Un enfant disparu dans la fournaise du désert est retrouvé sain et sauf à l’instant précis où deux Mezouzot manquantes sont enfin posées à la porte de sa mère. Autour de ce signe minuscule cloué au seuil se déploie un monde entier : le miracle révélé qui garde la maison, le Roi qui veille de l’extérieur, et l’art de faire vivre côte à côte deux vérités opposées. Voici une méditation sur la Mezouza, cette unique Mitsva que D.ieu n’a pas donnée pour Lui-même, mais pour nous.
Rav Shneor Ashkenazi
Un enfant retrouvé sous un arbre
Ce cours est dédié au mérite de l’enfant Yuval Kogan d’Ashkelon, 4 ans, retrouvé sain et sauf vendredi 10 Av, après 24 heures d’intenses recherches.
Ce jour-là, en début d’après-midi, entouré d’une pile de livres, j’implorais D.ieu de m’envoyer une idée pour ce cours, quelque chose qui touche le cœur et qui s’accorde à l’humeur brisée et tendue de ces jours-ci. Soudain, l’un de mes enfants s’écrie : « On a retrouvé Yuval ! On a retrouvé l’enfant ! »
Un jeune homme du nom de Noam Sim’hi, un Hassid Breslev, rentrait à cheval vers sa ferme. Après tant d’heures de recherches sous une chaleur de quarante degrés, il avait fini par renoncer. Voici que son cheval, sur le chemin du retour, subitement dévie de sa route ; et c’est alors que Noam aperçoit l’enfant, assis sous un arbre, attendant que ses parents viennent le chercher. Chacun se demandait : comment le cheval a-t-il su se tromper de route ? Qu’est-ce qui l’a poussé à dévier ?
Ce furent, bien sûr, les cris de la mère, les prières de tout le peuple d’Israël, le dévouement de ceux qui l’avaient cherché une nuit et un jour entiers. Mais il y avait encore autre chose.
Je reçois un message de mon ami, le Rav Moché Peles, Chalia’h à Ashkelon. Il connaît la mère de l’enfant. Ce vendredi, en début d’après-midi, il entre chez elle, décroche toutes les Mezouzot des portes, fait venir un scribe en pleine veille de Chabbat, au milieu de l’angoisse, pour les faire vérifier sur-le-champ. Deux Mezouzot manquaient : deux portes de la maison en étaient tout simplement dépourvues. On apporte des Mezouzot neuves. Il rassemble les voisins, lit avec eux les douze Psoukim que le Rabbi a institués pour les enfants d’Israël, ce « Ve’ahavta » que l’on connaît bien depuis Lag BaOmer. Puis il demande à la mère d’acheter pour l’enfant une lettre dans le Sefer Torah, ce rouleau si particulier réservé aux enfants d’Israël qui sera inauguré 10 jours plus tard, le 20 Av. Et à l’instant même où l’on achève la récitation des douze Psoukim, un cri éclate dans la maison : « la police a appelé ! On a retrouvé Yuval !! »
C’est là que j’ai su que je devais donner un cours sur la Mezouza. Si, précisément, je reçois un tel message au sujet de la Mezouza, alors c’est sur la Mezouza que je dois enseigner. Cela faisait de longues années que nous ne l’avions pas fait. Et rien n’y convient mieux : au mérite de l’enfant, pour qu’il grandisse vers la Torah, le dais nuptial et les bonnes actions ; en accord avec les sections de la semaine, Va’et’hanan comme Ekev, où il est écrit « et tu les inscriras sur les linteaux de ta maison » ; et pour une troisième raison encore.
Quarante jours avant que le monde soit
Cette semaine, nous célébrerons le 15 Av. Ce jour marque le début de la préparation aux Jours Redoutables, aux jours du jugement, à Roch Hachana et à Yom Kippour. Il est écrit que le Baal Chem Tov reçut de son maître céleste, le prophète A’hiya HaChiloni, l’un des premiers d’entre les prophètes qui se révélait à lui et lui enseignait la Torah, l’enseignement suivant : à partir du 15 Av, l’on se salue par les mots « que tu sois inscrit et scellé pour le bien ».
Pourquoi ? Parce que le 15 Av tombe quarante jours avant la conception du monde. Le monde fut créé le 25 Elloul ; quarante jours plus tôt, on commence donc à se préparer, avant même que D.ieu ne façonne et ne conçoive l’année à venir. Nous l’avons déjà évoqué, précisément dans la section Ekev : quarante jours, c’est le temps où se forme le germe. Tout ce qui suit n’est que développement de cette même chose déjà présente. C’est pourquoi l’on ne peut prier sur la nature de l’enfant à naître, garçon ou fille, que jusqu’au quarantième jour ; passé ce délai, c’est une prière vaine, car dès lors ne se forment plus que la tête, les mains et les jambes, mais ce sont déjà la tête, les mains et les jambes de ce même germe. Ces quarante jours, entre le 15 Av et le 25 Elloul, sont donc absolument déterminants : c’est le temps où D.ieu façonne le monde. Les hassidim ont ajouté, au fil des générations, que « 15 Av » a la même guématria que « Ktiva VeHatima Tova », 928. À chaque chose sa source ; tout s’accorde, aussi bien dans le sens que dans le calcul.
Le mois d’Elloul et l’examen des Mezouzot
Comment se prépare-t-on au mois d’Elloul, aux jours du jugement ? Il est écrit dans le Maté Efraïm, l’un des ouvrages majeurs sur les lois des Jours Redoutables, ces mots rapportés au nom d’un autre : « Les hommes d’action ont coutume, durant ce mois, d’examiner minutieusement l’accomplissement des commandements, de vérifier leurs Téfilines et leurs Mezouzot, et de réparer tout ce qu’ils y trouvent à corriger dans les autres Mitsvot ; c’est là une belle coutume. »
Le Maté Efraïm l’écrit clairement : durant le mois d’Elloul, on examine l’ensemble des Mitsvot, car c’est le mois de l’introspection générale, du bilan de toute l’année. L’homme vit avec un compte, avec une balance ; ce mois-là, il pèse toute son année. Mais il est frappant de constater que, de toutes les Mitsvot, ce qu’il détaille précisément, c’est « de vérifier leurs Téfilines et leurs Mezouzot ». Telle est la coutume d’Israël au mois d’Elloul : examiner les Téfilines et les Mezouzot. Puisque nous parlons du 15 Av, de l’écriture et de la signature bonnes, de la préparation à Roch Hachana et à Yom Kippour, il convient donc de parler de cette Mitsva et de la vertu immense de la Mezouza, qui veille sur la maison.
La six-cent-treizième Mitsva n’est pas comme les autres
Il faut savoir une chose. Nous avons l’habitude de dire six cent treize Mitsvot, mais ce n’est pas tout à fait exact. Il y a six cent douze commandements, et un commandement à part. Il y a six cent douze, et il y a la Mezouza. La Mezouza contre tout le reste. Pourquoi ? Parce que les six cent douze Mitsvot ont été données pour D.ieu. Nous les accomplissons parce que c’est ce qu’Il désire, parce qu’Il a un dessein : sanctifier ce monde. Une seule Mitsva est à l’inverse : elle a été donnée pour nous. Un seul commandement, parmi les six cent treize, n’a pas été destiné à Lui, mais à nous.
D.ieu nous a fait un cadeau, une récompense pour l’ensemble des commandements. Il a dit : « À présent, Je me tiens et Je veille sur vous. Vous Me servez par six cent douze Mitsvot ; en retour, Je vous donne un dispositif de protection, un dôme de fer, et Je me tiens hors de la maison, protégeant et abritant de toutes les épreuves. » Tout ce qui advient dans la maison se trouve inscrit dans la Mezouza.
Un miracle révélé, non un miracle caché
Le Beth Yossef l’écrit, et j’ai choisi de commencer précisément par lui, non par un passage hassidique, ni par le Zohar, ni par un midrach, car on ne peut être plus précis que lui. Le Beth Yossef écrit que la Mezouza est un miracle révélé, non un miracle caché. Il existe des miracles qui relèvent de la foi : longue vie, bonne santé, subsistance ; cela, on le croit. La Mezouza, on la voit de ses yeux. Chacun sait que tout problème survenu dans une maison se trouve, d’une manière ou d’une autre, lié à la Mezouza. Qu’il s’agisse de santé, de subsistance ou de paix domestique, on vérifie les Mezouzot, et l’on voit aussitôt le lien.
Je puis même rapporter une chose douloureuse survenue dans notre propre famille, après le décès de mon père. Mon père est parti en pleine route. Il se rendait sur la tombe de son propre père, le jour de la disparition de celui-ci, à Tibériade, au carrefour de Ganot. Au beau milieu d’une conversation avec le chauffeur, en un instant, son cœur s’est arrêté de battre : ce fut une mort par un baiser divin. Nous avons ensuite décroché toutes les Mezouzot de la maison pour les vérifier, et il y avait un défaut dans l’une d’elles, précisément dans les mots « et lorsque tu marches sur le chemin ». C’est dire à quel point la chose est réelle. Et de l’autre côté, on peut le voir aussi : la Mezouza influe sur la maison, elle façonne la maison. Pourquoi ? Parce que la Mezouza est un présent que D.ieu nous a donné ; Il se tient au-dehors et veille. Nous investissons tant dans les assurances santé, les assurances vie, dans l’armée, dans la police : voici une protection divine, offerte. D.ieu veut veiller sur toi ; prends-la. C’est pourquoi la Mezouza est une chose décisive, essentielle, qui sauve véritablement des vies.
Sur quoi le Tour fonde-t-il tout cela ? Il écrit une chose remarquable : la Mezouza possède des vertus particulières. Elle n’est pas seulement une Mitsva ; elle recèle des vertus. Comment le savons-nous ? D’abord parce que la Torah elle-même lui attribue une vertu : « et tu les inscriras sur les linteaux de ta maison », dans la section « Vehaya im chamoa ». Et comment la Torah poursuit-elle ? « Afin que se multiplient vos jours et les jours de vos enfants sur la terre. » La Torah elle-même relie donc la Mezouza à la longévité. Là où il y a une Mezouza, il y a longue vie.
Plus encore, écrit le Tour : « Et plus grande que cela est le fait que la maison est gardée par elle. » La Mezouza ne donne pas seulement la vie, elle garde aussi la maison. Chacun s’étonne : garder la maison serait plus grand que la longueur des jours ? Sommes-nous à ce point attachés à nos biens ? Le Beth Yossef répond : non. La longévité est un miracle caché, dont il est très difficile de démontrer le lien ; mais la garde de la maison, on la voit de ses yeux. Bien que la longue vie soit plus précieuse que la garde de la maison, le Tour dit « plus grande » à propos de cette dernière, car la longévité est un miracle dissimulé, tandis que la garde de la maison est un miracle manifeste : ceux qui demeurent dans des maisons dépourvues de Mezouza subissent des dommages, et celui qui habite une maison pourvue d’une Mezouza en réchappe. On peut le constater de ses yeux : les maisons juives sont mieux préservées, et, à D.ieu ne plaise, s’il y a un incident, on peut aussitôt en voir le lien dans la maison. Voilà pourquoi, chez les Juifs, c’est la première chose que l’on vérifie en cas de vol : avant même d’appeler la police, on examine les Mezouzot. La police retrouvera ou non le voleur, nul ne le sait ; mais dans la Mezouza, il y aura vraisemblablement quelque défaut. On y verra immédiatement le lien entre la Mezouza et l’état de la maison.
Pourquoi la Mezouza aussi en exil
Moché Rabbeinou, dans ces deux sections, Va’et’hanan et Ekev, ordonne les deux passages les plus importants du peuple d’Israël, ceux que nous fixons dans les Téfilines et que nous plaçons dans la Mezouza. La semaine dernière, « Chema Israël » ; cette semaine, « Vehaya im chamoa ». La section « Chema Israël » ordonne l’unité du Nom : savoir que D.ieu est Un, l’unique puissance en ce monde, Celui qui dispense et qui dirige ; sans Lui, pas même une feuille ne tombe. La seconde section ajoute la récompense et le châtiment : sache que D.ieu n’est pas seulement la vérité, mais qu’Il façonne aussi la réalité. Travailler avec Lui est avantageux ; aller contre Lui ne l’est pas. Il ne se contente pas de dire ce qu’il faut faire : Il donne aussi la vie. « Travaille avec Lui, écoute Sa voix, et Je donnerai la pluie de votre terre, et la terre donnera son fruit » — tu auras tout ce que tu demandes. Mais, à D.ieu ne plaise, si vous vous détournez, « Il fermera les cieux, et la terre ne donnera pas sa récolte, et vous serez vite chassés de la bonne terre ».
Il y a là un enseignement magnifique, digne du 15 Av, veille de l’année nouvelle : « pour Toi, D.ieu de vie ». Si l’on doit, pour ainsi dire, faire des affaires avec D.ieu, mieux vaut les faire avec Lui : c’est un employeur bon et accommodant. Si tu travailles avec Lui, Il te donnera davantage de vie afin que tu puisses Le servir encore. C’est pourquoi, dans les prières des Jours Redoutables, nous demandons : « Souviens-Toi de nous pour la vie, Roi qui désire la vie, et inscris-nous dans le livre de la vie, pour Toi, D.ieu de vie. » Que signifie « pour Toi » ? On dit au Juge : « Accorde-moi le mérite pour Toi. » Quelle audace, en apparence ! On répond : nous disons à D.ieu que ce n’est pas une requête, mais un engagement. « Laisse-nous ici pour Toi ; ce sera avantageux. Donne-nous la vie, et nous promettons de lui donner sens, de la consacrer aux justes causes. » Tel est le message de « Vehaya im chamoa » : si D.ieu doit venir, que ce ne soit pas seulement du côté du droit, mais même du côté de l’intérêt : Il est le meilleur employeur qui soit, le plus accommodant.
Je veux à ce sujet rendre grâce à D.ieu. Il y a deux semaines, à la veille du mois d’Av, je donnais un cours au Beth Habad de Re’havia à Jérusalem. À la sortie, une femme m’attendait, honteuse, empreinte de crainte du Ciel. « Je vous ai longtemps attendu, me dit-elle ; je viens d’Afrique du Sud, et je veux vous raconter une histoire. » Il y a onze ans, son mari a commencé à se rapprocher de la Torah ; elle n’y était pas encore disposée. Ils se rendirent ensemble à une salle de sport : lui s’entraînait une heure, puis c’était son tour à elle. Un jour, elle voit soudain son mari faire des mouvements étranges, involontaires. Quelqu’un le recueille, l’étend sur un banc ; on se met à crier qu’il est en train de faire une crise cardiaque. La salle se trouvait en sous-sol, loin des secours ; le temps qu’ils arrivent, il devint tout bleu, sur le point de rendre l’âme.
Elle se souvient alors avoir entendu, lors d’un cours donné par une Rabbanit séfarade, que l’on peut faire des affaires avec D.ieu. Elle se prosterne à terre et se met à crier : « D.ieu, j’ai trois enfants, je ne pourrai pas les élever seule. Il y a une veuve à Jérusalem que mon mari soutient, à qui il envoie chaque mois de l’argent ; s’il quitte ce monde, plus personne ne la soutiendra. Je m’engage à prendre sur moi la pudeur, à me renforcer sur ses traces, quoi qu’il arrive. » Entre-temps, les secours arrivent, le raniment, le conduisent à l’hôpital ; dès le lendemain, tout était passé, il n’y avait plus rien. Onze années ont passé ; femme accomplie et intègre, ils sont venus en Terre sainte inscrire leur fils dans une Yéchiva de Kiryat Gat. C’est là ce que dit Moché Rabbeinou dans la section « Vehaya im chamoa » : il n’est pas seulement juste de travailler avec D.ieu, il est également avantageux de le faire ; et, à D.ieu ne plaise, il n’est pas non plus avantageux d’aller contre Sa volonté.
Ces sections sont si importantes que Moché Rabbeinou ordonne de les placer au centre de la vie, en trois endroits : l’étude de la Torah, les Téfilines et la Mezouza. « Et tu les enseigneras à tes enfants, pour en parler » : habituer les enfants à parler de ces sections. Deuxièmement, les Téfilines : les fixer sur la tête et sur le cœur. Troisièmement : « et tu les inscriras sur les linteaux de ta maison », les placer aux entrées des demeures. Tout cela en raison de la centralité de ces commandements.
Or il est frappant que les Mitsvot des Téfilines et de la Mezouza figurent à la fois dans la première et dans la seconde section. Pourquoi cette répétition ? Simplement, dira-t-on, parce qu’il faut inscrire les deux sections, « Chema » et « Vehaya », dans les Téfilines et la Mezouza. Mais le Sifri dit une chose saisissante. Pourquoi revenir, dans la seconde section, sur les Téfilines et la Mezouza, déjà mentionnés dans la première ? Afin que tu ne dises pas que tu en es dispensé hors de la Terre d’Israël. La seconde section parle en effet de l’exil : « et vous serez vite chassés de la bonne terre ». Un homme pourrait dire : je suis en exil, je suis dispensé de commandements, dispensé de Téfilines et de Mezouza. C’est pourquoi la Torah enseigne qu’en exil aussi, il faut mettre Téfilines et Mezouza.
Mais voici le point stupéfiant. Non parce que, hors de la Terre, on serait tenu de ces commandements pour eux-mêmes. Selon le Sifri, hors de la Terre, on en est en vérité dispensé. Pourquoi, alors, y est-on malgré tout astreint aux Téfilines et à la Mezouza ? Uniquement afin qu’à notre retour, nous sachions de quoi il s’agit, que nous n’oubliions pas les commandements. Le Sifri l’illustre par une parabole : l’épouse d’un roi entre laquelle et son mari naît une tension, et qui s’en retourne provisoirement chez son père jusqu’à ce que les choses s’apaisent. Il lui dit : « Là-bas aussi, pare-toi, entretiens-toi, afin qu’à ton retour tu sois toujours digne. Même si, pour l’heure, tu es partie et ne me dois plus rien, ne te néglige pas, afin qu’à ton retour tu sois parée et que notre amour demeure. »
Ce que le Maharal savait mieux que quiconque
En profondeur, hors de la Terre, l’homme est dispensé de Téfilines et de Mezouza. Quelle en est la raison ? C’est pourtant une obligation qui incombe au corps, non un commandement lié à la terre. L’homme est le même en Terre d’Israël et en dehors. Le Maharal l’écrit, et qui mieux que le Maharal savait de quoi il parlait ? Il écrit : la Mezouza requiert une maison, et il faut être maître de sa maison. Or, hors de la Terre, nul homme n’est vraiment chez lui. Hors de la Terre, l’homme est un hôte, jusqu’à ce que les nations le chassent. Même s’il y demeure cent ou deux cents ans, il reste un invité parmi les nations. Ce n’est pas sa terre, ce n’est pas son pays, ce n’est pas son lieu ; il est une minorité, toujours de passage.
De la même manière, hors de la Terre, l’homme devrait être dispensé de Téfilines, car les Téfilines exigent une tête libre, de la concentration, une quiétude de l’esprit ; et hors de la Terre, l’homme n’a ni concentration ni sérénité, ni cœur apaisé quant à sa maison, laquelle appartient à l’État, aux nations. Il n’y séjourne que jusqu’à ce qu’on l’en chasse. Non que ce soit facile en Terre d’Israël ; mais là, on combat pour ce qui est sien, on sait qu’on y reviendra, c’est son lieu. Hors de la Terre, l’essence même du séjour est provisoire.
Le Maharal, dont toute l’existence fut un combat contre l’antisémitisme et les accusations de sang, naquit la nuit de Pessa’h. Alors qu’on courait chercher la sage-femme, on trouva deux non-Juifs creusant une fosse pour y enfouir, sous la maison du Rav, le corps d’un enfant chrétien : dès le lendemain se serait propagée par toute la ville l’accusation que le Rav avait, la nuit de Pessa’h, immolé un enfant. On saisit ces hommes, on les retint jusqu’à l’arrivée des autorités, et le père du Maharal déclara : « Celui-ci nous sauvera de l’accusation de sang ; l’enfant qui va naître nous en délivrera. » Voilà pourquoi, mieux que quiconque, le Maharal savait qu’hors de la Terre le Juif est provisoire : même quand tu y es en paix, le sol tremble sous tes pieds ; tandis qu’en Terre d’Israël, même dans la guerre, c’est ta maison, tu combats pour ta maison et pour ton lieu.
Peut-être peut-on dire, plus profondément encore : lorsqu’un Juif se pare de Téfilines et de Mezouza en exil, que dit-il au fond ? Qu’il ne cesse d’attendre le retour. Comme cette épouse qui se pare pour son mari, non seulement pour être prête, mais pour manifester son désir et sa nostalgie : chez ses parents, elle n’est pas chez elle ; elle l’attend, elle veut qu’il frappe à la porte et l’appelle. Ainsi le Juif hors de la Terre est-il tenu de tous les commandements comme d’une préparation et d’un signe de retour vers la Terre d’Israël, signe de son aspiration et de sa nostalgie.
Des panneaux dressés sur le chemin de la vie
Venons-en au cœur du sujet. Moché Rabbeinou répète deux fois les mêmes sections, et dans « Chema » comme dans « Vehaya » figure le commandement de la Mezouza ; c’est pourquoi nous y inscrivons ces deux passages. Quel est le sens de la Mezouza ? Simplement, la Mezouza est une Mitsva comme les autres : un panneau, un rappel de notre obligation envers D.ieu. Pourquoi à l’entrée ? Parce que le seuil est un lieu stratégique. Où plante-t-on les panneaux ? À l’entrée et à la sortie de la ville, aux endroits que l’œil voit et que l’oreille entend. La Mezouza fait ainsi partie d’un réseau de panneaux.
Mais quel en est l’enjeu ? Fauter est bien plus aisé qu’accomplir une Mitsva. Pourquoi ? D’abord parce que la faute est sous nos yeux : D.ieu se trouve dans les livres, dans les cieux, tandis que ce monde-ci est devant nos yeux ; la tentation de se tromper est bien plus forte. Il y a là un principe que chacun connaît : la faute offre une gratification immédiate, la Mitsva une gratification à long terme. C’est la différence de toujours entre l’esprit et le cœur. Qu’est-il plus plaisant : manger une glace ou marcher pour brûler les cinq cents calories ? Manger la glace : c’est un plaisir immédiat, savoureux. La marche, tu n’en verras le bénéfice que dans un mois. Ce qui est juste procède de l’esprit, et l’esprit investit toujours à long terme ; il faut de la patience, beaucoup de foi. Ce qui est interdit siège dans le cœur, car le cœur donne une réponse immédiate : tu es en colère, te contenir te vaudra une récompense au Jardin d’Éden, mais décharger ta rage, c’est maintenant. C’est pourquoi il est bien plus probable qu’un homme faute plutôt qu’il n’accomplisse le bien. Aussi D.ieu nous a-t-Il entourés de panneaux : en chaque lieu stratégique, un rappel. Nous avons les Tsitsit sur le vêtement, les Téfilines sur la tête et le cœur, et la Mezouza sur le seuil. Quand l’homme entre chez lui ou en sort, un panneau lui dit : souviens-toi.
La Guemara, dans le traité Mena’hot, raconte l’histoire d’un homme qui s’apprêtait à fauter avec une noble dame romaine de haut rang. Comme il ôtait ses vêtements et ses Tsitsit, les fils vinrent lui frôler le visage. Il sentit soudain leur contact, en fut ébranlé, et s’assit à l’écart. Elle lui demanda ce qu’elle avait de repoussant, croyant qu’il avait vu en elle quelque défaut. Il lui répondit : « Je n’ai trouvé en toi aucun défaut, mais la Mezouza m’a rappelé… » — il faut comprendre les Tsitsit, dont les fils rappellent les six cent treize commandements. « Je me suis souvenu. » Elle fut si bouleversée par sa maîtrise de soi, par ce rappel de D.ieu qui l’accompagne toujours, jusqu’en ces lieux abaissés, qu’elle se convertit et devint une éminente noble juive. D.ieu nous a donc enveloppés de panneaux afin que nous nous souvenions. Ce sont là nos gyrophares : les rappels que D.ieu voit, que D.ieu prend garde, que tout est consigné dans le registre.
La Mezouza que Rabbi envoya à un idolâtre
Mais les commentateurs ne se contentent pas de cela, et c’est ici que nous voulons mettre l’accent, car la Torah entoure la Mezouza de tant d’allusions qu’elle dépasse de loin une simple Mitsva. La Torah lui attribue des vertus, des pouvoirs et des degrés qu’aucun autre commandement ne possède. Nous l’avons dit : la Mezouza donne la longévité ; c’est un commandement donné pour nous. Et d’où nous vient d’ailleurs ce mot, « Mezouza » ? Où en est-il déjà question dans la Torah ? En Égypte. En Égypte, on plaça le sang sur les linteaux des portes en signe de protection. Alors que l’ange destructeur — pardon, alors que D.ieu Lui-même — allait frapper les habitants d’Égypte, que dit-Il ? « Si vous placez le sang sur les linteaux de la porte, cela protégera tous les occupants de la maison. » Le linteau des portes est donc, dans la Torah, un lieu stratégique où se dresse la tour de garde, qui influe sur toute la sécurité de la maison. Le Zohar l’écrit : « Mezouza » forme les lettres de « za[z] mavet », « déplace la mort » : elle éloigne la mort de tous les habitants de la maison. La Mezouza n’est donc pas seulement destinée à protéger de l’inclination au mal, à garder l’âme ; elle protège contre les nuisances qui rôdent au-dehors, contre les maux de la santé, pour la longévité, la sérénité et la paix domestique, contre tous les fléaux que ce monde engendre. La Mezouza est simplement cette tour de garde, cette sentinelle : D.ieu se tient au-dehors et veille sur la porte.
De là découle un enseignement extraordinaire, qui vaut tous les mondes. Le Talmud de Jérusalem, au début du traité Péa, rapporte que Rabbi Yehouda HaNassi avait un ami nommé Artaban. Rabbi Yehouda HaNassi réunissait en une seule personne la Torah et la grandeur : il eut le mérite d’être un géant de la Torah, descendant de Hillel, de sceller l’époque des princes, de rédiger la Michna, l’un des plus grands d’Israël en toutes les générations. Et il connut aussi la grandeur matérielle : il fut d’une immense richesse. La Guemara dit que son palefrenier était plus riche que le roi de Perse. C’était un milliardaire de renommée mondiale, lié à de nombreux dignitaires des nations : intime d’Antonin, âmes sœurs, et ami en Perse d’un homme important nommé Artaban.
Un jour, Artaban envoie à Rabbi Yehouda HaNassi une perle, un diamant magnifiquement enveloppé, et lui dit : « Renvoie-moi un présent digne de la Terre d’Israël. » Rabbi lui envoie une Mezouza. Le non-Juif fut très déçu : « Je t’ai envoyé un présent valant mille pièces d’or, et toi, tu m’envoies un objet qu’on achète pour cent dollars ! Que m’as-tu donné ? » Rabbi répondit : « D’abord, un tel objet, tu ne l’as pas ; ensuite, tu m’as envoyé un présent qui a besoin d’être gardé, tandis que ce présent-ci veillera sur toi. » Artaban ne comprit pas et le rangea dans un tiroir. Or il est rapporté qu’il avait une fille unique, prise de folie, comme habitée d’un démon. C’était sa fille unique, tout son rêve, son héritière. Il fit venir des médecins de partout, sans savoir que faire. Il se souvint alors du présent reçu du sage de la Terre d’Israël, fixa la Mezouza à la porte, et le démon sortit d’elle : elle guérit. Comblé de joie, il dit à Rabbi : « Tu avais raison ; ta Torah est vraie, belle et digne de louange. »
Que renferme ce récit ? Il nous oblige à pénétrer très profondément l’essence de la protection de la Mezouza. La Mezouza protège du fait de son commandement : comment, dès lors, peut-elle protéger un non-Juif, qui n’y est pas astreint ? Bien plus, le Rambam écrit que ceux qui pensent que la Mezouza agit par la vertu de Noms divins, et qui inscrivent au bas toutes sortes de Noms saints, sont de grands insensés : la force de la Mezouza, sa protection, procède du commandement. Comment donc peut-elle aider un non-Juif, qui n’y est pas tenu ?
Et Rabbi ne fut pas le seul. La Michna, dans le traité Kélim, parle des ustensiles qui reçoivent ou non l’impureté, et donne l’exemple d’un bâton pourvu d’un réceptacle pour une Mezouza. Il semble qu’autrefois l’on cheminait avec un bâton dans lequel on plaçait une Mezouza pour se protéger, et la Guemara débat de savoir si ce bâton est ou non susceptible d’impureté. Le Tossefot Yom Tov dit : il se peut qu’à l’époque de la Michna, des gens voyageaient avec une Mezouza sur eux, la tenant pour un commandement et une protection. Or si la Michna le rapporte comme une chose allant de soi, c’est qu’ils ne se trompaient pas : il existait bien une telle pratique, une croyance en cette protection. Comment cela se peut-il, alors que le bâton n’est pas astreint à la Mezouza — seule la porte, seule la maison l’est, à condition d’être une demeure permanente ?
Que retenir de l’histoire de Rabbi comme de la Michna du traité Kélim ? Que la Mezouza peut être bénéfique même là où elle n’est pas placée en tant que commandement, même là où l’obligation n’existe pas. Pourquoi ? Le Rabbi apporte ici une chose singulière, qui porte à son comble la force et la puissance de la Mezouza.
La Mezouza est faite d’emblée pour protéger. Il y a six cent douze commandements, et une Mitsva à part. Toutes les Mitsvot de la Torah ont été données pour les desseins que D.ieu a fixés : sanctifier la maison, l’activité, l’homme, sa pensée, sa parole et son acte. D.ieu a ajouté qu’il y a une récompense aux commandements — non un pot-de-vin, mais simplement : si tu travailles pour Moi, Je te donnerai davantage de raisons de Me servir, une longévité pour Me servir encore. Comme on améliore le sort d’un bon employé, afin qu’il continue son travail. La Mezouza n’est pas cela. La Mezouza est un commandement donné, d’emblée, dans le but inverse : elle est la récompense de tous les commandements. D.ieu nous donne un commandement pour veiller sur nous : « Vous investissez tant en Moi ; Je veux veiller sur vous. » Ainsi la Mezouza n’est-elle pas une récompense issue de l’accomplissement du commandement : son essence même est un dispositif de garde et de protection que D.ieu place sur nous. Le Rabbi estime donc que, dans ce cas, puisque l’essence de la Mezouza est la protection, on peut la donner même à un non-Juif. Et ce que le Rambam a dit — qu’il est interdit d’y inscrire des Noms — le Rabbi le confirme : si tu penses que la Mezouza aide par des Noms, c’est assurément une sottise, elle ne peut aider ainsi. La Mezouza aide par la vertu du commandement ; et Rabbi l’écrivit au nom du Ciel, aussi renfermait-elle force et sainteté. Lorsque tu écris une Mezouza pour l’accomplissement du commandement, en croyant à sa force, elle protège, même si tu ne l’as pas fixée pour le commandement, même si tu ne l’as placée que pour la protection, pourvu qu’elle ait été écrite au nom du Ciel.
Le Rabbi écrit d’ailleurs que son beau-père, le Rabbi précédent, gardait toujours une Mezouza de protection sur sa table : une Mezouza enveloppée d’un ustensile dans un ustensile, posée en permanence sur la table. J’ai vu dans les Iguerot Kodech que le Rabbi écrit à un homme souffrant terriblement de migraines de porter toujours sur lui une telle Mezouza, ustensile dans ustensile, afin de pouvoir même entrer avec elle dans des lieux inconvenants. Il existe donc une notion selon laquelle la Mezouza elle-même confère une protection, même là où elle n’est pas fixée pour le commandement : il suffit qu’elle ait été écrite au nom du Ciel, pour le commandement, et non par des Noms.
Le Roi qui garde Ses serviteurs de l’extérieur
Qui l’a dit le plus magnifiquement ? Onkelos. Tous connaissent son histoire. Onkelos était le neveu de l’empereur de Rome. Il commence à entendre parler de cette religion persécutée en Terre sainte, tandis que les Romains piétinent Sion, labourent le champ, non contents d’avoir détruit Jérusalem, projetant d’en effacer jusqu’au souvenir et d’édifier sur ses ruines une ville nouvelle. Curieux, Onkelos se dit : « Ce petit peuple qui met le monde entier en émoi doit receler quelque secret ; s’il irrite tant de gens, il doit y avoir là un mystère. » Avant de partir pour Jérusalem, il craignait son oncle ; il s’adresse à lui : « Je suis un jeune homme ; donne-moi un conseil pour me lancer dans les affaires. Quel est le meilleur conseil ? » L’oncle lui répond : « Cherche une marchandise aujourd’hui bon marché, mais qui a de bonnes chances de monter, dont le potentiel est immense. » Et voici que, par la bouche de l’oncle, un roi d’en-haut parlait : qui, dans le peuple d’Israël, à cette époque, avait une valeur en apparence des plus basses, au plus bas de la terre, mais un potentiel s’élevant jusqu’aux astres du ciel ?
Onkelos monte à Jérusalem, étudie, se convertit, et mérite que sa traduction araméenne de la Torah soit imprimée collée au texte écrit. Or qui se tient collé à la Torah écrite ? Le converti. C’est la Torah d’Israël. Les enfants de Moché Rabbeinou ne perpétuèrent pas son enseignement, pour t’apprendre que tout Juif peut devenir fils de Moché Rabbeinou dans la Torah : nul besoin d’être son fils ni son petit-fils ; il faut peiner, désirer étudier, et alors le fils du marchand et de l’épicier deviendra le fils de Moché Rabbeinou. Il n’y a là aucune protection de lignage familial.
L’oncle apprend que son neveu talentueux, le théologien sur lequel il fondait tant d’espoir, qu’il destinait à être le sage en chef, est devenu adepte de cette religion qu’ils persécutent et piétinent. Il envoie des soldats l’arrêter. Onkelos débat avec eux de paroles de Torah ; ils en sont bouleversés et se convertissent eux-mêmes. Il envoie un autre détachement, en les avertissant de ne pas échanger un seul mot avec Onkelos, de ne pas même lui dire « bonjour », de peur qu’il ne les entraîne par la Torah. Ils entrent, lui disent seulement qu’ils l’emmènent à Rome. Il n’a d’autre choix ; il se lève avec eux. Ils le saisissent, le font sortir, et comme il franchit la porte, il passe devant la Mezouza, la regarde et sourit. C’était un homme sage : pourquoi sourit-il ? Cela piqua leur curiosité, et ils l’interrogèrent. Il répondit : « Je songe à ceci. Dans tout empire, le roi siège à l’intérieur et les serviteurs le gardent de l’extérieur. Ici, les serviteurs siègent à l’intérieur, et le Roi les garde de l’extérieur. » Ils lui demandèrent ce qu’il voulait dire. Il répondit : « Regardez cette Mezouza. Y est inscrit le Nom divin Chaddaï ; et le mot “Mezouza” équivaut en guématria à soixante-cinq, valeur du Nom divin. Le Nom de D.ieu est là. Moi, peuple d’Israël, je siège à l’intérieur ; quel peuple précieux, dont D.ieu prend garde du dehors ! » Cela les intrigua ; ils étudièrent d’eux-mêmes et se convertirent.
Que nous suggère au fond Onkelos ? Ce n’est pas une récompense de la Mezouza, un supplément : c’est toute l’essence de la Mezouza. Un commandement dressé sur la porte, sur le seuil, car le seuil est le lieu qui garde tous les habitants de la maison. Aussi le Rabbi fait-il un pas de plus : en cas de besoin, on peut la donner même à un non-Juif, qui n’y est pas astreint, car la Mezouza, par son essence même, est une Mezouza de protection ; et même dans le bâton, il existait une pratique où l’on cheminait avec elle, même là où l’on n’est pas tenu à la Mezouza, en raison de la protection qu’elle confère.
Cela signifie-t-il que si un non-Juif pose une Mezouza… ? Je n’entends nullement innover une règle de cette sorte. Sans doute Rabbi Yehouda HaNassi avait-il un besoin particulier, sans doute devait-il rapprocher cet homme, il avait besoin de cette faveur ; il n’entendait pas fixer une loi permettant désormais de placer des Mezouzot chez les non-Juifs. Cela me rappelle une plaisanterie : un prêtre vient trouver un Rav et lui dit : « Chez nous, il y a sans cesse des voleurs ; que faites-vous, vous, contre les voleurs ? » Le Rav répond : « Nous avons une solution meilleure encore : nous plaçons une Mezouza sur les portes, et les voleurs ne viennent plus. » Le prêtre demande : « Combien cela coûte-t-il ? » Cent dollars l’unité. Aucun problème : il en commande cent. La semaine suivante, il fixe les Mezouzot aux entrées. Un mois plus tard, il revient rendre au Rav toutes les Mezouzot. « Que s’est-il passé ? Cela ne marche pas ? » Le prêtre répond : « Cela marche ; mais depuis que nous avons posé les Mezouzot, les collecteurs de charité ne cessent d’affluer. » Je ne dis certes pas qu’il faille poser des Mezouzot chez les non-Juifs et lancer une campagne en ce sens ; même les plus zélés n’y ont jamais songé. Mais quoi qu’il en soit, à chaque chose sa place ; sans doute Rabbi avait-il un besoin, une raison particulière.
D’où le Rabbi tire-t-il tout cela ? Du Ba’h, celui-là même par qui nous avons ouvert ce cours à propos du Tour. Le Tour avait dit que la Mezouza ne se contente pas d’allonger les jours : plus que cela, elle garde aussi les entrées. Le Beth Yossef avait demandé : en quoi garder les entrées serait-il « plus » que donner la vie ? Il avait répondu : c’est un miracle révélé. Le Ba’h ajoute une belle précision : non. Donner la vie est la récompense du commandement ; garder la maison est l’essence du commandement. Garder la maison est plus grand, car c’est le cœur même de la Mitsva. « Plus grand que cela, dit-il, non seulement D.ieu accorde une récompense — la longévité, à lui et à ses enfants — pour l’accomplissement de ce commandement, mais le commandement lui-même garde sa maison, de sorte que, sans autre intervention, la maison est préservée de tout dommage. » Le Rabbi l’écrit dans les Likoutei Si’hot, tome 19, page 126 : puisque la protection qu’assure la Mezouza est liée au corps même de la Mezouza et non seulement à une récompense, il est cohérent qu’une forme de protection émane de la Mezouza elle-même, du fait qu’elle a été écrite pour le commandement, et cela même avant que l’on n’accomplisse le commandement de la Mezouza, comme chez Artaban ou dans le cas du bâton.
L’œil effacé et le médecin devenu croyant
J’ai longtemps hésité sur le récit à rapporter. Je vais partager une histoire véritable, de première main, entendue de la bouche d’un grand en Israël, il y a quelques années, une veille de Guimel Tamouz. J’ai vu le Rav Its’hak David Grossman, le Rav de Migdal HaEmek, un homme précieux et considérable, un homme d’action immense. Il m’a raconté une histoire survenue cinquante ans plus tôt, et il tremblait comme si elle s’était déroulée le jour même ; il appela même son épouse en pleine conversation pour se remémorer tous les détails, tant ils revivaient cet épisode comme s’il venait d’arriver.
Leur fille aînée, à l’âge de quinze ans, développa un problème à l’œil : l’œil se retourna, s’enflamma. On la mena de médecin en médecin, et chacun disait le contraire de l’autre : celui-ci parlait d’allergie, celui-là d’infection ; nul n’avait la moindre idée de ce qu’il fallait faire. Ils apprirent qu’au New Jersey se trouvait l’un des plus grands ophtalmologues du monde, le docteur Oren Blatt, seul capable de traiter un cas pareil. À une heure du matin, ils montaient dans l’avion ; à six heures du matin, ils atterrissaient au New Jersey ; à huit heures, ils étaient déjà chez le médecin. Il regarda, s’alarma, demanda de pratiquer un examen sur un appareil d’imagerie très sophistiqué qu’il possédait, et dit de revenir dans trois jours, le temps de développer le cliché.
La fille dit : « Papa, nous sommes déjà depuis deux heures à New York, et nous ne sommes pas encore allés chez le Rabbi. » Ils étaient au New Jersey, tout proche de New York. « Nous ne sommes pas encore allés chez le Rabbi. » Ils se précipitent pour arriver à Crown Heights, à Brooklyn, juste avant que le Rabbi ne vienne à la prière. Le Rabbi arrivait à dix heures précises. Le Rav Grossman se tient avec sa fille sur le passage où se pressent hommes et femmes, et que le Rabbi doit traverser. Le Rabbi descend de la voiture ; il lui reste quelques mètres pour atteindre l’entrée de la synagogue. « J’étais si bouleversé, dit le Rav Grossman, que j’ai commis un acte d’audace pour lequel, si je n’avais pas été le Rav Grossman, on m’aurait jeté dehors : je me suis simplement dressé devant le Rabbi, lui barrant le passage, et je lui ai dit en yiddish : c’est la fille au sujet de laquelle je vous ai écrit. » Le Rabbi regarde — après le vol et une nuit sans sommeil, l’œil paraissait plus effrayant encore — et le Rabbi dit aussitôt : « Vérifiez immédiatement les Mezouzot, et qu’on l’élève vers la Torah, le dais nuptial et les bonnes actions », puis il entra en hâte dans la synagogue.
J’ai téléphoné en Terre d’Israël ; on décrocha les Mezouzot de sa chambre, à l’internat du lycée de Tsfat où elle étudiait. Et dans la Mezouza, dans les mots « et comme fronteaux entre tes yeux », le mot « tes yeux » était effacé. On changea les Mezouzot. « Aussitôt, dit le Rav, nous avons commencé à voir une amélioration, de mieux en mieux. Deux jours plus tard, vint notre tour chez le médecin. À peine entrés, il regarda et demanda : qu’avez-vous fait ? Nous avons répondu : nous sommes allés chez le Rabbi, il a demandé de remplacer les Mezouzot, nous les avons remplacées. »
Le Rav Grossman poursuit : « De longues années passèrent. Je fus invité à un dîner au New Jersey. J’entre prier Cha’harit dans la synagogue. Je vois des Juifs debout, priant, et à l’écart, un homme enveloppé de Talit et de Téfilines, priant avec une ferveur qui attirait l’attention de toute l’assemblée. Il relève son Talit, m’aperçoit, s’approche, m’étreint et me dit : “Rav Grossman, merci de m’avoir rapproché du Créateur du monde. Nous ne nous connaissons pas ; je suis le docteur Oren Blatt, le médecin chez qui vous êtes venu il y a vingt ans, qui a vu ce qui est arrivé à votre fille grâce à la Mezouza. Je me suis dit qu’il y avait un sens à ce monde. Je suis revenu à la Torah et j’ai transformé toute ma vie d’un extrême à l’autre.” »
Voilà ce que nous enseigne le Ba’h. La Mezouza n’est pas une récompense par laquelle D.ieu garde la maison : garder la maison est son essence même. Elle est le présent offert pour l’ensemble des commandements, la récompense de toutes les Mitsvot. D.ieu dit : « Vous faites tant pour Moi ; Moi aussi Je ferai pour vous, Je veillerai sur vous. » C’est pourquoi la Mezouza protège au point de protéger par elle-même, même hors du cadre du commandement, pourvu qu’elle ait été écrite pour le commandement et non par des Noms : elle possède alors une force propre.
Nous avons d’abord quelques dédicaces. Pour l’élévation de l’âme de Chlomi ben Claudine ; de Rabbi Meïr be-Rabbi Yekoutiel ; d’Avraham ben Nissim ; de David Mordékhaï ben Moché Zeev HaCohen ; et du cher soldat tombé la semaine dernière, Eitan Israël ben Bnaya Yehochoua et Naama. Que D.ieu console ses parents et console tout le peuple d’Israël, et que toutes ces âmes intercèdent en faveur des familles pour de bonnes nouvelles, du réconfort et la santé. Et pour distinguer entre le deuil et la joie, en de meilleures nouvelles : au mérite de l’anniversaire du Rav ‘Haïm Mena’hem Mendel ben Esther Ra’hel et de son épouse Miriam Riza bat ‘Hana, une année de réussite en toutes choses.
Deux manières de fixer la Mezouza
De là, je veux m’ouvrir à un sujet précieux et singulier, dont nous n’avons jamais parlé, mais qui touchera quiconque l’entendra, y compris parmi les Séfarades, avec la permission de tous. Voici de quoi nourrir un enseignement pour un « Chéva Bra’hot » : à partir du 15 Av commencent les mariages ; qui serait invité à un « Chéva Bra’hot », à un repas de noces, y trouvera une idée douce et singulière. Quelle profondeur et quelle beauté se cachent dans cette chose.
Dans les communautés d’Israël, il existe deux coutumes pour fixer la Mezouza. Les Séfarades la fixent couchée, dans le sens de la largeur ; les Achkénazes, en biais. Pourquoi en biais ? C’est un compromis entre Rachi et Rabbeinou Tam. Nous avons deux avis dans la Guemara, au traité Mena’hot, sur la manière de fixer la Mezouza. La Guemara dit : « À la manière des charpentiers, elle est invalide » — celui qui fixe la Mezouza comme le font les charpentiers, elle est invalide. Rachi explique que les charpentiers plantaient un piquet dans le montant de la porte, dans le sens de la largeur ; si donc l’on couchait la Mezouza dans la largeur, elle serait invalide, et il faudrait la dresser dans le sens de la longueur, à la verticale. Les Tossefot disent l’inverse : la dresser dans la longueur n’est pas honorable ; nos Sages parlent à ce propos de « sépulture d’âne », car l’âne, on l’enterre debout et non couché ; mieux vaut donc la coucher dans la largeur. Nous avons ainsi une controverse : Rachi dit dans la longueur, les Tossefot disent dans la largeur. Et les Tossefot ajoutent : si on la place en biais, on s’acquitte des deux avis, car elle est à la fois un peu dans la longueur et un peu dans la largeur.
Le Choul’han Aroukh, celui de Maran le Beth Yossef, tranche dans la longueur, selon l’avis de Rachi — c’est ainsi que font les Séfarades. Le Rama nous dit de faire comme les Tossefot : si tu peux réunir les deux avis, fais comme les Tossefot. Où retrouve-t-on cette différence entre Achkénazes et Séfarades ? Dans le Sefer Torah. Chez les Séfarades, le Sefer Torah se tient debout, aussi bien dans l’arche sainte que sur la table de lecture. Chez les Achkénazes, sur la table de lecture, le Sefer Torah repose à demi couché, à demi debout, appuyé sur son support ; et à l’intérieur de l’arche sainte aussi, il est incliné, à demi couché, à demi debout. Nous avons donc là une grande différence entre Achkénazes et Séfarades.
Ni tout à toi, ni tout à moi
J’ai entendu un jour une idée homilétique — celui qui l’a dite l’a peut-être dite en plaisantant, mais je veux la prendre au sérieux et en développer toute la sagesse. Les prédicateurs disent qu’agir selon la coutume achkénaze, en biais, est un bon signe pour la paix domestique. Il y a là une allusion aux deux époux. Sais-tu comment se maintient un foyer ? Un peu de moi, un peu de toi. Cherche le compromis. Elle dit « dans la longueur », tu dis « dans la largeur » ; vous voulez bien vivre ? Ne cherche pas à ce qu’elle ait raison, ne cherche pas à avoir raison toi-même. Essayez l’un et l’autre. Prenez un peu d’elle, un peu de toi. La vérité n’est jamais un seul avis. La vérité est la combinaison du meilleur de chaque avis.
Pourquoi ? Parce que D.ieu a créé ce monde selon dix séfirot : bonté, rigueur, harmonie — ‘hessed, guevoura, tiféret. Tout est vrai. Ce monde est composé à la fois de bonté, de rigueur et d’harmonie. Quelle est donc la chose juste ? Toujours écouter et chercher à équilibrer, à engendrer l’harmonie, à créer la synthèse entre des avis opposés. Nous entrons ici dans la sagesse de la vie. La véritable sagesse de l’existence, c’est la capacité de créer une unité composée d’avis divers, une unité équilibrée, synthèse d’opinions différentes et contradictoires. Et cela a de nombreux échos, en de nombreux lieux.
Je dirai d’abord une chose précieuse. La semaine prochaine, lundi 20 Av, c’est le jour de la hiloula du père du Rabbi, le génie et kabbaliste Rabbi Levi Its’hak Schneerson, de bénie mémoire, qui donna sa vie et fut exilé par les communistes. Il enseigne une chose douce. L’idée de la synthèse ne se trouve pas seulement dans la position en biais — dont parlent les prédicateurs —, elle se trouve dans le mot même « Mezouza ». De quoi ce mot est-il composé ? Nous avons dit : « Mezouza », le linteau de la porte ; puis « za[z] mavet », qui déplace la mort. Il ajoute une autre idée : « Mezouza » se lit « zou » et « zeh ». Quarante jours avant la formation de l’enfant, D.ieu décrète « la fille d’untel pour untel ». « Zou » et « zeh » : le mot « Mezouza » rappelle déjà aux habitants du foyer ce qu’est la vie — « celle-ci » et « celui-ci ». Ne cherche pas à avoir raison seule. Quelqu’un me disait un jour qu’on pouvait lire, sur la porte de bien des maisons : « Ici demeurent Monsieur Il-se-tait et Madame Elle-a-raison » — dans bien des foyers, l’ordre est qu’elle a raison et qu’il se tait. Ce n’est pas une bonne méthode. La bonne méthode, c’est que lui aussi ait un peu raison, et qu’elle aussi ait un peu raison : prendre de chaque avis sa logique, sa ligne, et tenter de les combiner.
Rabbi Levi Its’hak Schneerson dit une chose stupéfiante. En vérité, cela se trouve à l’intérieur même de la Mezouza. Qu’y a-t-il dans la Mezouza ? Deux sections opposées. « Chema Israël », une section tout entière d’amour, sans châtiment : « et tu aimeras D.ieu ton D.ieu de toute ton âme », une section toute d’amour. Et « Vehaya im chamoa », une section de rigueur : « vous serez vite chassés de la bonne terre », mais aussi, avons-nous dit, l’obligation même en exil. On enferme, dans une petite maison de cuir, « celle-ci » et « celui-ci » : une section de bonté et une section de rigueur. Pourquoi ? Parce que la vérité n’est ni la bonté, ni la rigueur. La vérité est l’harmonie. La vérité est la synthèse qui recueille le bien de chacune.
L’éducation n’a pas de règles
Parfois, il faut éduquer par la bonté. Il y eut jadis un grand éducateur qui écrivit un livre sur l’éducation. Dans sa préface, il énonça dix principes. Il envoya son livre au Rabbi, et le Rabbi ajouta une ligne : il avait oublié d’écrire le onzième principe, à savoir qu’en éducation, il n’y a pas de règles. Ce qui convient à cet enfant ne convient pas à cet autre. L’éducation, c’est de l’humain, et l’humain relève de principes vivants. Comment élève-t-on une personne ? Tel homme a besoin d’une étreinte, tel autre d’une parole ferme, et le même homme a parfois besoin des deux à la fois : au sein de l’étreinte, dire un mot de reproche ; au sein du reproche, glisser l’étreinte. La vie est une synthèse de tout, car l’homme lui-même est composé de tout.
La Guemara dit une chose saisissante : « Que toujours la gauche repousse et la droite rapproche. » Dans l’éducation, il faut les deux mouvements : repousser de la gauche, rapprocher de la droite. Le Rabbi a dit un jour une chose très particulière : pourquoi le rejet est-il de la main gauche et le rapprochement de la main droite, et non l’inverse ? Le rejet doit se faire de la gauche, la main faible, et le rapprochement de la droite, la main forte. Repousser, à D.ieu ne plaise, requiert parfois une parole ferme, mais le rapprochement doit être quatre-vingt-dix fois, ou dix fois, plus grand que le rejet : il faut certes repousser, mais en caressant, avec tant d’affection et de proximité que le rejet en soit amoindri.
Le maître qui ne connaissait qu’une seule voie
La Guemara apporte un exemple de ce qui advient lorsque manque la combinaison entre les deux mouvements, lorsqu’un homme va jusqu’au bout de sa vérité, sans compromis. Et ce n’est que dans les cent dernières années, alors que le pouvoir de l’Église s’affaiblit, que l’on comprit ce à quoi la Guemara faisait allusion. Toute l’édification de cette religion, qui versa tant de sang juif au fil des générations, prit racine en un tel point. Voici l’histoire de Yehochoua ben Pera’hia.
Yannaï le roi se rapprocha des Sadducéens, s’éloigna des Pharisiens et fit périr tous les sages. Seul demeura Yehochoua ben Pera’hia, prince du Sanhédrin, qui put s’enfuir avec un unique disciple à Alexandrie d’Égypte. Il y demeura de longues années, jusqu’à ce que Chlomtsion Alexandra persuadât Yannaï de le laisser revenir. Il repart avec son disciple. En chemin, ils passent dans une auberge où une femme les accueillit avec beaucoup de bienveillance. Après des années d’exil, de persécution et de dissimulation, il parvient soudain dans une maison normale, éclairée, avec de la bonne nourriture et une hôtesse au cœur généreux. Il dit à son disciple : « Vois combien cette auberge est belle. » Le disciple crut qu’il voulait dire que la femme était belle, et répondit : « Comme elle est belle ; regarde ses yeux. » Yehochoua ben Pera’hia fut bouleversé : « De quoi te parlé-je ? Je te parle de sa conduite, de son hospitalité, et toi tu me parles de ses yeux ! » Il le repoussa. Le disciple vint demander pardon, et demanda pardon encore, mais le maître ne voulut pas l’accueillir. Ce disciple si proche, qui avait cheminé avec lui toutes ces années : « C’est cela que tu as en tête ? » Il le rejeta.
La Guemara dit : cet homme s’en alla et dressa un autel pour l’idolâtrie ; il fonda un mouvement d’idolâtrie. Qui était cet homme ? Durant toutes les générations, nous l’ignorions. Mais il y a cent ans, comme le pouvoir de l’Église déclinait, parut un recueil intitulé Hesronot HaChass : tous les passages du Talmud supprimés par la censure. L’imprimerie fut inventée en Europe, là où les chrétiens étaient très puissants ; tout livre sortant des presses passait par leur censure, et l’on dut donc en retrancher bien des passages. On rassembla ces textes, et l’on y trouva, dans « cet homme », un mot de plus : cet homme, Yéchou HaNotsri. Il fut disciple de Yehochoua ben Pera’hia. Et pourquoi s’éloigna-t-il ? Il était un Juif des nôtres ; pourquoi s’écarta-t-il ? À cause d’un maître qui éduquait selon une seule ligne, qui ne suivait pas la voie de la paix, mais celle de la vérité sans compromis. Que signifie une vérité sans compromis ? Parfois, une telle fermeté est nécessaire ; mais parfois, il faut « l’un et l’autre ». Ils espèrent que D.ieu donne aux parents le discernement de ne pas se tromper. Il faut beaucoup de bénédiction et de prière pour cela, afin que D.ieu accorde aux parents le discernement de savoir doser jusqu’où être ferme, jusqu’où adoucir, sans excès dans un sens ni dans l’autre.
Yaakov et la bénédiction offerte à tous
Nous l’avons dit une fois, en distinguant par mille distinctions, à propos de Yaakov Avinou : il est la mesure de la tiféret, l’harmonie, et il eut le mérite que tous ses enfants se tiennent autour de sa couche. Pourquoi ? Parce que Yaakov Avinou éduqua selon les deux lignes à la fois. Chez Avraham, tu ne vois que la bonté : il n’était pas disposé à chasser Ichmaël, à s’éloigner à ce point, alors que « qui épargne le bâton hait son fils » ; il fallait le faire sortir de la maison, il ne pouvait vivre avec lui. Yitzchak, lui, incarnait la rigueur : il était très grave, très redoutable, tourné vers l’autre extrémité. Chez Yaakov Avinou, nous voyons, dans les mêmes bénédictions, les aînés recevoir la parole dans toute sa fermeté, et les cadets dans toute sa tendresse et sa proximité. Le même père, sur la même couche, dans la même situation : non selon son humeur du moment, mais selon l’enfant lui-même. C’est l’enfant qui déterminait le mode. De même dit-on que Moché Rabbeinou parlait aux femmes en un langage doux et aux hommes en un langage ferme, avant le don de la Torah : tant que tu ne t’adresses pas fermement à un homme, il ne comprend pas ce que tu lui dis ; une femme, si tu la brusques, s’effraie. Chacun doit savoir parler la langue qui lui convient. Yaakov Avinou sait combiner, dans une même bénédiction, les deux qualités, les deux mouvements. Plus encore : même dans la réprimande, il ne les maudit pas eux-mêmes, mais leurs traits. Tu vois, au sein même de la rigueur, la délicatesse de la bonté, l’apaisement de la bonté. Telle est la juste voie de l’éducation : combiner les deux choses ensemble.
Tout cela, avons-nous dit, se trouve dans le message de la Mezouza, placée en biais selon la coutume achkénaze : elle dit que la manière de conduire un foyer n’est pas de chercher à avoir raison, mais de chercher à équilibrer, à combiner.
Le kouguel de la paix domestique
« Étends sur nous la Souka de Ta paix » : la Souka, c’est la paix. J’ai songé un jour au lien entre la Souka et la paix. Quelqu’un disait, en badinant, que la Souka repose sur bien des permissivités et des tolérances halakhiques. Pour la paix aussi, il ne faut pas être trop pointilleux ; il faut chercher comment alléger ici et là. Mais la vérité, c’est que la fête de Souccot est la fête de la récolte, du rassemblement. Comment le rassemblement engendre-t-il la paix ? Lorsqu’on rassemble tout, qu’on prend un peu d’ici, un peu de là, qu’on relie et qu’on unit l’ensemble : « Étends sur nous la Souka de Ta paix. » De ce rassemblement naît la Souka de la paix.
J’ai longtemps réfléchi au récit par lequel conclure. Il me revient une histoire belle et douce. Un homme et une femme vinrent un jour — il me semble que c’était chez le Maguid de Kozhnitz, ou peut-être un autre, je ne me souviens plus — chez un grand d’Israël, dans un vacarme et des cris jusqu’aux cieux. Le mari a des griefs. Il dit : « Voyez, ma femme prépare un kouguel absolument délicieux ; toute la semaine, j’attends ce kouguel. Croyez-moi, je travaille toute la semaine si durement, un labeur de mes mains, je n’ai pas de vie, mais j’attends ce kouguel. Et voici qu’elle s’obstine à servir le kouguel après le repas, alors que j’ai déjà mangé le poisson, la soupe, la viande ; je suis rassasié, je ne sens plus le goût de rien. Elle me fait languir, elle me tourmente tout le repas. » « Et toi, que dis-tu ? » Elle répond : « J’honore grandement mon mari, mais je dois d’abord honorer ma mère. Ma mère servait le kouguel après le repas, comme une compote, comme un dessert ; je ne puis contredire les usages de ma mère, je dois le servir à la fin du repas. » Le Maguid de Kozhnitz dit : « J’ai une idée. Servez deux kouguels : l’un avant le repas, pour ton mari ; l’autre après le repas, pour ta mère. » Et l’on raconte que, chez lui, dès lors, on appelait le kouguel que l’on mangeait avant le repas le « kouguel de la paix domestique ». C’est précisément l’idée de la Mezouza : la Mezouza de la paix domestique. Elle dit qu’il faut chercher la voie où chacun aura raison, où chacun sera satisfait, un peu d’ici, un peu de là. La vérité, à la fin, est faite de bonté, de rigueur et d’harmonie, de tout ensemble.
Que la Mezouza veille sur Israël
Concluons par ce passage des Likoutei Levi Its’hak. Le génie Rabbi Levi Its’hak dit que nos Sages enseignent que quarante jours avant la formation de l’enfant, une voix céleste proclame « la fille d’untel pour untel ». Voilà la Mezouza : « za[z] mavet » qui déplace la mort, mais aussi « zou » et « zeh », « celle-ci » et « celui-ci ». Il écrit là une chose plus belle encore : « zou » fait allusion à la fille, mais sa valeur numérique est celle d’un nombre lié au fils ; et « zeh », qui fait allusion au fils, porte un nombre lié à la fille. Même dans le terme qui désigne la fille est inscrit un nombre du fils, pour t’enseigner que le fils doit avoir un peu de féminin, et la femme un peu de masculin. Révolus, les temps où nous n’étions que d’un seul côté. C’est aussi la nature des deux sections contenues dans la Mezouza : « Chema », la section de la bonté, et « Vehaya im chamoa », la section de la rigueur.
Que la Mezouza veille sur nous. Le peuple d’Israël a besoin, en ces jours, de beaucoup de garde et de protection, une protection générale et une protection particulière, en tout ce que nous demandons, avec l’aide de D.ieu.
















