Le Centre Européen du Judaïsme à Paris a accueilli cette semaine une réunion au sommet inhabituelle. Dans un contexte de tensions croissantes pour les communautés juives d’Europe, la présidence et le conseil des rabbins européens s’y sont rassemblés en présence d’une figure majeure du judaïsme mondial : le Grand Rabbin d’Israël, Rav Kalman Bar.

Un appel à la vigilance et à l’unité

« Nous traversons une période qui exige non seulement vigilance et détermination, mais aussi une vision claire de notre avenir collectif, » a déclaré le Rav Itshak Guggenheim, Grand Rabbin de Paris, en ouvrant la séance plénière mercredi matin. « Notre rôle n’est pas seulement de préserver nos traditions, mais aussi de répondre aux défis spécifiques de notre époque, » a-t-il ajouté lors d’un entretien exclusif accordé à notre journal.

Le Grand Rabbin a souligné l’ampleur de la tâche qui attend les leaders spirituels juifs en Europe. « Les statistiques sont alarmantes. Dans certains pays, le taux d’assimilation atteint 70%, et nombreux sont les jeunes qui perdent tout lien avec leur identité juive. Si nous n’agissons pas maintenant, de manière concertée et vigoureuse, nous risquons de voir disparaître des communautés entières d’ici une génération. »

Cette rencontre, organisée par le Centre des Rabbins d’Europe (RCE), intervient également dans un contexte de recrudescence des actes antisémites. Selon un rapport confidentiel présenté lors de la réunion et dont nous avons pu obtenir certains extraits, les incidents signalés ont augmenté de 43% en moyenne sur le continent européen depuis le début du conflit au Moyen-Orient.

Des mesures concrètes face à des défis multiples

Au cours des trois jours de délibérations, plusieurs commissions thématiques ont élaboré des plans d’action spécifiques. Le Rav Aryeh Goldberg, directeur général du RCE, nous en a détaillé les grandes lignes.

« Nous avons identifié quatre priorités absolues, » explique-t-il. « Premièrement, renforcer la sécurité des institutions juives en collaboration avec les autorités nationales. Deuxièmement, développer des programmes éducatifs innovants capables d’attirer les jeunes générations. Troisièmement, harmoniser les procédures de conversion et de mariage à l’échelle européenne. Et enfin, lutter contre les lois qui menacent nos pratiques religieuses fondamentales, comme la circoncision et l’abattage rituel. »

Sur ce dernier point, le RCE a annoncé la création d’un « observatoire des libertés religieuses » basé à Bruxelles, qui travaillera en étroite collaboration avec les institutions européennes et les gouvernements nationaux.

Le Grand Rabbin d’Israël a particulièrement insisté sur l’harmonisation des pratiques matrimoniales. « Seuls les rabbins dûment autorisés doivent pouvoir célébrer des mariages conformes à la Halakha, » a-t-il affirmé lors d’une déclaration exclusive. « C’est une question fondamentale pour l’avenir du peuple juif. »

Interrogé sur les conséquences pratiques de cette position, le Rav Bar a précisé : « Nous allons mettre en place une base de données centralisée et un système de certification reconnu dans toute l’Europe. Il en va de la légitimité des générations futures et de l’unité de notre peuple. Je suis particulièrement préoccupé par la situation dans les pays où officient des rabbins sans formation adéquate ou sans autorisation des instances reconnues. Cette pratique crée une confusion dangereuse et peut mener à des situations dramatiques pour les familles. »

L’éducation juive au cœur des préoccupations

Une large part des discussions a été consacrée à l’éducation. Le Rav David Moshe Lieberman d’Anvers, qui présidait la commission sur l’éducation, nous a confié ses inquiétudes et ses espoirs.

« Dans plusieurs pays européens, nous assistons à des tentatives d’ingérence gouvernementale dans les programmes scolaires juifs, » déplore-t-il. « Sous prétexte d’intégration, certaines autorités cherchent à limiter l’enseignement des matières juives ou à imposer des contenus contraires à nos valeurs. Notre commission a élaboré une stratégie commune pour défendre l’autonomie pédagogique de nos écoles tout en maintenant un niveau d’excellence dans les matières générales. »

La commission a également planché sur la formation des enseignants et le développement de matériels pédagogiques adaptés à l’ère numérique. « Nos enfants vivent dans un monde connecté, » poursuit le Rav Lieberman. « Nous devons parler leur langage tout en transmettant l’essence intemporelle de notre tradition. C’est pourquoi nous lançons une plateforme digitale européenne d’éducation juive, qui proposera des ressources en douze langues. »

Une organisation qui s’affirme comme acteur majeur

Fondé en 2000, le Centre des Rabbins d’Europe s’est progressivement imposé comme une institution incontournable du judaïsme européen. Son président, le Rav Menahem Margolin, a reçu les éloges unanimes de ses pairs pour son engagement infatigable.

« Le Rav Margolin a transformé notre vision en réalité, » nous confie un participant sous couvert d’anonymat. « Il a su naviguer dans les méandres de la politique européenne tout en restant fidèle aux principes du judaïsme. Grâce à lui, nous disposons aujourd’hui d’une structure capable d’agir efficacement à l’échelle continentale. »

« Face aux défis que rencontrent nos communautés, l’unité est notre force, » nous a déclaré le Rav Margolin lors d’un entretien accordé en marge de la conférence. « Notre mission est de servir chaque Rav et chaque communauté juive d’Europe, quelle que soit sa taille ou son orientation. Les menaces qui pèsent aujourd’hui sur notre mode de vie exigent une réponse coordonnée et déterminée. »

Il a également souligné l’importance de la diplomatie rabbinique : « Au cours des dernières années, nous avons établi des relations de confiance avec de nombreux dirigeants européens. Ils comprennent désormais que nous sommes des partenaires constructifs, engagés dans le dialogue et le vivre-ensemble, tout en restant fermes sur nos principes. »

Avec son siège à Bruxelles, au cœur des institutions européennes, et une antenne à Jérusalem, le RCE coordonne un vaste réseau d’initiatives: construction de mikvés, formations rabbiniques, programmes éducatifs, mais aussi des services plus pratiques comme la distribution de nourriture casher à prix abordable ou la mise à disposition d’équipements médicaux.

Le budget annuel de l’organisation, estimé à plusieurs millions d’euros, provient essentiellement de donateurs privés européens et américains, ainsi que de subventions spécifiques pour certains projets sociaux.

Un message d’espoir malgré les tensions

La délégation rabbinique a également effectué plusieurs visites hautement symboliques dans la capitale française. Au siège du Consistoire central, dans le 17e arrondissement, le Grand Rabbin d’Israël a rencontré des membres de la communauté parisienne dans une atmosphère chaleureuse malgré le dispositif de sécurité renforcé.

« Même en ces temps difficiles marqués par le conflit en Israël, je constate un réveil spirituel encourageant, » a-t-il déclaré, faisant référence à l’opération « Épées de Fer » menée actuellement par Tsahal.

« Paradoxalement, les épreuves renforcent souvent l’identité juive, » a poursuivi le Grand Rabbin. « J’observe dans toute l’Europe un intérêt renouvelé pour nos traditions, notre histoire et nos valeurs. C’est dans l’adversité que l’on redécouvre parfois l’essentiel. Les rabbins me rapportent que des jeunes qui s’étaient éloignés de la communauté reviennent, posent des questions, cherchent à comprendre leurs racines. C’est un signe d’espoir au milieu des difficultés. »

Joel Mergui, président du Consistoire, a confirmé cette tendance : « Nos synagogues connaissent une fréquentation en hausse, notamment lors des fêtes. Les cours pour adultes ne désemplissent pas. Il y a une soif de spiritualité et d’authenticité que nous devons savoir accompagner. »

Une visite émouvante aux institutions Sinaï

La visite s’est conclue par un passage très remarqué aux institutions éducatives « Sinaï », qui accueillent plusieurs milliers d’élèves sous la direction du Rav Yossef Itshak Pevzner. Parents et enfants s’étaient massés pour écouter les paroles du Grand Rabbin à l’approche de la fête de Pessah.

Dans une salle comble, où l’émotion était palpable, le Rav Bar s’est adressé directement aux plus jeunes : « Vous êtes notre avenir, notre espoir, notre force. Chacun d’entre vous porte en lui une lumière unique que personne d’autre ne peut apporter au monde. »

Puis, se tournant vers les parents, il a ajouté : « Tu raconteras à ton fils, » citant la Haggadah de Pessah. « L’éducation juive n’est pas une option, mais notre plus précieux investissement pour l’avenir. Dans un monde qui change à une vitesse vertigineuse, nos valeurs millénaires offrent un ancrage solide et une boussole morale. »

Le Rav Pevzner, visiblement ému par cette visite, nous a confié : « La présence du Grand Rabbin d’Israël et des rabbins d’Europe dans notre institution est un honneur immense et un encouragement pour nos élèves. Elle montre que malgré la distance géographique, nous formons une seule et même famille, unis par notre héritage commun. Nos élèves se souviendront toute leur vie de ce moment privilégié. »

Un moment particulièrement touchant a eu lieu lorsqu’un groupe d’enfants a entonné spontanément « Am Israel Haï » (Le peuple d’Israël vit), repris en chœur par toute l’assemblée, y compris les dignitaires rabbiniques.

Une nouvelle dynamique européenne

Alors que les défis se multiplient pour les communautés juives d’Europe, cette rencontre au sommet marque indéniablement une nouvelle étape dans la coopération rabbinique internationale. Les décisions prises à Paris devraient avoir des répercussions concrètes dans les mois à venir.

« Ce n’est pas un hasard si nous nous sommes réunis à Paris, » conclut le Rav Guggenheim. « La France abrite la plus grande communauté juive d’Europe, avec ses forces et ses faiblesses. Ce qui se joue ici préfigure souvent ce qui attend les autres communautés du continent. »

Le prochain sommet du RCE est d’ores et déjà programmé pour novembre 2025 à Berlin, un choix symbolique qui témoigne de la renaissance juive dans la capitale allemande, 80 ans après la Shoah.

D’ici là, les rabbins européens auront fort à faire pour mettre en œuvre les ambitieuses résolutions adoptées cette semaine à Paris, avec un double objectif clairement affiché : renforcer l’identité juive tout en s’adaptant aux réalités du XXIe siècle.