משנה אבות ג, ב
רַבִּי חֲנִינָא סְגַן הַכֹּהֲנִים אוֹמֵר: הֱוֵי מִתְפַּלֵּל בִּשְׁלוֹמָהּ שֶׁל מַלְכוּת שֶׁאִלְמָלֵא מוֹרָאָהּ אִישׁ אֶת רֵעֵהוּ חַיִּים בָּלָעוֹ.
רַבִּי חֲנִינָא בֶּן תְּרַדְיוֹן אוֹמֵר: שְׁנַיִם שֶׁיּוֹשְׁבִין וְאֵין בֵּינֵיהֶן דִּבְרֵי תוֹרָה – הֲרֵי זֶה מוֹשַׁב לֵצִים, … אֲבָל שְׁנַיִם שֶׁיּוֹשְׁבִין וְיֵשׁ בֵּינֵיהֶם דִּבְרֵי תוֹרָה – שְׁכִינָה בֵּינֵיהֶם, שֶׁנֶּאֱמַר: « אָז נִדְבְּרוּ יִרְאֵי ה’ אִישׁ אֶל רֵעֵהוּ וַיַּקְשֵׁב ה’ וַיִּשְׁמָע וַיִּכָּתֵב סֵפֶר זִכָּרוֹן לְפָנָיו לְיִרְאֵי ה’ וּלְחֹשְׁבֵי שְׁמוֹ »
(מלאכי ג, טז).

Michna Pirké Avot 3, 2 :
Rabbi ‘Hanina, l’adjoint des Cohanim, dit : « Prie pour la paix du royaume, car sans la crainte qu’il inspire, chacun avalerait son prochain tout vivant ».
Rabbi ‘Hanina ben Teradion dit : « Deux personnes assises ensemble, sans échanger de paroles de Torah, forment une assemblée de moqueurs. …Mais deux personnes assises ensemble qui échangent des paroles de Torah, la Présence divine réside parmi elles, ainsi qu’il est dit : « Alors ceux qui craignent l’Éternel se parlèrent l’un à l’autre, l’Éternel fut attentif, Il écouta, et un livre du souvenir fut écrit devant Lui pour ceux qui craignent l’Éternel et pensent à Son nom. » » (Malachie 3, 16).

 

Source : Likouté Si’hot volume 17, Si’ha sur le troisième chapitre de Pirké Avot

 

La paix du royaume et la crainte divine

Rabbi ‘Hanina, l’adjoint des Cohanim, enseigne dans Pirké Avot : « Prie pour la paix du royaume, car sans la crainte qu’il inspire, chacun avalerait son prochain tout vivant ». Cette maxime peut sembler surprenante. Un homme religieux, respectueux des commandements, aurait-il besoin d’un rappel pour ne pas voler ou porter atteinte à la vie d’autrui ?

En réalité, « avaler son prochain tout vivant » possède une signification plus subtile. Il ne s’agit pas de violence physique, mais d’une forme d’effacement de l’autre. Même une personne pieuse peut être tentée d' »absorber » l’existence et l’identité de son prochain, particulièrement quand elle se considère spirituellement supérieure.

Cette tentation naît parfois des meilleures intentions. Comme l’explique le Likouté Si’hot, un individu accompli dans l’étude de la Torah et l’observance des mitsvot peut sincèrement croire qu’il rendrait service à une personne moins observante en la faisant « s’effacer » devant sa propre pratique. Il pourrait même considérer cela comme un mérite pour cette personne de se « fondre » dans une réalité spirituelle apparemment plus élevée.

La solution par l’humilité

Comment combattre cette tendance subtile à dominer autrui ? La réponse réside dans la prière pour la paix du royaume. Cette action éveille la crainte du « Roi des rois », Dieu lui-même. La royauté terrestre, comme l’enseigne le Zohar, dérive et reflète la royauté céleste.

Cette crainte divine a le pouvoir d’effacer tout sentiment de supériorité. Dans la liturgie des Jours Redoutables, nous récitons que Dieu « égalise le grand et le petit » – devant lui, aucune hiérarchie humaine n’a de véritable importance. La personne la plus érudite n’occupe pas plus d’espace spirituel que la plus simple.

Prier pour la paix du royaume n’est donc pas simplement un acte civique, mais une démarche profondément spirituelle. Il s’agit de reconnaître nos limites humaines et de demander l’aide divine pour surmonter notre tendance naturelle à l’orgueil.

L’étude en binôme : un espace de révélation divine

Cette compréhension nous amène à la deuxième maxime du chapitre, celle de Rabbi ‘Hanina ben Teradion : « Deux personnes assises ensemble qui échangent des paroles de Torah, la Présence divine réside parmi elles ».

L’essence même de l’étude de la Torah est d’être pratiquée dans un esprit d’humilité. Comme l’explique le Likouté Si’hot, l’effacement personnel d’un érudit se mesure à son humilité dans l’étude. L’étude conjointe ne peut atteindre sa plénitude que lorsqu’elle se fait sans sentiment de supériorité, sans qu’un étudiant ne se considère comme « Roch Yechiva » (chef d’académie) par rapport à l’autre.

C’est précisément dans cette étude humble et respectueuse que la Présence divine se manifeste. Le verset cité mentionne « ceux qui craignent l’Éternel se parlèrent l’un à l’autre » – soulignant que leur dialogue est imprégné de crainte divine. Cette étude partagée permet d’atteindre un niveau supérieur de perception de la Torah, où l’on ressent que « toute la Torah est constituée des noms du Saint béni soit-Il », comme l’explique Na’hmanide.

Enseignement universel

Ces enseignements de Pirké Avot nous rappellent que la véritable grandeur spirituelle se manifeste par l’humilité et le respect de l’espace d’autrui. Paradoxalement, c’est en renonçant à notre ego et au sentiment de supériorité que nous créons l’espace nécessaire pour que la Présence divine se manifeste, particulièrement lors de l’étude en commun.

La sagesse millénaire de ces maximes nous invite à cultiver un équilibre subtil entre notre propre développement spirituel et le respect de l’intégrité et de l’autonomie des autres. En reconnaissant la royauté divine qui « égalise » tous les êtres humains, nous pouvons construire des relations authentiques où chacun conserve sa place unique tout en participant à une élévation spirituelle commune.