La Torah enseigne que la parole humaine n’est pas un simple outil de communication — elle est une force agissante, capable de créer ou de détruire des réalités spirituelles. À l’image de la parole divine qui a fait surgir les mondes du néant, la parole d’un juif dont la bouche est pure possède le pouvoir de transformer l’autre, de révéler les forces cachées de son âme et de le faire s’élever. C’est cet enseignement vertigineux, ancré dans le Midrach, le Rambam et la tradition ‘hassidique, que le Rabbi développe avec une rigueur et une profondeur rares.

 

 

Rav David Bardugo
770 Ramat Shlomo
Adapté d’une Si’ha du Likoutei Si’hot vol. 27 Si’ha sur Emor

 

La parole divine : modèle de toute parole vraie

Pour comprendre la puissance de la parole, il faut partir de sa source : la parole de D.ieu. Le Midrach l’illustre par un contraste frappant. Un roi de chair et de sang entre dans une province ; ses sujets l’acclament, il se laisse attendrir et multiplie les promesses — baisses de taxes, médecins pour les malades, embellissement des villes. Mais au milieu de la nuit, le roi meurt. Où sont ses paroles ? Envolées avec lui. Les promesses humaines sont vaines parce que l’homme est mortel, ses forces limitées, et sa volonté soumise aux aléas du temps.

D.ieu, Lui, est différent. Ses paroles sont imrot tehuroth — des paroles absolument pures — parce qu’Il est, comme l’affirme Rabbi Avin, « D.ieu vivant et Roi éternel ». Sa parole ne retourne pas à Lui sans avoir accompli ce pour quoi elle a été envoyée. Bien plus : la parole divine ne se contente pas d’annoncer ce qui sera — elle crée ce qui est. « Par la parole de D.ieu, les cieux ont été faits. » Le monde entier a été créé par les dix Ma’amaroth, les dix paroles divines. La parole n’y est pas la description d’une réalité préexistante — elle est la réalité elle-même.

La parole du peuple d’Israël : une parole ancrée dans la pureté divine

Ce qui précède pourrait sembler réservé à D.ieu seul. Mais le Rabbi établit le lien décisif : le peuple d’Israël, parce qu’il est attaché à D.ieu — « veAtem hadevequim baShem Eloheikhem hayim kulkhem », « Vous qui êtes attachés à D.ieu votre D.ieu, vous êtes tous vivants aujourd’hui » —, participe à cette puissance de la parole.

Comme celui qui s’attache à quelque chose de pur devient lui-même pur, le juif dont la bouche est sanctifiée, dont les paroles sont bienveillantes et droites, peut prononcer des mots qui ne sont pas de vains sons : ils créent une réalité. Cette capacité atteint son sommet chez le tsaddiq, l’homme juste, dont la parole agit avec une efficacité quasi immédiate. Mais à des degrés divers, cette puissance habite chaque juif qui prend soin de la sainteté de sa bouche.

L’Ari zal et la parole qui fait descendre la lumière

La tradition ‘hassidique rapporte, au nom de l’Admour Hazaqen (Rabbi Chneïor Zalman de Lyadi), un récit révélateur sur le Maguid de Mezeritch. Lorsqu’une révélation mystique lui tombait dans l’esprit — une intuition spirituelle d’une profondeur telle qu’il aurait fallu quatre-vingts ans pour en exposer tous les détails —, il avait l’habitude de l’énoncer à voix haute devant ses disciples. Or ceux-ci, pour la plupart, n’en comprenaient pas un mot. Pourquoi donc le Maguid persistait-il à parler ?

La réponse éclaire tout le propos : en formulant une idée dans le langage humain, on la fait descendre dans ce monde. Elle y prend corps, elle y devient présente. Et dès lors que cette lumière est ancrée dans la réalité de ce monde, un autre homme — même à l’autre bout du globe, même des générations plus tard — peut l’atteindre et la saisir. La parole est un pont entre les mondes. Elle fait exister dans le monde d’en bas ce qui n’existait jusqu’alors que dans les hauteurs spirituelles.

La médisance : une parole qui détruit ce qu’elle touche

Si la parole peut élever, elle peut tout autant anéantir. Le lashon hara — la médisance, la parole mauvaise — est défini par la tradition comme toute parole qui cause du tort à autrui. Les Sages lui ont donné le surnom de « langue à trois têtes » (lashon telitaï ketil telitaï), car elle frappe trois victimes simultanément : celui qui la prononce, celui qui l’écoute, et celui dont on parle.

Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête, car il semble paradoxal. En quoi la personne dont on médit est-elle responsable de son propre malheur ? La réponse découle directement de la nature même de la parole : elle révèle et active ce qui est latent. Chaque être humain porte en lui des failles, des faiblesses, des fautes non réparées. Tant que personne n’en parle, elles restent enfouies, comme un germe endormi qui ne produit aucun effet. Mais dès que quelqu’un les met en mots — dès qu’il ouvre, en quelque sorte, le dossier de cet homme devant la cour céleste —, ce qui était en puissance devient en acte. Les accusations portées contre lui en bas éveillent les accusations portées contre lui en haut. C’est ainsi que le lashon hara peut nuire, voire « tuer » spirituellement, celui dont on parle, alors même qu’il n’a participé en rien à cet échange.

Les soldats de David et ceux d’Achav : l’unité contre la médisance

Le Midrach illustre cette vérité par un rapprochement historique frappant. Les soldats de David Hamelekh étaient des géants spirituels. Dès leur plus jeune âge, avant même d’avoir goûté au péché, ils connaissaient la Torah sous ses quarante-neuf dimensions de pureté et ses quarante-neuf dimensions d’impureté. David lui-même intercédait pour eux : « Toi, D.ieu, Tu garderas leurs âmes. » Et pourtant, des soldats tombaient au combat.

À l’opposé, les troupes d’Achav — ce roi réputé pour son éloignement de D.ieu — revenaient toutes saines et sauves de chaque bataille. Pourquoi cette différence si criante ? La réponse du Midrach est sans appel : les soldats de David pratiquaient le dilatorin — la médisance entre eux. Leurs bouches, malgré leur immense érudition, n’étaient pas pures. Les soldats d’Achav, eux, étaient unis. L’unité qui régnait entre eux les protégeait. La leçon est d’une clarté absolue : la connaissance de la Torah, aussi vaste soit-elle, ne suffit pas à protéger si la bouche est souillée par des paroles mauvaises. Une parole impure ne peut pas créer une réalité bienheureuse.

La parole d’éloge : une puissance créatrice inversée

Si la parole mauvaise révèle et active le mal latent chez autrui, la parole bienveillante accomplit exactement l’inverse : elle révèle et active le bien latent. Ce n’est pas une métaphore — c’est une loi spirituelle. Quand on parle en bien de quelqu’un, on ouvre son dossier devant le tribunal céleste, mais cette fois pour y inscrire ses mérites. La lumière qui était cachée en lui jaillit au grand jour.

La tradition affirme que la mesure du bien est plus grande que la mesure du châtiment (mida tova meruba mimida pur’anut). Si donc la médisance peut blesser celui dont on parle, à plus forte raison l’éloge sincère peut-il l’élever, le renforcer dans son service de D.ieu, et lui donner la force de surmonter ses épreuves. Celui qui parle ainsi de son prochain ne fait pas que lui rendre service — il le transforme réellement, en révélant et en faisant exister dans ce monde les dimensions lumineuses de son âme.

Le sage et l’art de ne voir que le bien

Le Rambam, dans ses Hilkhoth De’oth, décrit le talmid ‘hakham — le véritable lettré en Torah — en ces termes : il « parle en louange de son prochain et non en sa défaveur, pas du tout ». Cette formulation, en apparence simple, est d’une exigence vertigineuse. Pas de nuances, pas d’exceptions, pas de cas particuliers : « pas du tout ».

Comment cela est-il possible, quand la réalité offre chaque jour l’occasion de critiquer ? Le Rabbi répond en s’appuyant sur le lien établi par le Rambam lui-même entre deux obligations distinctes : juger son prochain à la balance du mérite (dan et haAdam lekaf zekhuth), et parler en sa louange. Ces deux injonctions forment un tout. Celui qui a réellement intégré la pratique du jugement favorable ne voit plus le mal chez l’autre — non par naïveté, mais parce que son regard s’est transformé. Il ne fait pas semblant d’ignorer les défauts : il a appris à voir au-delà d’eux, à percevoir l’essence lumineuse de l’autre. Et ce que l’on ne voit pas, on ne le dit pas.

Juger à la balance du mérite : une vision, pas un doute

L’injonction de juger à la balance du mérite est souvent comprise comme une invitation à pencher la balance dans le doute. Mais le Rabbi propose une lecture bien plus profonde. La Guemara (Chabbat 127) enseigne : « Celui qui juge son prochain à la balance du mérite sera jugé favorablement par le Ciel. » Or D.ieu n’a pas de doutes — Il connaît parfaitement les pensées, les paroles et les actes de chaque être. Comment donc comparer le jugement divin, qui est certitude absolue, à un jugement humain fondé sur l’incertitude ?

La réponse s’impose : juger à la balance du mérite ne signifie pas résoudre un doute en faveur de l’accusé. C’est une manière de voir — une vision positive, délibérée, qui oriente le regard vers les seules dimensions lumineuses de l’autre. Tel un projecteur de scène qui n’éclaire que les artistes et laisse tout le reste dans l’obscurité, le juif qui pratique le jugement favorable concentre son attention sur les forces lumineuses de son prochain, ignorant volontairement tout le reste. C’est ainsi que D.ieu, Lui aussi, peut « voir uniquement le bien » — non parce qu’Il ignore le reste, mais parce que Son regard embrasse la totalité de l’être, jusqu’à sa source divine où il n’existe que du bien.

L’éloge comme révélation des forces cachées de l’âme

Voici l’enseignement le plus saisissant de toute la Si’ha. Lorsqu’un homme voit son prochain traverser de grandes épreuves spirituelles — des tentations, des environnements difficiles, des situations qui l’exposent au risque de la faute —, il pourrait être tenté de le critiquer ou de le plaindre. Mais le Rabbi propose une lecture radicalement différente.

D.ieu n’envoie jamais à un homme une épreuve qu’il ne peut pas surmonter. Ce principe est absolu. Si une âme est confrontée à de grandes difficultés, c’est la preuve irréfutable qu’elle possède les forces spirituelles nécessaires pour y faire face. Parler en éloge de cet homme dans ces circonstances, c’est donc révéler une vérité profonde sur lui : tu affirmes qu’il a la grandeur d’âme nécessaire pour résister, pour s’élever, pour triompher. Et cette affirmation n’est pas un vœu pieux — elle agit réellement sur lui, comme une lumière venue de l’extérieur qui éveille la lumière intérieure endormie.

L’Admour Hazaqen exprime cette idée par le terme hébreu hava — « tu crées » la vertu chez l’autre. En parlant de ses mérites, tu ne le décris pas seulement : tu le constitues. Tu fais exister en lui ce que tu proclames. C’est la puissance créatrice de la parole appliquée aux relations entre les êtres humains.

La bouche sanctifiée : condition de toute parole efficace

Tout cet édifice repose sur une condition sine qua non : la pureté de la bouche. Une parole ne peut créer du bien que si elle est elle-même pure — c’est-à-dire exempte de médisance, de mensonge, de flatterie intéressée. La puissance créatrice de la parole est en quelque sorte neutralisée par l’impureté. Comme l’enseigne le Midrach à travers le destin des soldats de David : la sainteté de la connaissance ne protège pas si la bouche est souillée.

La pratique du silence lorsque c’est nécessaire, la retenue dans les jugements portés sur autrui, l’habitude de parler peu mais bien — tout cela n’est pas simplement une bonne éducation. C’est la préparation de l’instrument par lequel la lumière divine peut passer. Une bouche disciplinée et bienveillante devient un vecteur de la parole créatrice ; une bouche livrée à elle-même devient un instrument de destruction.

Puissions-nous mériter de sanctifier notre parole et, par elle, d’élever notre prochain et d’accélérer la venue de Machia’h notre juste, promptement et de nos jours. Amen.