En l’honneur du 120e anniversaire de mariage du Rabbi Lévi Its’hak avec la Rabbanit Hanna, parents du Rabbi, nous sommes heureux de vous présenter «Les mémoires de la Rabbanit Hanna».

 

 

 

 

 

Traduit par le Rav Haim Mellul

L’interrogatoire de la Rabbanit

Deux semaines après le transfert de mon mari, pour le faire revenir à Dniepropetrovsk(33), un Chabbat, trois hommes du N.K.V.D. sont venus chez nous afin d’effectuer une nouvelle perquisition, celle-ci plus approfondie que la précédente. Ils placèrent aussitôt dans leur voiture tous les livres et les écrits de mon mari, qu’il avait toujours préservés plus que sa propre vie(34). Je les ai alors suppliés de laisser ces livres à la maison. Ils se sont donc concertés avec leurs responsables, par téléphone et, au final, ils m’ont restitué ces livres. Je n’ai cependant pas pu les sauver(35) des mains de Hitler(36).

Tout de suite après qu’ils l’aient arrêté à la maison, avant Pessa’h, dès le lendemain matin, mon mari fut transféré à Kiev(33), dans la prison Narkomavski(37). Là, il fut incarcéré avec les plus grands criminels. Un Juif l’avait vu, quand on le conduisait vers le train, en seconde classe, accompagné par deux gardes. Il en avait été ému et il s’est approché de lui. L’un des deux gardes lui a alors dit :
« Lorsque les Cohanim récitent leur bénédiction, il est interdit de les regarder. Que personne ne s’approche de ce wagon et que nul ne dise un mot de ce qu’il a vu ! ».

Ce Juif voulait vraiment me donner des nouvelles de lui, dans une période en laquelle les doutes habitaient mon cœur, alors que je me demandais s’il était encore vivant, mais la peur l’en a empêché et il m’en a parlé uniquement quand mon mari se trouvait déjà en exil, après que j’ai pu moi-même le voir.

La raison de cette seconde perquisition était leur espoir de découvrir, chez moi, d’autres éléments qui auraient permis d’accroître la gravité des fautes qui lui étaient reprochées. Quels éléments cherchaient-ils précisément ? Je ne le sais pas.

Après cette perquisition, j’ai été convoquée dans les bureaux du N.K.V.D. et, plusieurs heures durant, on a tenté de me convaincre que je devais, notamment, répéter tout ce que mon mari avait dit, pendant les fêtes, aux personnes qui venaient le voir et décrire la correspondance qu’il entretenait avec l’étranger, ce que nos enfants lui écrivaient, en particulier mon fils(38) qui se trouvait alors en Amérique(39). Concrètement, malgré toutes leurs menaces, mes réponses n’ont apporté aucun élément nouveau et la situation est donc restée ce qu’elle était au préalable.

 

5 février 1948, 25 Chevat 5708, Nouvelles de la prison

Tout au long de cette période, il ne m’a pas été donné de voir personnellement mon mari. En revanche, j’ai reçu de ses nouvelles, par écrit, sous la forme d’une lettre qui m’est parvenue de la baie de Nagayeva(40). Elle émanait d’un homme qui avait passé la fête de Pessa’h dans la même cellule que mon mari, en cette prison de Kiev. Comme mon mari me l’a expliqué par la suite, cet homme était un professeur chrétien, qui allait se suicider. Mais, mon mari parvint à le faire descendre de la potence qui avait été préparée.

J’accordais beaucoup de valeur à ces nouvelles. Le rédacteur de cette lettre me décrivait l’état de santé de mon mari. Il indiquait, notamment, qu’il n’oublierait jamais L. Z.(41), son esprit aiguisé, ses larges connaissances. Ils étaient quatre personnes, dans la même cellule et les trois autres vivaient uniquement de l’influence qu’ils recevaient de mon mari. C’est lui qui les encourageait à ne pas sombrer dans le désespoir, malgré tout ce qui leur arrivait.

Cet homme admirait la force de caractère de mon mari. Il lui avait été demandé de raser sa barbe, comme tous les autres détenus. Parmi ceux-ci, il y avait des Rabbanim, des hommes âgés, craignant D.ieu, qui ont essayé d’obtenir que leur barbe ne soit pas coupée, mais rien n’y a fait. La sentence a été exécutée et tous en sont sortis rasés. En revanche, quand vint le tour de S.(42), il déclara, avec une immense détermination :
« Vous ne m’ôterez pas la barbe ! ».
Ils ont alors été saisis par la peur et ils ne l’ont pas touché. Effectivement, comme j’ai pu le constater moi-même par la suite, mon mari était le seul et unique détenu portant la barbe. De manière naturelle, beaucoup de Juifs pieux le jalousèrent, de ce fait.

Espoir de libération

A la fin du mois d’août 1939, mon mari fut ramené à Dniepropetrovsk(33) et j’ai alors été autorisée à lui apporter un colis alimentaire, une fois tous les dix jours. En dehors de cela, je n’avais aucun moyen de savoir ce qui lui arrivait. Il y avait, dans cette prison, des médecins que nous connaissions et qui l’ont vu, des personnes exerçant d’autres professions qui le côtoyaient tous les jours, mais ils ne m’en dirent pas un seul mot. Et, lorsque certains de ceux qui travaillaient là-bas me donnaient de ses nouvelles, il s’avérait toujours, par la suite, que celles-ci n’étaient pas fondées.

Une fois, un Chabbat, j’ai effectivement reçu de ses nouvelles. Mon mari avait alors été ramené à Dniepropetrovsk et on l’a fait descendre du train quelques kilomètres avant d’arriver à la ville(43). L’une de nos connaissances se trouvait là. Cet homme indiqua à mon mari, en simulant la toux, qu’il l’avait reconnu et il reçut une réponse, également sous forme de toux. Cette nouvelle m’a été transmise immédiatement. Selon cet homme, mon mari semblait en bonne santé et il résistait bien.

Comme on me l’a indiqué par la suite, mon mari pensait encore, à ce moment-là, qu’il allait être libéré. De ce fait, son moral était bien meilleur. Mais, par la suite, tout a été modifié et son état s’est empiré.

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Notes

(34) Dans une lettre du début du mois de Tamouz 5734 adressée au Rav Issar Kluwgant, figurant dans ses Iguerot Kodech, tome 29, à la page 191 et faisant allusion à son frère, le Rav Ben Tsion Kluwgant, le Rabbi écrit : « A Moscou, ma mère, de sainte mémoire, a déposé chez votre frère, puisse-t-il reposer en paix, un Midrash Rabba, de grand format, en deux tomes, sur lesquels mon père et maître avait rédigé de nombreuses notes. Y a-t-il un moyen de savoir ce qu’il est devenu ? Vous comprendrez à quel point cela est important pour moi ». On consultera aussi, à ce propos, la causerie du Rabbi prononcée, le 6 Tichri 5750, à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire du décès de la Rabbanit ‘Hanna, aux paragraphes 2 et 4, figurant dans le Torat Mena’hem, Itvaadouyot 5750, tome 1, à partir de la page 61 et à partir de la page 64.
(35) Cela veut dire, vraisemblablement, que les écrits qui restèrent à Dniepropetrovsk furent perdus, lorsque les nazis conquirent la ville.
(36) On verra, à ce sujet, la causerie du Rabbi, prononcée le Chabbat Parchat Ekev, 20 Mena’hem Av 5750, figurant dans le Séfer Itvaadouyot 5750, tome 4, à la page 150, dont la note 51 indique : « On peut noter un fait surprenant. Ses livres imprimés sont essentiellement ce qu’il écrivit alors qu’il se trouvait en exil. Ce sont ces explications-là qui ont été diffusées largement, par un effet de la divine Providence. A l’inverse, la majeure partie de ses écrits, des milliers de pages qui ont été rédigées quand il était le Rav de sa ville ne sont, pour l’heure, pas parvenues jusqu’à nous ».
(37) Celle qui dépend du commissaire du peuple.
(38) Le Rabbi.
(39) Il semble que le terme : « Amérique » désigne ici, plus généralement, le monde libre, l’occident, car le Rabbi ne parvint en Amérique qu’en 1941.
(40) Cette baie se trouve à proximité de la ville de Magadan, en Russie centrale, sur la côte nord de la mer d’Okhotsk. Pendant la période stalinienne, elle était un centre d’accueil des prisonniers qui étaient transférés dans les camps de Kolyma et Magadan.
(41) Lévik Zalmanovitch.
(42) Schneerson.
(43) La réflexion de Rabbi Lévi Its’hak qui est citée dans les notes 2 et 33, précise, à sa conclusion : « A Dniepropetrovsk, j’ai été incarcéré dans deux prisons différentes, l’une dans la ville et l’autre à l’extérieur de celle-ci ». 

 


Mémoires 3

 

 

Déclaration de foi dans la forteresse de l’hérésie

Avant la fête de Pessa’h, en cette même année, il y avait eu un recensement de l’ensemble de la population. Parmi les questions qui y étaient posées, figurait celle-ci : « Etes-vous croyant ? ».

Et, de fait, certains croyants eurent peur de se déclarer comme tel. Durant le Chabbat, mon mari était monté sur l’estrade de la synagogue, dans laquelle s’était réuni un large auditoire et il déclara qu’une réponse négative à cette question était, à proprement parler, une hérésie qu’un Juif ne pouvait en aucune façon se permettre.

Ses propos eurent un si grand impact qu’un Juif qui était fonctionnaire et qui avait réellement besoin de son travail pour assurer sa subsistance, après que son épouse ait répondu, en son nom, qu’il n’était pas croyant, se rendit dans les bureaux de l’administration qui collectait les données statistiques et demanda d’introduire une correction, la précédente réponse n’étant pas exacte. Il précisa qu’il était effectivement croyant. Par la suite, il fut très satisfait d’avoir eu le courage d’effectuer une telle démarche et il vint remercier le Rav de l’avoir influencé à le faire.

Des réponses avisées et habiles

Après cela, au cours des interrogatoires qui ont suivi son arrestation, lesquels avaient lieu, de façon générale, entre trois et quatre heures du matin, on demanda à mon mari : « Comment avez-vous été en mesure de réaliser une opération aussi importante, de produire tant de Matsot, en une année marquée par une grave pénurie de farine et de nourriture, en général et tout cela pour satisfaire un besoin religieux ? »

Mon mari a répondu : « Lorsque j’ai rendu visite à Kalinine, je l’ai soudoyé et il m’a donc accordé l’autorisation de le faire ». L’enquêteur, que son nom soit effacé, s’est tu.

Une autre question qui lui avait été posée, durant l’un de ces interrogatoires, portait sur la question concernant la foi qui figurait dans le recensement. Il était clair que les propos tenus par mon mari à la synagogue leur avaient été répétés mot pour mot. Ils avaient vraisemblablement placé là un de leurs hommes, afin qu’il observe le comportement de mon mari et évalue l’influence qu’il exerçait sur les présents. Comme nous l’avons appris par la suite, cet homme était l’un des membres de la communauté.

Mon mari répondit à cette question que le pouvoir soviétique tient à ce que tout soit strictement conforme à la vérité. Or, il était envisageable qu’un Juif croyant nie avoir la foi et qu’il donne, de cette façon, une réponse qui n’est pas exacte, par peur de perdre son moyen de subsistance, ou bien pour une autre raison. Il avait donc jugé bon de faire en sorte que nul n’abuse ceux qui étaient chargés du recensement, en leur donnant une fausse réponse.

Ah ! La manière de répondre adoptée par mon mari était si avisée, si habile ! Et, de fait, ce qu’il leur dit mit un point final à ces deux questions.

 

11 Chevat 5708, 22 janvier Des colis alimentaires, mais non pendant le Chabbat

J’ai poursuivi les recherches pour retrouver la trace de mon mari pendant cinq mois. J’ai essayé d’obtenir des informations sur l’endroit où il se trouvait et de vérifier qu’il avait effectivement reçu les colis que je lui avais envoyés, à Kiev et à Dniepropetrovsk, mais l’on me répondait systématiquement : « Il n’est pas ici. »

Je m’interrogeais sur ce que je devais faire. Je ne pouvais demander conseil à personne, car tous avaient peur d’intervenir. C’est alors que j’ai reçu une note de la prison de Yekaterinoslav(30), m’informant que L. Z. Schneerson(31) se trouvait là-bas, dans la cellule portant tel numéro, que je pouvais donc lui transmettre de la nourriture et de l’argent.

Tout d’abord, j’ai été joyeuse d’apprendre qu’il était encore vivant et qu’en outre, je pouvais lui faire parvenir tout ce qui était possible. Au final, après toutes les difficultés et les formalités officielles qu’il m’avait fallu effectuer, j’arrivais enfin à lui transmettre un colis alimentaire.

Le jour de réception des colis était fixé selon l’alphabet russe, sur un cycle de dix jours. La première fois, on a effectivement remis le paquet que j’ai apporté à mon mari et j’ai obtenu un reçu, signé de sa main. La seconde fois, son jour de réception, d’après la première lettre de son nom, était un Chabbat. J’ai donc tout préparé à la veille du Chabbat, puis, le matin même du Chabbat, une jeune fille russe m’a accompagnée et c’est elle qui a porté le colis.

Il était interdit de remettre à la prison plus de quatre kilogrammes de nourriture, y compris le pain. Si je ne m’y étais pas rendu ce jour-là, il m’aurait fallu attendre dix jours supplémentaires. Or, des quatre kilogrammes de pain que je lui envoyais, les gardes « prélevaient la dîme », à deux reprises. Et, il est bien clair que mon mari ne touchait pas la nourriture de la prison. J’ai donc pensé que, sans le moindre doute, il m’était permis de lui faire parvenir cette nourriture pendant le Chabbat.

Après une attente éreintante, depuis sept heures du matin jusqu’à dix-neuf heures, quand il faisait déjà nuit noire, on m’a remis un feuillet qui me fut même lu à voix haute par l’officier, en présence des nombreuses personnes qui se trouvaient également dans la file d’attente, mais qui n’en comprirent pas le message : « Ce jour étant Chabbat, j’ai refusé ce colis ».

On ne peut surmonter de telles épreuves qu’en ayant la détermination morale et la crainte de D.ieu de mon mari. Tout ceci se passa après six mois pendant lesquels il avait vécu uniquement de pain noir et d’eau, en endurant de terribles souffrances et il savait qu’il devrait encore attendre un certain temps, avant de recevoir un autre colis.

Avec beaucoup d’efforts, je suis parvenue à convaincre le responsable de lui remettre ce colis trois jours plus tard, mais mon mari tirait plus de satisfaction de ne pas avoir reçu ce colis pendant le Chabbat que d’en avoir obtenu un avant la date fixée. Par la suite, les employés de la prison appelèrent mon mari : « l’homme qui ne reçoit pas de colis pendant le Chabbat ».


Mémoires 2

 

Des espions dans la maison du Rav

Un mois avant l’arrestation de mon mari, j’ai remarqué deux canailles qui se tenaient près de notre maison, toute la journée, jusqu’à tard dans la nuit. Ces hommes scrutaient avec attention tous ceux qu’ils voyaient. Tout d’abord, je me suis dit que mes soupçons émanaient d’une trop grande amertume, de ma part et que mes craintes étaient infondées. Mais, un mois plus tard, il m’a bien fallu admettre ce qui se passait.

A Pourim, une large foule s’était réunie dans notre maison, jusqu’à six heures du matin. Parmi les présents, il y avait, en plus de quelques hommes âgés, un nombre significatif de jeunes gens et, notamment, quelques élèves des hautes écoles, auxquels il était formellement interdit de prendre part à de tels rassemblements. Mon mari avait alors abondamment commenté la Torah, avec une grande passion. Les présents étaient emplis de joie et d’un sentiment de dévotion envers lui. Il y avait eu également des danses, bien qu’à l’époque, on craignait même d’y penser.

Pour une certaine raison, précisément lors de cette réunion, il avait été difficile à toutes ces personnes de se séparer de mon mari. Par la suite, je me suis dit qu’il avait là une prémonition de leur part, que tous ressentaient qu’ils se trouvaient en sa présence pour la dernière fois.

Par la suite, lorsqu’au final, ils ont tous quitté notre maison, ils ne sont pas partis tous ensemble, mais s’en sont allés par groupes de deux ou trois, afin de ne pas attirer l’attention.

Je suis ensuite sortie de la maison et je me suis rendue dans la rue. J’ai alors vu les deux canailles, qui allaient et venaient, dans cette rue. Puis, au matin qui a suivi son arrestation, ces hommes avaient disparu. Ils avaient vraisemblablement été chargés par les autorités de surveiller ce qui se passait dans notre maison.

De bonnes Matsot, avec une certification soviétique

Cette année-là, les Matsot avaient été confectionnées pour le compte des autorités. Mais, en réalité, elles n’étaient des Matsot que par leur apparence extérieure, car elles n’avaient aucune Cacherout. Et, une telle situation empêchait mon mari de connaître le repos. Il prit donc l’engagement que de bonnes Matsot seraient disponibles, pour quiconque désirait en obtenir. Et, il se mit ensuite au travail. Il cachérisa les deux plus grands moulins, produisant la farine, il se procura des tamis neufs, il mit en place son contrôle, avec de nombreux surveillants rituels.

Mon mari écrivit à l’Ispolkom une lettre comportant dix paragraphes qui énuméraient ses exigences, lesquelles devaient être satisfaites à la fois pendant la cuisson des Matsot et dans les points de vente. Il stipula que toutes ses instructions, ses décisions, ou bien celles des juges rabbiniques qu’il déléguait, devaient être scrupuleusement mises en application.

Il reçut effectivement une réponse et on lui donna l’assurance que tout ce qu’il avait demandé serait respecté, qu’on utiliserait uniquement la farine qu’il avait surveillée et que l’on ne se servirait pas de la farine couramment vendue dans le commerce.

A l’époque, la population était nourrie par le « système des cartes ». Chacun avait droit uniquement à trente grammes de pain par jour. De même, on ne pouvait pas se procurer de sacs neufs, pas même auprès des instances gouvernementales les plus haut placées. En l’occurrence, néanmoins, les pouvoirs publics de Dniepropetrovsk avaient fait distribuer à la population juive des milliers de sacs neufs, afin d’y placer de bonnes Matsot, confectionnées avec la farine la plus blanche, alors que le reste de la population recevait uniquement du pain noir.

Le résultat de tout cela fut le suivant. De très nombreuses personnes, venant de toute l’Ukraine et de la Biélorussie, y compris de Moscou et de Leningrad, arrivèrent à Dniepropetrovsk, afin de se procurer des Matsot. Toutes les synagogues étaient emplies des caisses vides appartenant à ces acheteurs, qui attendaient la réception de leurs Matsot.

Tous les vendredis après-midi, on téléphonait, des endroits dans lesquels les Matsot étaient confectionnées, pour savoir à quelle heure il fallait achever le travail et à quelle heure on pouvait rallumer les fours, à l’issue du Chabbat. Ils s’interrogeaient aussi sur la procédure qu’il y avait lieu de suivre, pour puiser « l’eau qui a reposé ».

Or, il ne faut pas oublier que tout cela se produisait à une époque en laquelle un individu qui voulait adopter un mode de vie religieux, par exemple respecter le Chabbat, dans toute la mesure du possible, était contraint de se cacher, dans la discrétion la plus totale, afin que ni son voisin, ni personne d’autre ne s’en aperçoive.

Une fois, un surveillant rituel rapporta à mon mari que des pâtes, faites avec de la farine de Matsot, d’un poids de quatre pood (65,5 kg), avaient été laissées sur la table, cinq minutes au-delà de la mesure. Mon mari a immédiatement demandé que ces pâtes soient conduites dans une boulangerie ‘Hamets. Et, une autre farine a été obtenue pour confectionner des Matsot de remplacement.

Les inspecteurs sanitaires demandaient, sans cesse, ce qu’ils devaient faire, afin que les Matsot soient valables, de la meilleure façon possible, pour la fête de Pessa’h. Sous l’ancien régime, alors que la religion était encore forte, aucune communauté n’avait obtenu une fabrication des Matsot comparable à celle que mon mari avait mise en place, avec ce régime-là.

Pour les Juifs qui étaient intéressés par tout cela, il y avait là un motif de joie véritable. Et, pour mon mari, ce fut une authentique satisfaction morale. Il a dû consentir à un large sacrifice de sa santé, afin que les Juifs puissent profiter de la joie de la fête. Lui-même, en revanche, n’a pas connu du tout la joie de la fête, le Pessa’h de cette année-là.

En effet, quand la fête arriva, il était déjà incarcéré. Il s’est nourri, pendant ces huit jours, d’eau et du petit paquet de Matsot qu’il avait emporté, seulement après en avoir mis quelques fragments de côté pour Pessa’h Chéni.

Mon mari accomplit tout cela en se rendant, à plusieurs reprises, à Kharkov, où il parvint à obtenir l’accord du Narkom, puis, à Moscou, celui de Kalinine.


Mémoires 1

 

 

Par la grâce de D.ieu, mercredi, Tsom Guedalya 5708, 17 septembre 1947,

Je ne suis ni écrivain, ni fille d’écrivain. Je souhaite uniquement rédiger quelques souvenirs de mon mari, dont la mémoire est une bénédiction, se rapportant aux dernières années de sa vie. Je me demande, toutefois, si j’y parviendrai, pour deux raisons. Tout d’abord, je ne sais pas si je serai capable d’exprimer par écrit tout ce dont je me souviens. En outre, je ne suis pas certaine d’avoir la tranquillité de l’esprit qui est indispensable à un tel accomplissement.

L’arrestation

Le 28 mars 1939, à trois heures du matin, quatre hommes du NKVD sont venus chez nous, au numéro 13 de la rue Barikadné et ils ont demandé où se trouvait le Rav Schneerson. Dès que je me suis dirigée vers la pièce où était mon mari, afin de le prévenir que nous avions des « invités », ils m’ont aussitôt suivie et j’ai alors remarqué qu’ils gardaient toutes les portes d’entrée et de sortie de la maison. D’une manière très peu cérémonieuse, ils l’ont appelé dans son cabinet de travail et le plus âgé d’entre eux lui a montré un ordre de perquisition et d’arrestation.

Sans perdre un seul instant, ils se sont mis au travail et la fouille a aussitôt commencé. Ils ont inspecté et vérifié tous les livres, qui étaient rangés dans cinq grandes bibliothèques. Il n’y a pas un seul de ces ouvrages qu’ils n’aient feuilleté ! L’un de ces hommes était un érudit et, chaque fois que les autres avaient un doute, concernant un livre, ils le consultaient, à titre d’expert.

Ils ont ainsi inspecté tous les livres de Kabbala, les écrits des responsa rabbiniques, ses nombreuses correspondances avec l’étranger, par lettres et par télégrammes. Ils ont confisqué les lettres du Rabbi, dont l’âme est en Eden, ses diplômes d’ordination rabbinique, celui du Rav Elyahou ‘Haïm de Lódz et celui du Rav ‘Haïm de Brisk, une invitation de la ville de Jaffa pour être son grand rabbin, avec des visas pour tous les membres de la famille, les correspondances avec le Joint Distribution Committee concernant une subvention financière pour la province de Yekaterinoslav et d’autres documents similaires.

Dans une autre bibliothèque, parmi les livres de valeur, il y en avait un dans lequel figurait une ligne manuscrite de l’Admour Hazaken, de même qu’un manuscrit complet de ‘Hassidout, rédigé de la main du Tséma’h Tsédek. Ils ont apposé plusieurs sceaux sur ces livres et je les ai laissés ainsi, sans les toucher, jusqu’à mon départ de là-bas. Puis, ces hommes se sont concertés, entre eux, afin de déterminer ce qu’ils devaient faire de ses propres écrits de ‘Hassidout, qui comptaient plusieurs milliers de page. Finalement, ils en ont constitué un paquet, qu’ils ont laissé sur place.

Trois d’entre ces hommes travaillaient sans cesse, sans même s’arrêter un seul instant. A six heures du matin, quand ils ont achevé la perquisition de toutes les pièces de la maison, le plus âgé d’entre eux a déclaré : « Rabbi, habillez-vous et venez ! ».

Tout ceci s’est passé une semaine avant Pessa’h. Mon mari savait parfaitement qu’il ne passerait pas la fête à la maison et il leur a donc demandé l’autorisation d’emporter avec lui deux kilogrammes de Matsot qui se trouvaient dans un paquet. Ils lui ont effectivement permis de le faire. J’ai demandé comment je pourrais savoir où il était conduit, afin de lui transmettre un peu d’argent et de la nourriture. En réponse, ils m’ont dit de me rendre, le lendemain, à quatorze heures, au commissariat de police. Là, je saurais tout, m’ont-ils assuré.

Le lendemain, je me suis donc rendu dans cet endroit, mais je n’y ai malheureusement rien appris. Chaque fois que je demandais de lui transmettre quelque chose, on me répondait qu’il n’était pas là. J’ai alors compris que la situation était grave et j’ai donc remis au procureur une déclaration, affirmant que mon mari était malade, qu’il ne mangerait rien à Pessa’h si l’on ne m’autorisait pas à lui apporter de la nourriture provenant de la maison. On me répondit, de manière officielle, que cela était impossible et que l’on préparait pour lui, en prison, la nourriture qui lui convenait.

J’ai examiné, sur le compte-rendu de son arrestation, la signature du responsable auquel mon mari avait été confié. Je lui ai ensuite téléphoné, au NKVD, tous les jours, matins et soirs. Mais, il m’a toujours donné les meilleures nouvelles, m’a affirmé que l’on s’occupait bien de lui, qu’il était assis et lisait le Siddour qu’il avait apporté avec lui.

C’est ce que j’ai fait pendant cinq mois. Tous les dix jours, quand venait son tour de recevoir un colis, j’allais lui apporter à la prison de la nourriture ou des vêtements de rechange, mais l’on me répondait systématiquement qu’il n’était pas là, alors que le procureur venait de m’affirmer le contraire.

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