, il était fort et solide ; d’autre part, il connaissait comme sa poche la région de cette ville maudite, parlait la langue et connaissait des voisins. Il guettait le moment propice : quand un détenu n’en pouvait plus et décidait de mettre fin à ses jours en se jetant contre les fils barbelés électrifiés. Dès que les SS s’en apercevaient, ils coupaient l’électricité et il y avait de l’agitation. Mon père en profita pour s’enfuir à Sosnowitz, où il connaissait toutes les rues et ruelles.
Mais il fut repris et à nouveau déporté à Auschwitz. Il tenta encore une fois de s’évader, mais quand les nazis s’en aperçurent, il fut frappé avec cruauté — je vous épargne les détails de l’humiliation et de la torture qu’il subit. Ce fut un véritable miracle qu’il ne fût pas fusillé sur place.
Les faussaires
Le jour de Pourim 1944, mon père fut brusquement sélectionné avec huit autres détenus et interné en quarantaine pendant un mois pour s’assurer qu’ils n’étaient pas malades ni contagieux. Mais ils ignoraient absolument ce qui leur valait ce « traitement de faveur ».
À Pessa’h, six soldats SS arrivèrent de Berlin et emmenèrent ces prisonniers à la gare. De là, ils les conduisirent à l’effroyable camp de concentration de Sachsenhausen, à trente-cinq kilomètres au nord de Berlin.
C’est là qu’on leur révéla ce qui devait s’appeler « l’Opération Bernhard » (d’après le nom de l’officier SS qui la mit en œuvre), à laquelle les nazis accordaient une importance capitale. Il s’agissait de la plus grande opération de fabrication de fausse monnaie de l’histoire, supervisée par les plus hautes autorités du Reich et sous la menace constante de mise à mort. Des millions de fausses coupures anglaises et américaines devaient être fabriquées afin de déstabiliser et même de ruiner l’économie du Royaume-Uni et des États-Unis.
Par chance, mon père s’était spécialisé avant la guerre dans l’imprimerie, et les nazis virent en cela une « bénédiction ». Dans ce camp de Sachsenhausen, il rejoignit une équipe d’imprimeurs : il était considéré comme un élément vital par les nazis et jouissait d’un statut particulier. Par la suite, j’ai entendu de nombreuses histoires quant aux bienfaits qu’il fut ainsi capable de dispenser à d’autres détenus.
Bien entendu, les nazis avaient prévu de tuer ces neuf détenus une fois leur mission accomplie, mais D.ieu avait d’autres projets pour eux.
Des années après la guerre, Adolphe Burger — l’un de ces neuf déportés juifs — écrivit un livre intitulé « Les Faussaires », qui fut adapté au cinéma et même primé aux Oscars. Le nom de mon père y est mentionné. Dans ce livre, on apprend également comment ces neuf faussaires tentèrent de saboter leur mission afin de nuire aux nazis.
C’est ainsi que mon père survécut miraculeusement à la Shoah. À la fin de la guerre, il se retrouva au camp de Bergen-Belsen qui, après la guerre, fut transformé en un immense camp pour les « personnes déplacées », comme on appelait pudiquement les survivants et réfugiés. Mon père était blessé et très affaibli ; il resta dans ce camp jusqu’en 1947.
Ma mère
Ma mère survécut dans des circonstances moins spectaculaires mais néanmoins miraculeuses. Elle fut déportée en tant que citoyenne polonaise (comme si elle n’était pas juive, car elle était blonde), et c’est ce qui la sauva. Elle fut détenue au camp d’Auschwitz, mais non dans la partie réservée aux Juifs.
Autour d’Auschwitz, les nazis avaient érigé des dizaines de camps ; certains étaient réservés aux citoyens polonais. Eux aussi survivaient dans des conditions déplorables : faim, froid, travaux épuisants — mais sans la menace constante de la chambre à gaz. Ma mère avait l’apparence de la Polonaise classique et, durant toute la guerre, personne ne soupçonna qu’elle était juive.
Avant la guerre, elle avait travaillé comme assistante dentaire et fut donc considérée par les nazis comme prisonnière essentielle à la bonne marche du camp. Elle put ainsi bénéficier de conditions plus favorables que les autres, qu’elle essaya d’aider elle aussi.
Mon oncle, le regretté Herman Heller (frère de ma mère), avait lui aussi l’apparence d’un noble allemand. De plus, c’était un homme d’affaires prospère qui possédait de solides relations sociales et parlait plusieurs langues. Dès la fin de la guerre, il loua les services d’une ambulance et put retrouver des survivants de la famille.
D.ieu merci, il trouva des rescapés : d’abord ma mère, puis sa sœur Malka avec sa fille (ma cousine). Par contre, le mari de ma tante ainsi que son jeune fils avaient été assassinés par les nazis. Plus tard, ma tante se remaria avec un survivant, le regretté Touvia Meitlis, originaire de Sosnowitz, dont un neveu, Yechayaou Meitlis, est actuellement Rav à Naharya.
Mon oncle Herman accéda à la demande de ma mère et lui loua un petit appartement dans le nord de Paris. Bien qu’elle n’eût aucune raison de croire que mon père avait survécu, elle continuait d’espérer, même deux ans après la fin de la guerre.
Une rencontre de légende
« Même s’il est encore en vie, pensait-elle, comment me retrouverait-il dans le nord de Paris ? Rien que dans le nord de la capitale vivait un demi-million de personnes… sans compter les autres quartiers… »
Et pourtant, un matin, elle descendit comme d’habitude chercher son courrier. Peut-être une lettre officielle, un signe de vie de son mari ? C’est alors qu’elle l’aperçut, là, tandis qu’il demandait à la concierge s’il y avait un appartement libre…
Ils ne s’étaient pas vus depuis cinq horribles années. Chacun d’eux ignorait si l’autre était encore en vie. Il est impossible de décrire l’émotion de leurs retrouvailles.
Quant à mon père, il ignorait si elle avait survécu ; il était même persuadé que non, mais gardait encore un peu d’espoir au plus profond de son cœur. Ce jour-là, il avait encore cherché un appartement, mais l’antisémitisme était très fort à Paris à cette époque, et les gens préféraient garder un appartement vide plutôt que de le louer à un Juif. Ce matin-là, il avait encore tenté sa chance, et un nouveau miracle était venu s’ajouter à toute la chaîne de miracles qui l’avait constamment protégé durant toutes ces années.
Mon père était bien conscient qu’il ne s’agissait pas de simples coïncidences. La mort n’avait cessé de rôder autour de lui et, assurément, la main de D.ieu l’avait sauvé à chaque fois. Six millions de Juifs ont péri durant la Shoah, et très peu de couples ont pu se retrouver après, surtout parmi les Juifs de Pologne qui avaient été les premiers à subir l’occupation nazie.
Leur rencontre était vraiment un événement très rare, et ils en étaient bien conscients : il ne pouvait y avoir aucune explication logique. Mon père gardait toujours à l’esprit sa rencontre avec le vieux Juif dans la forêt. Il savait au fond de lui que tout cela était lié.
Des relations compliquées avec la Torah
Un an après leurs retrouvailles, ma sœur naquit, puis deux ans plus tard, en 1950, ce fut mon tour. Mes parents entretenaient une relation singulière avec la Torah et les Mitsvot. Mon père était un Juif fier qui manifestait son identité juive et n’entendait pas la cacher.
Il se faisait même un point d’honneur de lire dans le métro le journal en yiddish qui paraissait alors à Paris, « Unser Wort », afin de démontrer qu’il y avait encore des Juifs et qu’il n’avait pas peur. Et il parlait en yiddish à voix haute avec ma mère, dans la rue et dans le métro. Il récitait le Kidouch vendredi soir, m’emmenait à la synagogue pour les fêtes, et ma mère cachérisait la viande.
Mais par ailleurs, mon père entretenait au fond de lui une certaine animosité envers les gens pratiquants et les institutions religieuses : c’était sans doute l’une des conséquences de tout ce qu’il avait vécu pendant la guerre.
Un vendredi soir, ma sœur remarqua par la fenêtre qu’une dame allumait elle aussi les bougies de Chabbat dans un appartement en face du nôtre. C’était la regrettée Mme Gracia Mergui (mère et grand-mère de nombreux Chlou’him du Rabbi à Paris et ailleurs dans le monde). Madame Mergui avait déjà en elle le sens de la Chli’hout et, quand elle discuta avec ma mère — l’une du Maroc, l’autre de Pologne —, elles sympathisèrent. Mme Mergui persuada ma mère de m’inscrire à l’école juive Yavné, en promettant que son fils aîné m’accompagnerait tous les jours en métro.
Pour moi, ce fut le déclic. Voyez la puissance d’une petite action en faveur de l’éducation juive…
Tempête dans la famille
Par la suite, je fus influencé par les regrettés Rav Pin’has Pachter, Rav Chalom Mendel Kalmenson et Rav Chemouel (Moulé) Azimov. Je profitais de mon temps libre le dimanche : Rav Pachter m’emmenait en voiture pour étudier avec les ‘Hassidim à la Yechiva Tom’hé Tmimim à Brunoy, surtout avec Rav Moulé.
De semaine en semaine, je me renforçai dans la pratique du judaïsme, mais cela occasionna de grands conflits dans la famille. Mon père n’acceptait à aucun prix que j’étudie à la Yechiva, même pas le dimanche. Et quand je tentai d’introduire des changements dans la Cacherout de la cuisine, l’atmosphère devint de plus en plus irrespirable, pour m’exprimer poliment.
Sur le conseil de Rav Azimov, j’écrivis au Rabbi pour exposer mes problèmes à la maison. La situation avait tellement empiré que je n’indiquai pas dans mes lettres l’adresse de mes parents, car sinon, mon père aurait pu cacher les lettres du Rabbi ou même les déchirer avant que je puisse les lire. Je crains d’ailleurs jusqu’à aujourd’hui que certaines lettres aient disparu à jamais. J’indiquais donc à chaque fois l’adresse de Rav Azimov, Rav Kalmenson ou Rav Pachter.
Chaque année depuis 1966, j’avais pris l’habitude, avant mon anniversaire hébraïque, d’écrire au Rabbi. En 1967, avant mes dix-sept ans, j’en profitai pour décrire mes difficultés à la maison. De fait, je me demandai si, dans cette situation si sensible, il n’y avait pas lieu d’alléger ma pratique religieuse. Cette fois, j’indiquai l’adresse de Rav Pachter, car il me semble que Rav Azimov se trouvait alors à New York.
Aix-les-Bains
Peu avant Pessa’h, Rav Pachter m’invita chez lui. Il m’expliqua solennellement que j’avais reçu une réponse du Rabbi. Ensemble, nous avons ouvert la lettre et avons eu la surprise de découvrir, après les bénédictions habituelles que le Rabbi envoyait alors à l’occasion de l’anniversaire, deux paragraphes supplémentaires — le dernier étant totalement inattendu et stupéfiant.
Au début de la lettre, le Rabbi — comme à son habitude — insistait sur les coutumes de l’anniversaire et me bénissait pour « une année de réussite dans l’étude de la Torah et la pratique des Mitsvot Behidour, de la meilleure façon possible ». Puis venait la deuxième partie : « En réponse à ses questions, il est évident qu’il doit s’arranger pour ne manger que des aliments Cacher. »
Puis venait la troisième partie, surprenante : « Il serait bien qu’il parte étudier dans la Yechiva d’Aix-les-Bains ou dans l’une des Yechivot en Erets Israël. » Le nom de la ville « Aix-les-Bains » avait été écrit au stylo, à la main, en lettres latines !

Cette Yechiva est bien connue dans le monde entier, et en tous cas en France, d’après le nom de la ville située dans le sud-est du pays (une ville d’eau et de cures thermales). En fait, les fondateurs l’avaient appelée Yechivat Ha’hmé Tsarfat. Pour nous, ce fut une surprise totale : je n’avais pas du tout demandé si je devais aller ou non en Yechiva, donc cette proposition émanait « d’en-haut », c’est-à-dire du Rabbi lui-même !
En quoi ai-je fauté ?
J’avais de bonnes raisons de ne pas évoquer la possibilité d’aller en Yechiva : personnellement, je n’étais pas encore mûr pour cela, mais surtout, connaissant la situation à la maison, je savais qu’il n’y avait aucune possibilité pour que mon père accepte. Du fait de mon jeune âge, du point de vue légal, je n’avais pas le droit d’aller étudier dans une institution quelle qu’elle soit sans l’autorisation de mes parents.
Et il y avait encore un autre aspect étonnant, complètement surréaliste. D’accord, aller dans une Yechiva — mais pourquoi une Yechiva « lituanienne » et non ‘Hassidique ? En quoi avais-je fauté ? En quoi étais-je coupable ? Je voulais devenir un ‘Hassid !
Dans ma lettre précédente, et sans doute aussi dans ma dernière lettre, j’avais mentionné au Rabbi que je me rendais souvent à la Yechiva de Brunoy. Il aurait donc été beaucoup plus simple de m’envoyer dans une Yechiva que je connaissais déjà et où j’avais étudié plusieurs fois !
De plus, je me sentais très attaché à Habad, rien que Habad. C’était Loubavitch qui m’avait enseigné le judaïsme ; Rav Azimov avait insufflé en nous un attachement très fort au Rabbi et à la ‘Hassidout. Alors pourquoi m’envoyer dans une Yechiva lituanienne ?
Et il y avait encore un autre problème : Brunoy était relativement proche de Paris tandis qu’Aix-les-Bains était située à l’autre bout de la France — à l’époque, à sept ou huit heures de train ! Non seulement je n’aurais pas la permission de mes parents d’aller en Yechiva, mais si, en plus, ils apprenaient que je m’éloignais jusqu’à Aix-les-Bains, cela les bouleverserait complètement. C’était hors de question.
Rav Moulé Azimov regarda encore une fois la lettre et décida : « Tu n’as pas le choix ! Tu dois aller étudier à Aix-les-Bains ! C’est tout ! »
Il est vrai que le Rabbi avait proposé une autre possibilité : « une des Yechivot en Erets Israël », mais trancha Rav Moulé : puisque le Rabbi avait mentionné d’abord Aix-les-Bains et qu’en plus, ce nom avait été écrit à la main, c’est que telle était sa volonté.
Tu n’as pas le droit de protester
Par ailleurs, l’option Erets Israël n’était pas du tout réalisable car, pour cela, j’avais besoin d’un passeport et, jusqu’à l’âge de la majorité (vingt et un ans à l’époque), je ne pouvais l’obtenir qu’avec l’approbation de mes parents. Rav Moulé avoua que tout cela l’étonnait vraiment : pourquoi Aix-les-Bains et non la Yechiva Loubavitch de Brunoy ? Mais telle était la volonté du Rabbi ! Je n’avais pas le droit de protester !
Reb Tsvi Leïb Lévine
Maintenant, il s’agissait de mettre tout ceci en pratique. Normalement, c’est le père qui contacte la Yechiva et demande à ce qu’on y accepte son fils — sauf dans le cas d’un orphelin, D.ieu préserve. Dans mon cas, j’avais D.ieu merci mon père, mais il n’y avait aucune possibilité de lui demander de contacter la Yechiva pour m’inscrire : il y était opposé de toutes ses forces.
À ce stade de ma vie, il était déjà évident pour moi qu’il fallait mettre tout en œuvre pour réaliser la volonté du Rabbi. Cependant, il était tout aussi évident que si je contactais moi-même la Yechiva, je n’avais aucune chance d’être accepté.
J’avais aussi absorbé beaucoup de judaïsme auprès du ‘Hassid Reb Tsvi Leïb Lévine, qui habitait alors en France, non loin de chez mes parents. Quand il apprit la directive stupéfiante du Rabbi à mon propos, il prit l’affaire en main.

La Yechiva d’Aix-les-Bains était dirigée par Rav ‘Haïm Its’hak ‘Haikin, un disciple de Rav Israël Méir Kogan, celui qu’on appelait du nom d’un de ses livres : le ‘Hafetz ‘Haïm. Reb Tsvi Leïb téléphona à Rav ‘Haikin et demanda à ce que je sois accepté à la Yechiva.
« Mais pourquoi son père ne me contacte-t-il pas ? » s’étonna Rav ‘Haikin. Reb Tsvi Leïb expliqua la situation : mon père s’opposait à ma décision, mais moi, personnellement, je voulais vraiment aller à la Yechiva.
« Pas question ! trancha Rav ‘Haikin. Ce n’est pas légal et le père risque d’alerter la police pour détournement de mineur ! Cela sonnera la fin de la Yechiva ! »
Mais Reb Tsvi Leïb insista ! Il se battait réellement pour moi. Il décrivit devant le directeur de la Yechiva comment les ‘Hassidim s’étaient battus en Union soviétique pour maintenir l’étude de la Torah malgré le communisme ambiant : « Là-bas, nous étions vraiment en danger et nous risquions la mort ! Ici, au pire des cas, ce sera un moment un peu désagréable, peut-être une amende ou de la prison tout au plus… »
Avec sa fougue ‘Hassidique, Reb Tsvi Leïb l’avait presque convaincu. Cependant, Rav ‘Haikin ne comprenait toujours pas : « S’il veut vraiment étudier, pourquoi n’irait-il pas à la Yechiva Habad à côté de Paris ? »
Apparemment, Reb Tsvi Leïb ne lui avait pas révélé que c’était le Rabbi qui était à l’origine de tout cela. Mais, d’une manière ou d’une autre, il avait plaidé ma cause avec tant de sincérité — les paroles qui sortent du cœur entrent dans le cœur — et je fus accepté à Aix-les-Bains.
Avec grand bruit
Effectivement, au début de l’année scolaire 1969, je franchis les portes de la Yechiva d’Aix-les-Bains. Des ‘Hassidim de Paris m’avaient aidé à m’organiser pour le voyage et le séjour. Ma mère m’avait même accompagné à la gare.
En accord avec des amis au courant de la situation, il avait été décidé de ne rien dévoiler à mon père tant que je ne serais pas arrivé à la Yechiva. C’est ce que je fis. Il est difficile de décrire la colère de mon père, qui prit toute cette affaire comme un affront terrible.
Comme je l’ai déjà dit, c’était un long voyage et il lui fallut plusieurs jours pour s’organiser. « Ils vont m’entendre là-bas ! » promit-il d’un ton menaçant. Quand je le vis arriver à la Yechiva, j’étais très angoissé de ce qui allait se passer.
Et il arriva. En criant d’une voix de stentor : « Qui est le directeur ? Où est-il ? » Il exigea de rencontrer immédiatement l’homme qui avait « kidnappé » son fils. Le directeur arriva et se présenta : « Je suis le directeur ! Je m’appelle ‘Haïm Its’hak ‘Haikin ! »
Quant à moi, je ne savais plus où me mettre. Je sentais mon cœur battre à tout rompre. On me conseilla d’aller dans ma chambre… tandis que mon père continuait de crier : « Sachez que la police est en route ! J’ai déjà prévenu les autorités, vous avez transgressé la loi, vous avez kidnappé mon fils, c’est du détournement de mineur, c’est une faute très grave ! Vous risquez la prison ! »
Silence soudain
J’aurais voulu me cacher dans un trou de souris. Ce qui arrivait, c’était justement ce que craignait Rav ‘Haikin, mais il n’en montra rien. Au début, il écouta mon père et le laissa déverser sa colère puis, en yiddish lituanien (ce qui plut beaucoup à mon père qui le parlait aussi), lui proposa d’entrer dans son bureau pour se calmer. Mon père entra et je restai à l’extérieur.
À ma grande surprise, dès que mon père entra dans le bureau du Rav, il y eut un grand silence. D’un coup, plus de cris, plus de bruit. Je n’y comprenais rien.
Quelques minutes plus tard, mon père sortit du bureau, accompagné par Rav ‘Haikin, et il me dit : « Max ! Tu peux rester là et tu deviendras un Ben Torah ! » Imaginez ma surprise : je ne savais plus quoi répondre, j’étais complètement sidéré.
Mon père ne m’a pas raconté ce qui s’était passé dans le bureau, ni comment il avait changé d’avis à cent quatre-vingts degrés. Mais quelques jours plus tard, c’est Rav ‘Haikin lui-même qui me révéla ce qui s’était passé.
Il me convoqua dans son bureau : « Quand ton père est entré, alors qu’il était encore très en colère, il a soudain remarqué sur le mur ceci — et Rav ‘Haikin pointa du doigt le portrait du ‘Hafetz ‘Haïm — et il m’a demandé : Qui est cet homme ? Pourquoi son portrait est-il accroché ici ? »
« Rav ‘Haikin constatait qu’il était bouleversé et répondit : C’est mon maître, Rabbi Israël Méir Kogan, le saint ‘Hafetz ‘Haïm. »
« Est-ce qu’il habitait près de Radine ? »
« Exact ! »
« Ton père s’est effondré sur une chaise et m’a raconté son histoire : comment il avait rencontré dans la forêt près de Radine un vieux Juif qui coupait du bois, qu’il l’avait aidé à charger sa charrette, et que ce Juif — il s’avérait maintenant qu’il s’agissait du ‘Hafetz ‘Haïm — l’avait béni qu’il survivrait et aurait des enfants Bné Torah. »
« Ton père était très ému. Le portrait avait fait remonter en lui des souvenirs profondément enfouis à cause de toutes ses souffrances, et il a murmuré : Max restera dans cette Yechiva et deviendra un Ben Torah ! »
Seul et sans aide
L’auteur de l’article avoue que lorsqu’il entendit ce récit, il fut très étonné : un Grand du peuple juif, que tous évoquent avec un grand respect dans le monde entier, se trouvait seul dans la forêt et était obligé de couper et porter lui-même du bois, sans doute pour se chauffer ? Comment était-il possible que personne ne l’accompagne pour l’aider ? Le ‘Hafetz ‘Haïm était déjà très âgé à cette époque !
Il se renseigna auprès de deux amis d’enfance, d’obédience lituanienne, et ils confirmèrent que cela était tout à fait possible. Il consulta également ce qu’avait écrit le fils du ‘Hafetz ‘Haïm, Rav Arié Leïb, dans un livret intitulé « Kountrass Toldot Ha’Hafetz ‘Haïm ». Il en ressort, page après page, que c’était tout à fait normal et plausible.
Ce document rapporte de nombreux exemples d’une vie simple, d’un homme qui effectuait lui-même de nombreuses tâches domestiques, même celles qu’on aurait pu s’attendre à ce qu’il délègue à des aides ou des disciples — comme par exemple accrocher des prospectus ou surveiller des marchandises de peur qu’elles ne s’abîment.
Il cite en particulier un épisode qui revenait sans cesse, à propos de la vente de ses livres dans différentes villes : « Ses voyages avec ses livres… étaient très pénibles. Il voyageait seul, sans être accompagné, sans personne qui porte ses bagages. C’était lui-même qui chargeait ses livres (qui étaient très lourds) dans le train puis dans les charrettes sur les routes, mais jamais il ne se plaignait… »
Seul. Sans personne pour l’accompagner.
Et voici encore une phrase de ce livret qui explique pourquoi le ‘Hafetz ‘Haïm était seul dans la forêt : « Il allait souvent méditer seul dans les champs et établissait un ‘Hechbone Néfech, un bilan spirituel de ses actions au jour le jour… »
Il fut rassuré : la rencontre dans la forêt était effectivement tout à fait plausible !
« Oui, ce serait bien… »
Soudain, tout devenait clair ! « Oui, ce serait bien qu’il parte étudier à la Yechiva d’Aix-les-Bains. »
À ce stade, mon père ne m’avait rien raconté. À cette époque, la distance entre parents et enfants était grande, surtout chez les rescapés de la Shoah. Mais à partir de cette visite de mon père dans le bureau de Rav ‘Haikin, tous les points de friction entre nous disparurent comme s’ils n’avaient jamais existé. Sa relation avec moi connut un changement complet et la vie à la maison devint plus agréable.
Ce n’est que des années plus tard que mon père me répéta encore et encore cette histoire si particulière.
Aux yeux de l’auteur de l’article, cette histoire révèle une association extraordinaire et unique entre le Rabbi et le ‘Hafetz ‘Haïm. Nous savions qu’il existait des liens d’amitié entre le Rabbi Rachab (Rabbi Chalom Dov Ber) et le ‘Hafetz ‘Haïm, ainsi qu’entre Rabbi Yossef Its’hak et le ‘Hafetz ‘Haïm. Avec cette histoire, nous constatons que notre Rabbi aussi avait un lien avec le ‘Hafetz ‘Haïm.
Personnellement, je ressens que, plus encore que mon bien-être, le Rabbi se souciait du bien-être de mon père. À sa façon unique, le Rabbi avait percé jusqu’au fond de l’âme de mon père, avait atteint son Pintele Yid — cette étincelle juive qui avait été allumée quelque part dans la forêt près de Radine et qui l’avait accompagné pendant plus de quarante ans.
Un épisode qui n’avait duré peut-être que quelques minutes, mais qu’il avait préservé dans son cœur jusqu’à sa mort, survenue pendant la fête de Souccot 1992.












